De l’incompatibilité de la Tradition et de la Nation, par Pierre-Yves Lenoble

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De l’incompatibilité de la Tradition et de la Nation


Mélanger les concepts de Tradition et de nation, comme on le fait constamment dans de nombreux courants politiques de droite institutionnelle (qu’ils fussent agnostiques ou croyants) pour lesquels nous n’avons que mépris, est une pure et simple absurdité, une contradiction désolante, pour ne pas dire une compromission hypocrite de petits bourgeois avec le système : encore une énième illusion de la part des « toxicos » du bulletin de vote.

En clair, il n’est logiquement pas possible de se présenter en tant que traditionalistes (voire en guénoniens pour certains) et de prôner simultanément la défense énergique de la nation. Aussi, l’incompatibilité rédhibitoire entre Tradition et nation est somme toute assez simple : la première est d’origine supra-humaine et est portée par une autorité spirituelle justifiée, l’autre est seulement une création artificielle de l’homme et est portée par les pouvoirs temporels politico-financiers, l’une est sacrée (ou verticale), l’autre profane (ou horizontale).

Par là même, il est, selon nous, prioritaire de remarquer que la confusion de ces deux notions antagonistes a joué un rôle extrêmement néfaste et mortifère durant tout le XXe siècle en favorisant l’émergence de monstrueux systèmes étatiques collectivistes qui ont mis en avant l’orgueil national belliqueux, tout en prônant parallèlement (et paradoxalement) un retour à un modèle traditionnel, fantasmé et profané. Nous pensons bien entendu au bolchevisme russe qui voulait reconstituer le communisme primitif des premières sectes chrétiennes ; au fascisme qui rêvait d’Imperium romain sous les couleurs maçonniques de l’Italie ; au sionisme politique préparant grossièrement la descente ici-bas de la Jérusalem messianique et le retour du Paradis biblique ; au nazisme qui souhaitait infantilement rétablir la Thulé hyperboréenne des vieux Germains ; ou encore, au capitalisme ordomondialiste, collectivisme sans âme au même titre que les régimes précédents, singeant l’égalitarisme, l’universalisme, l’abondance et le transhumanisme d’un « âge d’or » antique périmé.

Pour bien comprendre l’antitradition foncière de l’idéologie nationaliste, il convient en priorité d’évoquer la nation française — la mère ou plutôt la matrone de l’antitradition moderne qui peut se glorifier de son faux monnayeur apostat Philippe le Bel, de la promotion de l’absolutisme centralisateur et mercantiliste, de sa sorcière/femen Jeanne d’Arc, de ses rois fous ou débauchés, de son coq luciférien, de sa soif vampirique de « sang impur » et son appétit colonisateur de terres sauvages « à civiliser », de son patronyme barbare venant de Franconie, de son drapeau aux couleurs du Commonwealth, de sa Marianne prostituée, de sa devise calquée sur celle de la Grande Loge d’Angleterre, de ses bonnets phrygiens d’esclaves affranchis, de ses départements issus du découpage administratif des loges jacobines, de ses 22 régions kabbalistiques, de son empereur auto-couronné, joujou préféré des banksters, fondateur de loges maçonniques à travers toute l’Europe… etc. —, cette luciférienne nation française qui, ne l’oublions pas, s’est élevée sur les ruines de la belle Chrétienté médiévale et a assis son pouvoir sur des immenses charniers de prêtres, de chevaliers et de justes.

thC’est également la France qui inaugura, la première, les principes révolutionnaires, aujourd’hui appliqués universellement au nom de la démocratie, du génocide, du chaos social, du vandalisme et du terrorisme étatiques, lors de la Révolution de 1789, connue pour sa « Terreur », sa pseudo prise de la Bastille (le bâtiment a été démoli par une entreprise de travaux publics), ses messes maçonniques à Notre-Dame, ses guillotines progressistes, ses vagues de délations et de contagions paniques parmi la population, ses savons à la graisse vendéenne, ses tanneries de peaux humaines et ses assassinats politiques de perroquets, sans parler de ses « mariages républicains » consistant à attacher nus un moine et une none avant de les noyer vivants… les  »cathos tradis » nationalistes et droit-de-l’hommistes apprécieront.

