Bistrot funèbre, par Lotfi Hadjiat

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« La science moderne ne respecte pas les lois de la nature, elle cherche moins à les comprendre qu’à les transgresser, les surmonter, les abolir, et en particulier la plus terrible loi de la nature, la mort », marmonnais-je l’autre soir dans un bistrot. À quelques mètres de là, un vieux Parigot me dit alors qu’on comprend les lois pour les contourner ou les abolir, que c’est le but. Je lui réponds qu’on ne comprend pas les lois du jeu d’échecs pour les abolir mais pour les appliquer. Il me répond en posant sa chope de bière que la réalité n’est pas un jeu. Je lui rétorque qu’un jeu qui peut nous faire gagner des millions de dollars devient la réalité. Le Parigot me lance alors du comptoir où il est accoudé que les mystiques qui cherchent l’éternité cherchent eux aussi à abolir la mort. Je lui réponds que les mystiques ne cherchent pas l’immortalité du corps, de la chair, car même le corps des mystiques meurt, et que les scientifiques cherchent l’immortalité du corps, que la nature a fait mortel. « La science moderne qui prétend donc vouloir établir les lois de la nature, ne cherchent pas à établir ces lois mais à les transgresser au profit de l’homme ; voilà le grand mensonge de la science moderne », fis-je en concluant. « Ok mon pote, quand t’es malade tu vas où ? », me fait-il. « Je vais à l’hôpital… C’est en avançant ce genre d’argument que la science moderne nous appâte et nous trompe… les mystiques ne vont jamais à l’hôpital et se portent très bien… », lui répliqué-je. « Ben ouais mon pote, mais comme t’es pas mystique, tu vas à l’hosto, hahaha ! », dit-il en riant. « C’est à cause de gens comme vous que la science est devenue une dictature… si la science cherchait vraiment les lois de la nature, elle trouverait le chemin mystique… « , lui dis-je. « Ouais, bon, tu veux faire quoi ? Dynamiter le CNRS ? Ça changera quoi ? », répondît-il plus sérieusement. « Ça changera rien… Je veux dynamiter les esprits, ils sont tellement endormis… l’électrochoc ne suffit pas… « , dis-je en souriant. « Mais laisse-les donc… Et s’ils veulent dormir… ils sont libres ! C’est toi, le dictateur ! », dit-il les yeux rougis par l’ardeur du débat et par l’alcool. « La dictature c’est comme la bière, il y a la bonne dictature et la mauvaise dictature », dis-je mi-ironique mi-sérieux. « Allez, arrête ton char… de toute façon, c’est foutu, c’est la merde partout… on va tous crever !… Bois un coup, nous fait pas chier… « , dit-il en vidant sa bière, puis quitta son siège et sortit du bistrot en claudiquant vers la bouche de métro au coin de la rue et disparut de ma vue. Il descendit quelques marches, en loupa une, dégringola jusque en bas et se rompit le cou. Lorsque je vis arriver l’ambulance quelques minutes plus tard, je sortis du bistrot, et me rapprochai de l’ambulance arrêtée devant la bouche de métro. J’aperçus à peine le visage de mon ex-contradicteur qu’on enveloppait déjà dans un linceul en aluminium. En regardant partir l’ambulance, je ne pus m’empêcher de penser qu’en guise d’extrême-onction il aurait droit à un prélèvement d’organes sans restriction aucune !…

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Livre de l'auteur :

Les ennemis de l’humanité Les ennemis de l’humanité