La représentation du monde des Anciens, par Pierre-Yves Lenoble

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« Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, pour faire les miracles d’une seule chose. Et comme toutes les choses ont été et sont venues d’un, par la médiation d’un : ainsi toutes les choses ont été créées de cette chose unique, par adaptation »

Hermès Trismégiste (La Table d’Émeraude).


Cet article sera l’occasion pour nous de mieux entrevoir quelle était la nature de la représentation du monde des anciens hommes et peuples traditionnels, et donc de montrer la dichotomie irréductible entre celle-ci et la vision moderne, désenchantée, désacralisée et quantifiée.

Nous rappellerons tout d’abord ce postulat fondamental : la vision traditionnelle du monde se caractérise avant-tout par l’apport d’une transcendance immanente et par la sacralisation de toute chose manifestée dans l’espace/temps, elle suppose la soumission intégrale et fidèle, dans les pensées et les gestes du quotidien, à des principes immuables et à des règles imprescriptibles inscrits dans un mythe, un récit sacré ou une histoire sainte, généralement transmis oralement. En clair, c’est en conférant une dimension sacrée aux lois naturelles que les peuples anciens ont assuré l’homéostasie anthropologique et la néguentropie sociologique face aux aléas de ce monde.

L’existence entière des groupes et des individus au sein des civilisations traditionnelles peut dès lors se définir par un « être dans le monde » en liaison constante avec un paysage mental unicitaire et intemporel, peuplé de dieux et d’êtres mythiques tenant lieu d’archétypes ultimes et de formes idéales d’identification ; par conséquent, dans le cadre d’un tel mode de pensée couplant intimement nature et sur-nature, chaque moment de la vie revêt une qualification tant impressive que participative et s’apparente à une Imitatio Dei, chaque contexte spatio-temporel est construit comme uneImago Mundi et se voit toujours intégré dans une histoire et une géographie sacrées.

En d’autres termes, le regard de l’homme traditionnel sur le monde était constamment sublimé, relié sacralement et analogiquement tourné vers une Unité spirituelle supérieure ; à ce titre, tout l’environnement extérieur était perçu et vécu selon un modèle supra-normé, le monde des hommes se devait d’imiter le mieux possible un « monde des dieux » : chaque pensée et chaque acte répondaient à un archétype parfait, situé intemporellement dans un bassin sémantique littéralement méta-physique, et rendu tangible par mythes, rites, calendriers et symboles.

Au sein du paradigme traditionnel, l’espace et le temps, avec toutes leurs subdivisions possibles, recevaient donc un caractère mytho-sacral et étaient conçus de façon analogique à travers le prisme d’un grand modèle archétypal non-changeant : le « bas » reflétait dans tous ses aspects le « haut », le microcosme humain se présentait tout entier comme une image matérialisée (ou une matière imagée) du macrocosme divin.

Pour être plus précis, on peut dires que les Anciens percevaient leur milieu spatio-temporel d’une manière à la fois cyclique, rythmique, symbolique, fractale et concentrique, soit comme une suite dynamique de cercles ou de bulles tous émanés d’un « Centre » névralgique et comme différentes « parties » harmonieusement intégrées dans un « Tout », à l’image des diverses pièces d’une mosaïque ou de l’emboîtement des poupées gigognes.

En ce qui concerne la conception du temps, toutes les sociétés traditionnelles, des tribus les plus archaïques aux grandes religions monothéistes, ont adopté un calendrier sacré d’une nature tant cosmologique que mythologique, dont le rôle était de qualifier le continuum temporel à travers la ronde perpétuelle des jours, des saisons, des années et des grandes années, et surtout de cadrer la vie entière du groupe grâce à la succession cyclique des festivités et des cérémonies sacrées, avec ses jours fastes et néfastes, reproduisant continuellement ici-bas, via tout un panel de rites participatifs, les événements primordiaux et les épisodes édifiants racontés dans le mythe clanique.

