La gamme cosmique, par P.-Y. Lenoble

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« Par delà tous ces cieux le dieu des cieux réside »
Voltaire (
La Henriade).


Les peuples traditionnels qui ont précédé la modernité sans-âme, voyaient subtilement le monde extérieur d’une manière fractale et analogique — en considérant l’ici-bas tel un miroir changeant d’un éternel monde d’en-haut archétypal — et se sont tous intégrés dans leur espace/temps respectif en se pliant fidèlement aux divers modes opératoires de la nature et aux grands principes de l’univers.

Pour appuyer notre propos, nous tenons à reproduire les fines observations émises par le célèbre sociologue Pierre Bourdieu quant à cette vision du monde, transcendante et immanente, qu’avaient les peuples archaïques ou soi-disant « primitifs » ; dans ses Études d’ethnologie kabyle (Droz, 1972, p. 94), nous lisons : « Le traditionalisme pourrait être le propre des sociétés qui, ne choisissant pas d’engager la lutte contre la nature, s’efforcent de réaliser un équilibre ordonné moyennant une réduction de leurs activités, proportionné à la faiblesse de leurs moyens d’action sur le monde. Menacée sans cesse dans son existence même, contrainte de dépenser toute son énergie à maintenir aussi élevé que possible un équilibre périlleux avec le monde extérieur, cette société, hantée par le désir de durer, choisit de s’accommoder au monde plutôt que d’accommoder le monde à sa volonté, de conserver pour se conserver plutôt que de se transformer pour transformer ».

Notre société actuelle en voie d’effondrement, apostate et profanatrice, qui se caractérise par une suicidaire « fuite en avant » et par son mode de vie pollueur, pilleur et gaspilleur de toutes les ressources terrestres, ferait bien de méditer ces sages paroles…

Dès lors, il nous semble tout à fait logique de constater que les Anciens, derrière le paysage mental omniprésent d’un récit mythique, calquaient systématiquement leur philosophie, leur représentation du monde, leur aménagement du territoire et leur calendrier sur les différents rythmes biologiques et cosmologiques, perçus comme le « langage » de l’Infini au sein du monde fini.

Faisant de leur quotidien sur terre une imago mundi et de leur existence une imitatio Dei, les traditions humaines ont, en tous lieux et en tous temps, conçu la manifestation cosmique toute entière comme une gigantesque respiration faite de sept nuances, comme le déroulement d’un immense rythme septénaire, comme un énorme échelonnement fait de sept degrés partant de l’Unité divine, toute spirituelle et qualitative, à la multiplicité quantitative propre au domaine physique.


Bien entendu, aujourd’hui, cette grandiose vision analogique du monde partagée par tous les peuples traditionnels s’est évaporée à tout jamais, dissoute dans la fosse à purin pithécanthropique du modernisme désenchanté.


Le « Docteur séraphique » saint Bonaventure, dans son sublime Itinéraire de l’esprit vers Dieu (Chap. I), disait à cet égard : « L’univers sensible est une échelle pour monter à Dieu. (…) De même que Dieu a achevé le macrocosme en six jours et s’est reposé le septième, de même le microcosme, au terme de six degrés successifs d’illumination, doit parvenir méthodiquement au repos de la contemplation ».

De facto, via ce mode de pensée, l’intégralité des parcelles de la réalité matérielle portaient chacune la signature du grand Tout — à l‘image des poupées gigognes ou des pièces d’une mosaïque, toutes dissemblables mais intégrées harmonieusement dans une unité d’ensemble — et revêtaient très généralement une forme septénaire ou étaient marquées du sceau du « 7 », le chiffre sacré par excellence, symbole absolu du processus cosmo-génétique et du mode opératoire de toute création divine (on pense bien sûr aux sept premiers jours de la Création racontés dans la Genèse). Nous donnerons quelques illustrations caractéristiques et proposerons quelques observations générales ; chaussons donc sans plus tarder nos « bottes de sept lieues »…

Ainsi, il convient de remarquer que d’innombrables cosmologies traditionnelles (du chamanisme sibérien à l’Inde védique ou à la Perse avestique, en passant par la mythologie babylonienne, la tradition biblique ou l’Antiquité gréco-latine) ont représenté la manifestation universelle comme un énorme étagement fait de sept régions cosmiques superposées, se déployant de la Terre des hommes au Ciel divin, de la multiplicité à l’Unité : c’est ce que l’on nomme habituellement les « Sphères » célestes ou les « Cieux » planétaires.

Dans le Coran (23, 17), Dieu (awj) déclare expressément : « Nous avons créé, au-dessus de vous, sept cieux », et des expressions courantes comme « monter au septième ciel » ou « septentrion » gardent encore le souvenir de cette ancestrale modélisation de l’univers ; de même, n’oublions pas que les sept jours de la semaine doivent leur dénomination à ces orbes supra-terrestres (Lundi : Lune ; Mardi : Mars ; Mercredi : Mercure ; Jeudi : Jupiter ; Vendredi : Venus ; Samedi : Saturne ; Dimanche : Soleil).


