Financement libyen : selon l’interprète de Kadhafi, « il existe un récépissé…»

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Il semble que le cas judiciaire de Monsieur Nicolas Sarkozy se complique de plus en plus étant donné le nombre de preuves dont parlent ses ex-partenaires libyens. Il semble de plus en plus clair que ses propos hasardeux tenus sur le plateau de TF1 ne correspondent pas à la réalité judiciaire.


« Il n’y a pas le plus petit commencement d’une preuve contre moi », a affirmé jeudi soir sur TF1 l’ancien président français Nicolas Sarkozy, qui est mis en examen par la justice française pour corruption de la part du régime Kadhafi.

Nouveau témoignage ce matin, celui de Moftah Missouri, l’ancien interprète et conseiller du dictateur libyen. L’homme parle très peu. Aujourd’hui, sur RFI, il affirme que le document du site Mediapart est authentique. Surtout, il révèle qu’il existe peut-être un autre document qui peut nourrir le dossier d’accusation. L’ancien dignitaire libyen répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI : Docteur Missouri, comment avez-vous réagi à la mise en examen de Nicolas Sarkozy ?

Moftah Missouri : Eh bien, je pense que c’est le traitement qu’il mérite. Parce que c’est un homme qui est supposé être le représentant honorable de la France et cet homme est un homme corrompu, qui a été à la solde d’autres puissances comme la Libye et comme le Qatar.

Vous le connaissez depuis longtemps. Je crois que vous l’avez rencontré pour  la première fois en 2005, quand vous étiez avec le Guide Mouammar Kadhafi et qu’il était lui-même ministre français de l’Intérieur. C’est cela ?

Ministre de l’Intérieur, oui. Je l’ai vu pendant une quarantaine de minutes. C’était à Tripoli. Il était venu en tant que ministre de l’Intérieur, en partance d’Egypte, je pense. Et c’est à ce moment-là qu’il a dit : « Je vais peut-être me présenter aux élections présidentielles ».

Est-ce qu’ils ont parlé argent lors de cette première rencontre ?

Non. Il l’a dit comme ça… des généralités. Et le Guide lui a répondu : « C’est très bien, on va vous encourager. C’est vraiment très bien d’avoir un ami – un frère et un ami -, à la tête de la France ».

Et ensuite ?

Et ensuite, il y avait des contacts entre Claude Guéant et des responsables libyens. Mais moi, je n’étais pas évidemment au parfum, parce que cela s’est déroulé en dehors du bureau du Guide.

Et est-ce qu’il y a eu des rencontres entre des collaborateurs du Guide et Monsieur Sarkozy avant 2007 – avant la présidentielle française de 2007 -, des rencontres auxquelles vous avez assisté ?

Assisté, non. Entendu parler, oui.

Quelles rencontres, par exemple ?

Il y avait une rencontre entre Brice Hortefeux, Monsieur Takieddine et un autre dont je ne me rappelle plus le nom. C’est-à-dire, trois, qui représentaient la France, et trois, qui représentaient la Libye.

Et les trois qui représentaient la Libye, vous vous souvenez de qui c’était ?

Oui. Monsieur Koussa, Monsieur Béchir Saleh et Monsieur Abdallah al-Senoussi.

Donc Moussa Koussa, ministre des Affaires étrangères, Béchir Saleh, grand argentier du régime et Abdallah Senoussi, chef des services secrets ?

Oui, on peut dire ceci.

Face à Brice Hortefeux, qui était donc l’un des chefs de la campagne de Nicolas Sarkozy, et Ziad Takieddine, qui était un intermédiaire ?

C’est cela oui. Intermédiaire et interprète puisqu’il parle arabe.

Et vous ne vous souvenez pas de la troisième personne côté français ?

C’est-à-dire que maintenant, je commence à vieillir mon frère. J’ai des trous de mémoire.

De cette rencontre, est-ce que vous vous souvenez à peu près de la date ?

Vers le mois de décembre. Vers le 15 décembre 2006.

C’est-à-dire quatre mois avant le premier tour de l’élection présidentielle d’avril 2007 ?

2007. C’est ça, oui.

Et cette rencontre, dans votre souvenir…

Cela a donné lieu à un document. A un document, où il est mentionné la partie libyenne, la partie française et le montant de l’aide.

Le montant qui était de combien ?

De 50 millions d’euros.

Et ce document, est-ce que c’est le même que celui qui a été publié par le site Mediapart en 2012 ?

Oui, par Mediapart, oui…  Un document que j’ai consulté moi-même, que j’ai vu d’ailleurs moi-même sur le bureau du Guide, au début de l’année 2007. Disons vers la première dizaine de jours du mois de janvier.

Donc, dès le début janvier 2007, vous voyez le fameux document qui sera publié cinq ans plus tard par Mediapart ?

C’est ça, oui. Sur le document il n’y a pas de doute quant à l’authenticité du document.

Qu’est-ce qui vous fait dire que c’est un document authentique ?

Parce que moi, je connais la façon d’écrire, je connais le format, je connais la paperasse officielle, je connais celui qui l’a tapé. C’est-à-dire la façon… L’écriture, etc. On avait l’habitude de recevoir les documents, par exemple, de la part du  ministère des Affaires étrangères ou bien de l’organisme des renseignements extérieurs. C’est toujours pareil les documents. Il n’y a pas d’autre format.

Alors c’est un document signé par Moussa Koussa et adressé à Bachir Saleh ?

A l’adresse de Béchir Saleh. Evidemment, quand on dit Béchir Saleh, cela veut dire à l’adresse du Guide.

Oui, parce que Béchir Saleh était en quelque sorte le directeur de cabinet ?