Pour l’homme traditionnel, le cours du temps possédait une valeur ontologique constante, il recevait une coloration symbolico-mythique, il avait l’occasion d’être transmué collectivement par les rites calendaires et les fêtes qui permettaient au « grand temps du mythe » (le « en ces temps-là » ou le « il était une fois » de nos légendes, c’est un temps à la fois rétroactif et anticipatif, à la fois primordial et eschatologique, à la fois ab initio et ab aeterno) de se manifester régulièrement et de se renouveler périodiquement sur terre.

Voici ce qu’enseignait Mircea Eliade quant aux calendriers traditionnels et à leurs festivités rituelles périodiques : « Le Temps sacré est par sa nature même réversible, dans le sens qu’il est, à proprement parler, un Temps mythique primordial rendu présent. Toute fête religieuse, tout Temps liturgique, consiste dans la réactualisation d’un événement sacré qui a eu lieu dans un passé mythique, « au commencement ». Participer religieusement à une fête implique que l’on sort de la durée temporelle « ordinaire » pour réintégrer le Temps mythique réactualisé par la fête même. Le Temps sacré est par suite indéfiniment récupérable, indéfiniment répétable » (Le sacré et le profane, Gallimard, 2004, p. 63).

A cet égard, les célèbres sociologues H. Marcel et M. Mauss définissaient explicitement ce temps cyclique et sacré comme une « suite d’identités » et comme une « série d’éternités » ; en ce sens, il est bon de remarquer que la perception du temps pour le monde traditionnel ne correspond pas tout à fait au schéma nietzschéen fermé de l’ « éternel retour » mais s’identifie plutôt à un flux sinusoïdal perpétuellement mobile, fait de destructions et de re-créations qui se succèdent cycliquement (sachant que dans la manifestation temporelle le cycle, le cercle et la sphère représentent l’ « image mobile de l’éternité » selon les dires de Platon).


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L’organisation de l’espace n’échappe bien entendu pas à ce mode de pensée supra-rationnel et à cette sacralisation intégrale faisant du domaine terrestre et de toutes ses sous-parties une imitation stricte d’un modèle céleste parfait, révélé à l’intérieur d’une histoire sacrée et dans les épisodes fondateurs véhiculés à travers un récit mythique.

Pour appuyer notre propos, nous reproduirons ces quelques remarques éclairantes émises au milieu du XXe siècle par le philosophe Georges Gusdorf : « L’espace mythique s’oppose pleinement à cet espace vide et formel dans lequel se situent notre pensée et notre activité. L’espace du primitif n’est pas un simple contenant, mais un lieu absolu. Ce n’est pas un espace seulement rationnel, fonctionnel, comme une vue de l’esprit, mais un espace de structure, qui porte en chaque endroit une qualification distinctive et concrète. Non pas dimension de dispersion, d’extériorité pure et simple, mais principe au contraire de rassemblement et de totalité, d’implication entre contenant et contenu. Dans l’espace de structure, chaque place particulière porte en soi la signature de la totalité » (Mythe et Métaphysique, Flammarion, 1984, p. 101).

Nous ferons également observer que toutes les civilisations traditionnelles ont fonctionné en vase-clos, tel un cercle magique tracé sur le sol, se considérant chacune comme un îlot ou un oasis ordonné, où règnent la paix, la justice et l’harmonie, trônant fièrement au milieu de l’espace extra-muros jugé amorphe et chaotique, peuplé de barbares et autres démons, bref, comme une unité organiciste hermétiquement fermée et parfaitement intégrée dans le grand mécanisme du cosmos, luttant seule sous le regard de Dieu face aux forces maléfiques.

De même, la représentation spatiale et l’aménagement du territoire propres aux traditions anciennes répondaient à une modélisation analogique de type fractale et concentrique, faisant du monde connu une suite de sphères d’influence successives de plus en plus étendues qui étaient chacune déterminées et orientées par leur « Centre » respectif.

Ainsi donc, suivant cette vision centrée et graduée de l’environnement si caractéristique des hommes différenciés qui ont peuplé toutes les sociétés traditionnelles, le globe terrestre était localisé au centre de l’univers, le continent au centre des terres émergées, le pays au centre du continent, la région au centre du pays, la ville sainte au centre de la région, le temple au centre de la cité, l’autel au centre du sanctuaire, l’autel domestique au centre de la maisonnée, le père au centre de la famille, jusqu’au cœur situé au centre de l’être humain.