Cosmos


Nous rappellerons aux littéralistes que ces différents Cieux ne sont aucunement physiques mais constituent une hiérarchisation des états multiples de l’Être et sont donc assimilables à des niveaux de perception, des degrés ontologiques, de plus en plus subtils.

C’est par exemple dans cette perspective spirituelle qu’il faut concevoir le fameux Mi’raj (le « voyage nocturne ») à travers les sept Cieux opéré par le prophète Mohammad (saw), accompagné des âmes défuntes des saints et des justes. Dans la même veine, nous ferons observer que le rite de circumambulation pratiqué lors du pèlerinage à La Mecque, voyant les fidèles faire sept fois le tour de la Kaaba, constitue une imitation analogique de la ronde célestielle des anges et des êtres spirituels autour du Trône divin, immuable et inamovible.

Ces sept étapes supra-individuelles équivalent par conséquent à la hiérarchie angélique des chrétiens, des néo-platoniciens ou des musulmans ; le philosophe Jamblique les décrivait comme suit : « Or la puissance qui purifie les âmes est parfaite dans les dieux, dans les archanges anagogiques ; les anges ne font que libérer des liens de la matière, tandis que les daimônes tirent vers la nature ; les héros ramènent au souci des œuvres sensibles ; les archontes mettent en main ou la présidence du cosmique ou la providence du matériel ; les âmes, quand elles se manifestent, entraînent en quelque manière vers le devenir » (Les Mystères d’Égypte, II, 5).

Chez les hindouistes et les bouddhistes, l’aspect essentiellement intérieur — littéralement ésotérique — attaché aux sept Cieux, est bien exprimé par la doctrine des sept chakras, qui sont les centres physio-psychologiques, les organes subtils, les points de jonction des canaux d’énergie (localisés dans le corps comme suit : périnée, sacrum, nombril, cœur, gorge, chiasma optique et enfin la fontanelle) dont la possession effective conditionne la hiérarchie des états de l’Être.

Notons par ailleurs que ces sept étages subtils, du fait de leur nature ontologique, peuvent tout aussi bien être catagogiques et tirer l’âme vers le bas ; ne parle-t-on pas des sept vertus mais aussi des sept péchés ? Dans la Divine Comédie, on peut facilement observer que Dante, lors de son voyage intérieur, traverse successivement les sept cercles de l’Enfer avant d’entreprendre la montée à travers les sept régions du Paradis. Les sept nains de Blanche-Neige, qui représentent chacun les puissances inférieures de l’âme dont il faut pas à pas se défaire, expriment la même idée avec le charme naïf des contes de fées…


Dante Alighieri, La divina commedia. Padova, 1822.


Pareillement, du point de vue des rites initiatiques, la montée graduelle des divers Cieux correspond au processus des passages successifs des divers grades. Pensons ainsi aux Mystères antiques de Mithra (importés d’Orient par les légions romaines au début de notre ère) dont l’initiation comportait la montée d’une échelle (climax) à sept échelons, faits de sept métaux mis en rapport symbolique avec les sept astres, les sept couleurs et les sept notes musicales.

À cet égard, comme le veut la doctrine platonicienne de « l’harmonie des sphères », il est très significatif de constater que les noms donnés aux notes de la gamme musicale sont en étroit rapport avec les Sphères célestes : Do = Dominus orbis (la Sphère divine ultime, l’Empyrée) ; Si = Siderus orbis (les Étoiles fixes) ; La = Lacteus orbis (la « voie lactée ») ; Sol = Soleil ; Fa = Fatum (les planètes mouvantes auxquelles on attribuait l’influence sur le Destin) ; Mi = Mixtus orbis (notre monde, soumis aux changements et aux mélanges) ; Ré = Regina orbis (la Sphère lunaire garante de la mémoire cosmique).

Aussi, en conformité avec la perception traditionnelle faisant du monde d’en-bas un reflet du monde d’en-haut, les sept Cieux ont été également mis en correspondance sympathique avec les arts et les sciences, à l’image des « sept arts libéraux » enseignés dans les universités du Moyen-âge.

Par exemple, la représentation du monde des Anciens — qui était une véritable « géographie sacrée », à la fois concentrique, fractale et sacralement orientée — intégrait toujours les sept « régions » supra-terrestres. On sait ainsi que les géographes antiques et médiévaux faisaient état d’un globe partagé en sept « continents » ou « climats ».