En outre, nous tenons ici à citer Julius Evola — l’égérie des « camarades » crypto-communistes de la nouvelle droite et autres identitaires nazillons virtuels, tous en manque de virilité aristocratique — qui délivre une critique des plus virulentes contre le nationalisme et montre le rôle majeur joué par la France dans le processus de désacralisation démocrateuse du monde entier, elle qui enclencha en Occident la révolution bourgeoise républicaine et qui coupa la première la tête de son chef (pléonasme) légitime : « On peut dire que c’est justement pour avoir été une des premières à initier un tel bouleversement; que la France, en donnant un caractère centralisateur et nationaliste à l’idée d’État, eut à subir, la première, l’écroulement du régime monarchique et l’avènement de la République, au sens d’une arrivée au pouvoir, résolue et déclarée, du Tiers-État, à tel point qu’elle apparut aux yeux des nations européennes comme le principal foyer de ferment révolutionnaire et de la mentalité laïque, nationaliste, illuministe, et donc mortelle pour les dernières survivances de la Tradition » (Révolte contre le monde moderne, 1934).

D’ailleurs, nous ferons observer au passage que c’est justement à cause de leurs côtés collectiviste, plébéien, démocratique, laïciste, socialiste et nationaliste empruntés aux « éternels principes » de la Révolution française, qu’Evola a fini par totalement désavouer les régimes nazis et fascistes malgré les quelques espoirs qu’ils avaient suscités chez lui, comme d’ailleurs chez les foules européennes manipulées.

79_hist_fig_01_optDe même, en se plaçant dans une optique plus large, il est primordial de rappeler le sens véritable des mots que nous employons. Ainsi, le terme de « nation » correspond à une notion tout à fait générique et désigne simplement la somme des natifs d’une contrée géographique quelconque. C’est un concept purement biologique et naturaliste dépourvu de signification supérieure, qui équivaut à la Matière, à la Quantité, s’opposant radicalement à l’ « État », concept ordonnateur tout spirituel, qui s’apparente à la Forme, à la Qualité. En somme, on peut dire que la nation est symboliquement féminine (passive, réceptive, lunaire), alors que l’état revêt quant à lui un caractère masculin (actif, directeur, solaire) ; en ce sens, la première est banale, elle reste toujours identique à elle-même quelles que soient les conditions de temps et de lieu, le second au contraire est différencié et changeant, puisque l’État, c’est-à-dire l’élite hiérarchique, constitue la locomotive socio-culturelle spécifique de tout groupe humain et est la seule organisation apte à conférer une typicité unique à chaque société.

Par analogie, nous avancerons que, même à une échelle réduite comme le village ou la tribu, la nation représente le bas peuple (femmes, enfants, vieillards, étrangers, voire esclaves : ce sont les laïcs, littéralement les « ignorants »), ceux à qui il est seulement demandé de suivre sa chefferie et de croire en sa prêtrise, alors que l’état se compose des chefs légitimes, ceux qui décident et qui savent (soit d’une aristocratie à la fois sacrale et guerrière, constituée par les hommes adultes initiés, tel le männerbund archaïque ou les moines-soldats du Moyen-âge : ce sont les clercs, littéralement les « savants »). La comparaison avec le composé anthropologique est peut-être encore plus parlante : la nation s’apparente ainsi au corps charnel (le véhicule inerte), l’état à l’âme intellective (le conducteur vivifiant). Ces trois aphorismes fulgurants de Gustave Le Bon nous viennent immédiatement à l’esprit : « Une collectivité n’a d’autre cerveau que celui de son meneur », « L’homme médiocre augmente sa valeur en faisant partie d’un groupe ; l’homme supérieur la diminue », et, « L’élite crée, la plèbe détruit ».