Le secrétaire, si j’ose dire. Evidemment, le document est tombé sur le bureau du Guide – le Guide, disons qu’il a partagé la poire en deux, si j’ose dire – il a dit : « Il faut lui donner une vingtaine de millions de dollars ».

Il a réduit la somme ?

Oui, de plus que la moitié.

En fait ce que vous dites c’est que le Guide tranche. Ce ne sera pas 50 millions d’euros, ce sera 20 millions de dollars ?

C’est ça, oui. Et c’est ce qu’il m’a dit, lui, verbalement et oralement. Il me l’a dit à moi et il m’a demandé de dire ceci à un journaliste français.

Et c’est qui ce journaliste ?

C’était Madame (Delphine) Minoui du Figaro.

Et là, on est à quel moment ?

C’était, peut-être, vers le mois de mars 2011.

C’est quatre ans plus tard…Mais sur le moment – en janvier 2007 -, quand le Guide a décidé de réduire la somme à 20 millions de dollars, vous étiez présent dans la salle ou pas ?

Non, je n’étais pas présent. Mais c’est lui qui l’a dit après. Il m’a dit : « J’ai contribué à la campagne électorale du candidat à la présidence ».

Il vous l’a dit plus tard ?

C’est ça. C’est-à-dire vers la première semaine ou la première dizaine de jours du mois de mars. Après les événements.

En mars 2011, au début de la guerre de Libye ?

C’est ça. Quand la journaliste lui a posé la question : « Est-ce que vous avez contribué à la campagne électorale du président Sarkozy ? » et lui de dire : « Oui ». Et la journaliste de lui dire : « A hauteur de combien ? » Donc lui, il lui a dit : « Moi, je ne me rappelle pas, mais je vais me renseigner. Je vais vous le dire demain ». Et la journaliste de lui dire : « Demain, je pars de bonne heure ». Donc, le Guide lui a dit : « Laissez vos coordonnées chez le Professeur Missouri et moi, je vais vous faire parvenir le montant par le truchement de l’ambassadeur Missouri ». Donc, deux jours après, il m’a appelé pour me dire que le montant était de 20 millions de dollars et il m’a dit de dire ceci à Madame Minoui. Comme elle m’avait laissé son e-mail, je lui ai envoyé un e-mail en disant que le montant était de 20 millions de dollars.

Alors ce document publié par Mediapart date de décembre 2006 et il fait référence à une réunion qui a eu lieu en octobre 2006 avec Brice Hortefeux…

Oui, c’est possible.

Donc, la réunion dont vous parlez – en décembre -, elle n’a peut-être pas eu lieu en décembre, mais deux mois plus tôt. En octobre, non ?

C’est possible. C’est très possible. Mais moi, j’ai dit que la date du document, c’est au mois de décembre en tout cas.

Ce document, vous savez qu’il est très contesté. Beaucoup s’étonnent qu’il n’y ait pas de tampon… Qu’il n’y ait pas tous les certificats d’authenticité.

Moi, je crois que le document est authentique.

Bien qu’il n’y ait pas de tampon ?

C’est possible. Parfois oui, il n’y a pas de problème.

Pour sa défense, Nicolas Sarkozy a dit au  juge, mercredi dernier : « Mais comment se fait-il que Mouammar Kadhafi m’ait accusé de tout cela, en mars 2011, et qu’ensuite, dans les sept mois qui ont suivi jusqu’à son assassinat en octobre 2011, il n’ait pas produit de preuves, de pièces pour appuyer ses accusations contre moi ? »

Vous savez, il n’y avait pas de transfert bancaire pour qu’on puisse produire un document. Il y a tout simplement un petit récépissé qui se trouve actuellement chez le chef comptable, qui est actuellement prisonnier à Zaouïa. Mais je ne sais pas où ce bout de papier se trouve. Normalement, quand on libère une somme d’argent, celui qui reçoit doit signer un petit récépissé. Un petit reçu.

Et ce chef comptable est aujourd’hui en prison ?

Oui, oui. Il s’appelle Salem Ghamoudi.

Et il est dans quelle prison, vous dites ?

Zaouïa. La ville de Zaouïa. A l’ouest de Tripoli, à une quarantaine de kilomètres.

Et il est sous la garde de qui aujourd’hui ?

Des milices de Zaouïa.

D’accord. C’est une milice locale ?

Islamiste.

Voilà ce que dit Nicolas Sarkozy dans son mémo au juge, mercredi dernier : « La guerre s’est étalée entre mars et octobre 2011. Elle a duré sept mois. Durant ces sept mois, Monsieur Kadhafi était en vie. Rien ne l’empêchait de livrer les documentes, les photos, les enregistrements, les virements, que lui-même et ses proches ont indiqué tout au long de ces sept dernières années posséder, sans qu’à aucun moment…  »

Non, on n’a pas fait de virement. Pas de virement, mais des mallettes.

Mais à part ce récépissé, vous ne voyez aucune autre trace écrite – possible – d’un virement entre Tripoli et Paris ?

Absolument pas. Normalement, chez nous, la pratique c’était de remettre des mallettes à des gens envoyés par la personne concernée.

Et en l’occurrence, qui était la personne envoyée pensez-vous ?

Je ne sais pas. Je ne peux pas vous dire. Il se pourrait que ce soit Takieddine, il se pourrait que ce soit Boris Boillon (Ndlr : ancien ambassadeur de France en Tunisie), il se pourrait que ce soit quelqu’un d’autre. Je ne sais pas. Même la sœur de Sarkozy.

La sœur de Nicolas Sarkozy ?

Oui.


RFI

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