Les Hindous figurent quant à eux leur écoumène comme un énorme lotus composé d’une île centrale (assimilée au mont Mérou ou à la « Cité de Brahma ») entourée de six continents (cette figure forme ainsi les sept Dwipas, considérés comme différents « mondes » particuliers, tant physiques qu’ontologiques, apparaissant successivement et cycliquement ; les Perses évoquent identiquement la planète répartie en sept Keshvars).

Songeons aussi au récit biblique faisant référence aux « sept terres » et aux « sept peuples » de Canaan ; dans le Livre d’Hénoch (18-25), on voit que le monde est divisé en sept montagnes. On lit de même cette sentence explicite dans le Coran (65, 12) : « Dieu est Celui qui a créé les sept cieux et autant de terres à partir de la nôtre. Son Ordre descend graduellement des cieux en terre »…

Que dire également quant à cette géographie sacrée, à une échelle plus petite, de l’urbanisme des sociétés traditionnelles qui ont partout et toujours placé leurs capitales et autres villes saintes au sein d’espaces géologiques faits de sept monts, en tant que matérialisations dans le paysage des sept terres célestes (on rappellera ce fait important, à savoir que Babylone, Jérusalem, Athènes, Rome, Constantinople, La Mecque, Paris, et bien d’autres encore, sont toutes des « cités aux sept collines ») ; on retrouve le même type de disposition septénaire dans l’architecture sacrée avec de nombreux monuments et autres temples reflétant dans leur plan de construction les sept terrasses de l’univers, à l’image des ziggourats mésopotamiennes, de certaines pyramides mayas ou du célèbre temple indonésien de Borobudur…


ziggourat


Enfin, nous terminerons ce petit aperçu des diverses gammes septénaires connues de toutes les traditions humaines en évoquant les sept couleurs, ou plutôt les six couleurs visibles issues du blanc, invisible ; on songe ici à l’universalisme de la symbolique de l’arc-en-ciel, en tant que lien explicite Terre/Ciel, utilisée notamment lors du pacte scellé entre Dieu et Noé ou à travers l’allégorie grecque de « l’écharpe d’Iris », la déesse messagère des dieux.

L’alchimie traditionnelle a elle-aussi spéculé sur le symbolisme des sept couleurs en tant qu’image tangible de ce que l’homme porte en lui-même ; ainsi l’opération visant à « séparer le subtil de l’épais », à « rassembler ce qui est épars », soit à passer du sensible à l’intelligible, était figurée par les six couleurs de la lumière (comparée à l’esprit ou à l’intellect) produisant la blancheur diaphane à travers le prisme (= « œuvre au blanc »), ou à l’inverse, la « Descente aux Enfers », le « Regressus ad uterum » ou la « putréfaction », soit la « chute » dans le bas-psychisme, étaient figurés par le mélange des six couleurs solides tendant à la noirceur indistincte (= « œuvre au noir »).

Nous laisserons René Guénon, en tant que grand spécialiste de la science traditionnelle des symboles, conclure sur la signification et la figuration de l’intemporel archétype du septénaire cosmique : « Le Septénaire (…) peut être figuré, soit par le double triangle avec son centre, soit par une étoile à sept pointes, autour de laquelle sont inscrits les signes des sept planètes ; c’est le symbole des forces naturelles, c’est-à-dire du Septénaire à l’état dynamique. Si on l’envisageait à l’état statique, on pourrait le regarder comme formé par la réunion d’un Ternaire et d’un Quaternaire, et il serait alors représenté par un carré surmonté d’un triangle » (Mélanges, Gallimard, 1976, p. 65).

Bien entendu, aujourd’hui, cette grandiose vision analogique du monde partagée par tous les peuples traditionnels s’est évaporée à tout jamais, dissoute dans la fosse à purin pithécanthropique du modernisme désenchanté. Fini le lien cosmique terre/ciel et sa belle gamme septénaire, place à l’obligatoire lien horizontal de l’argent-roi, avec son Dollar talismanique (la « Bête » à sept têtes de frères-la-truelle) ou son Euro hermético-maçonnique (les sept billets sont aux couleurs des sept métaux alchimiques et représentent chacun un style architectural luciférien) où se trouvent des ponts (le lien horizontal par excellence) allant vers l’extrême-occident mortifère, là où symboliquement le soleil spirituel se couche.

En clair, à l’heure des farfelus de la terre plate, notre monde est déglingué, régi par les sept péchés capitaux et par la médiocrité de nos pseudo-élites apatrides, à l’image de la banksteresse garçonne Christine Lagourde, baragouinant sans honte un mauvais exposé de numérologie digne de madame Irma et des horoscopes de Femmes actuelles, avec son pathétique « magic seven » (voir cette vidéo : http://www.youtube.com/watch?v=83KGJEW6wLw&t=43s). Le proverbe ne dit-il pas qu’il faut tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler…

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