De ce qui précède, il apparaît que les hommes traditionnels organisaient leur existence dans le monde de façon vitaliste et pérenne en se pliant aux rythmes cosmiques à travers un paysage mythico-religieux omniprésent et en mettant en place un système complexe de correspondances entre Ciel et Terre. Leur objectif premier en vue de durer ici-bas le plus longtemps possible était d’ « éterniser » toutes les facettes de l’espace/temps, de s’intégrer harmonieusement aux grandes lois de la nature et de freiner la règle générale d’entropie, en cadrant continuellement le courant corrosif du temps à l’intérieur d’un calendrier sacré et en s’implantant stablement dans l’immense étendue spatiale (symboliquement, on peut avancer qu’un monde traditionnel, organiciste et constructiviste, s’apparente à une « permaculture anthropologique »).

Les temples colossaux, les immenses pyramides, les sublimes cathédrales, les murs cyclopéens et tous les grandioses vestiges archéologiques qui parsèment encore aujourd’hui notre globe sont là pour nous montrer à travers le travail de la pierre, même si rien n’est éternel sur terre, cette farouche volonté de se maintenir fermement et patiemment en face des puissances naturelles hostiles et des forces de mort inhérentes à toute manifestation. Pour reprendre l’heureuse expression de Goethe, les peuples traditionnels visaient en permanence à demeurer « constants dans le mouvement ».


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Tout cela nous amène facilement à constater que la vision moderne du monde, marquée par le matérialisme utilitaire, l’hybris collective et la désacralisation de la vie, est aux antipodes de celle des Anciens. Pour l’homme moderne en effet l’espace comme le temps sont entièrement neutres, vides de qualification, et constituent des données brutes extérieures à lui, en dehors de sa responsabilité : l’environnement spatio-temporel se voit dès lors délesté de son surplus d’ « Être » et se présente tristement comme un simple « Avoir », modifiable à souhait et exploitable sans contrepartie.

Insoumise à l’ordre naturel et dépourvue de transcendance, la modernité se caractérise par une aveugle « fuite en avant », par une ivresse de la chute dans le devenir et par son refus de s’intégrer humblement dans le grand jeu cosmique. Se considérant comme un vulgaire fruit du hasard apparu sur un gros cailloux perdu dans l’immensité de l’univers, l’humain n’est plus centré et axé par des principes spirituels non-changeants exposés dans un mythe révélé.

Ainsi, contrairement aux civilisations anciennes qui œuvraient continuellement à qualifier la course du temps, les élites du monde actuel sont forcément obligées d’inventer de toutes pièces des chronologies fictives, des emplois du temps robotiques, des romans nationaux fallacieux et des doctrines progressistes mensongères.

Au niveau de l’espace vital, finie la géographie sacrée et ses lois d’analogie, place désormais à l’habitat pratique, rentable et cubifié, place à l’horrible et anarchique urbanisme, place à l’exploitation avide des ressources du sol et du sous-sol, place au pillage et à la pollution de toutes les richesses de la nature.

Sans une tradition véritable, les hommes n’éprouvent plus le soucis de transmettre quelque chose de viable ou d’utile aux générations futures, et, pour continuer à consommer et à se divertir, ils préfèrent se lever chaque matin pour aller au travail sans prendre conscience qu’au final ils « se tirent une balle dans le pied » et creusent de leurs propres mains la tombe de leurs enfants…

De fait, ayant coupé tout lien terre/ciel et mis aux oubliettes ses calendriers et ses aménagements territoriaux sacralisés, le monde moderne, par rébellion ou par bêtise, a artificialisé et rationalisé l’ensemble de son environnement, et par conséquent, ne laissera rien de beau et de solide derrière lui, à part des rancœurs tenaces et des déchets toxiques.


Pour aider l’auteur à poursuivre son œuvre : https://www.tipeee.com/user/lenoble-pierre-yves

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