« Une collectivité n’a d’autre cerveau que celui de son meneur »

Gustave Le Bon


Aussi est-il bon de comprendre que la nation est assimilable au demos (« die masse » en vieil allemand, dirait notre ami Pierre), à la populace uniforme, à la foule indistincte livrée à elle-même, s’opposant à l’ethnos, le peuple véritable, circonscrit par des qualités et des valeurs communes imposées d’en haut par une élite. Lorsque celle-ci vient à disparaître ou est usurpée, la nation aura toujours la folle prétention de s’auto-gouverner, c’est là que naît la démocratie proprement dite, que l’on peut définir rapidement comme le règne marchand de la médiocrité quantitative, soit la phase historique terminale de toute société en voie d’effondrement.

Bien entendu, comme il est impossible d’être à la fois gouvernés et gouvernants, la démocratie (le soi-disant pouvoir du peuple, qui n’est autre qu’un vulgaire mantra hypnotique intégré par répétition) est un pur mensonge et se présente partout et toujours sous les traits d’une oligarchie bourgeoise ou d’une ploutocratie marchande. D’ailleurs, il faut bien voir que la mise en avant du concept de nation est intimement liée et toujours due à la classe bourgeoise parasitaire (les plus riches membres du peuple), dépourvue de noblesse, qui n’a que son capital économique à faire valoir et qui cherchera forcément à soumettre la masse via l’invention d’illusions réconfortantes (notamment celles d’ « égalitarisme », de « libéralisme », du « rationalisme », de l’ « humanisme »… etc.), de propagande et de basses promesses matérielles (devant se réaliser par le capitalisme, le productivisme, le collectivisme, le consumérisme… etc.). N’oublions pas cette mise en garde prophétique émise par le divin Platon dans sa République (564a) : « La tyrannie ne surgit et ne s’instaure dans aucun autre régime politique que la démocratie ; c’est de l’extrême liberté que sort la servitude la plus totale et la plus rude ». Nul n’est plus esclave que celui qui se croit libre sans l’être…

En guise de conclusion à cet article qui mériterait plus amples développements, nous dirons simplement que l’attitude visant à défendre la nation tout en prétendant remettre au goût du jour les valeurs traditionnelles, n’est qu’une « économie de pensée » de plus, qu’une voie de garage idéologique, et représente à nos yeux une très grave erreur qui entraînera progressivement le monde ― si une salutaire réaction n’est pas entreprise ― à sa dissolution finale : alors que la Tradition est la seule vision du monde apte à élever tout groupe anthropologique à la civilisation, en revanche, la diffusion de l’idée de nation, concept biologique sans qualité, est le signe d’une dégénérescence sociétale, d’un rabaissement de la collectivité au rang de bétail. L’une est anagogique, l’autre catagogique.

Nous tenons au final, afin de récapituler nos dires précédents, à reproduire ces quelques fines remarques de René Guénon quant à l’aspect antitraditionnel que revêt inévitablement le concept de nation, et quant au rôle historique sinistre joué par les divers nationalismes depuis la fin du Moyen-âge, vecteurs de division exponentielle et de guerre perpétuelle : « On a raison de dire que la formation de la « nation française », en particulier, fut l’oeuvre des rois ; mais ceux-ci, par là même, préparaient sans le savoir leur propre ruine ; et si la France fut le premier pays d’Europe où la royauté fut abolie, c’est parce que c’est en France que la « nationalisation » avait eu son point de départ. (…) Les nations, qui ne sont que les fragments dispersés de l’ancienne « Chrétienté », les fausses unités substituées à l’unité véritable par la volonté de domination du pouvoir temporel, ne pouvaient vivre, par les conditions mêmes de leur constitution, qu’en s’opposant les unes aux autres, en luttant sans cesse entre elles sur tous les terrains ; l’esprit est unité, la matière est multiplicité et division, et plus on s’éloigne de la spiritualité, plus les antagonismes s’accentuent et s’amplifient » (Autorité spirituelle et pouvoir temporel, Trédaniel, 1984, p. 86-88).

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