Errance et extinction, par Lotfi Hadjiat

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Quelle est cette clameur qui monte de la vallée ? La grande vallée des égarements lumineux qui se termine en gouffre. La clameur de ceux qui croyaient en cette vallée pourtant aride grouillante de mirages. Ils ont été trompés et cherchent les coupables. Les faiseurs de mirages. Car les mirages ont disparu. Et leur misère leur est apparue. Leur détresse leur fait voir partout des coupables. Et les coups pleuvent sur la vallée aride. Bientôt des rivières de larmes et de sang emporteront les trompés et les trompeurs vers le gouffre. Ils le savent et lèvent les yeux au ciel comme pour implorer de l’aide. Mais le ciel est sombre. Leur désespoir hurle le pardon, leur effroi résonne dans la vallée au milieu du tumulte. Les plus égarés regardent des écrans en espérant encore une bonne nouvelle. Mais peu à peu, la lueur des écrans s’éteint. La guerre éclate partout, et tout est détruit. Il n’y a plus de lumière, ni dans leur cœur ni au ciel. Dans l’obscurité, l’abject fait la loi. La dernière loi. L’horreur est sans frontières. Certains ne veulent pas y croire, hier encore ils se réjouissaient de leur vallée enfin sans frontières. Ils en avaient tellement rêvé de la destruction de toutes les frontières. Des frontières morales surtout. Ils ne comprennent pas que leur rêve s’est réalisé. Ils cherchent encore des responsables. Ils errent dans les décombres fumantes et puantes de leur perversion. Certains proposent d’unir leurs forces, leurs dernières forces, pour repousser le gouffre. Mais les jours passent cruellement, sans nourritures, sans eaux. Les plus faibles périssent, d’épuisement ou de maladie. Les cadavres sont ensevelis aux hasards de l’errance. Les semaines passent, ils ne sont plus qu’une douzaine. Ils trouvent alors un abris sous les ruines d’un immeuble, et dans l’abris, des victuailles et des bouteilles d’eau. Durant un moment, les cœurs commencent à se rasséréner, un maigre espoir renaît. Mais après deux jours de partage équitable et douloureux, la nourriture et l’eau sont consommés, et l’errance reprend, plus dure que jamais. Après quelques jours, ils ne sont plus que trois. À bout de forces et de fatigue dans la bourbe, au comble du désespoir dans la nuit froide, ils tentent d’établir quelques principes pour la survie du groupe. L’un d’eux propose alors d’instituer une lutte comme principe fondamental. Les deux autres se retournent vers lui, impatients d’entendre sa proposition pour leur survie. Il prend alors sa voix la plus grave et leur dit sans détours : « la lutte contre l’antisémitisme ». Interloqués, les deux autres croient à une blague et lui demandent en souriant : « t’es juif ? ». Fronçant les sourcils, il leur répond que non. « Tu t’appelles comment ? », fait l’un des deux… « Yann Moix ».

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