La sacralisation du pouvoir, par Pierre Yves Lenoble

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« Ce mot de roi est un talisman, une puissance magique qui donne à toutes les forces et à tous les talents une direction centrale »

Joseph de Maistre (Étude sur la souveraineté, livre II, chap. 2).


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Le pouvoir réel dans toutes les sociétés traditionnelles, des simples tribus aux grandes civilisations, a toujours été attribué à un seul homme (roi, empereur, pharaon, calife, raja…), littéralement un monarque, dont la fonction revêtait avant-tout une dimension transcendante et un caractère sacré : ainsi représentait-il bien plus qu’un simple chef temporel, il était l’incarnation vivante d’un principe spirituel, supérieur et fédérateur, c’était « l’Axe » humain autour duquel la sphère sociétale s’organisait.

Dés lors, tout chef traditionnel pourrait légitimement déclarer : « Mon principe est tout, ma personne n’est rien », comme le dit l’expression bien connue du Comte de Chambord ; de même, la phrase proclamée à chaque avènement d’un nouveau monarque français : « Le roi est mort, vive le roi », montre clairement que l’homme fait de chair et d’os qui se trouve sous la couronne est sans importance au regard de la fonction royale et du principe supra-humain dont il est le dépositaire passager.

Contrairement aux modes de gouvernance modernes usurpateurs, basés sur la domination brutale, la force économique ou le vote démocrateux, les dirigeants traditionnels recevaient la dignité, la légitimité et l’autorité aux yeux du groupe en raison de leur origine divine ou de leur descendance directe des grands ancêtres fondateurs. En clair, on peut donc avancer que dans le cadre du monde traditionnel, c’est directement Dieu qui « fait » les rois…

Cette aura surnaturelle attachée au représentant du pouvoir temporel était officialisée par une cérémonie religieuse — le sacre — lors de laquelle la caste sacerdotale donnait solennellement au souverain les attributs symboliques du pouvoir (sceptre, couronne, main de justice, épée, pourpre… etc.), mais surtout, lui conférait le « droit divin » (ou ce que les chinois nomment le « mandat du Ciel »), soit l’onction offrant un influx sacré indélébile, à l’image du célèbre sacre du Roi de France à Reims qui faisait de ce dernier le « lieutenant du Christ » et le dotait de pouvoirs thaumaturgiques (les rois français étaient censés guérir la maladie des écrouelles par le toucher, en prononçant cette phrase explicite : « Le Roi te touche, Dieu te guérit »).


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Selon nous, un très bel exemple de cette sacralisation du pouvoir effectuée par le sacerdoce nous vient de l’Inde brahmanique avec le Rajasûya, qui était une véritable cérémonie rituelle usant d’un riche symbolisme à la portée cosmologique, et qui intronisait de façon quasi-théatrale le roi indien devant la société, faisant de lui une sorte de principe directeur central de l’ensemble de l’univers.

Voici comment Mircea Eliade décrit ce sacre rituel du roi indien : « La cérémonie centrale comprend plusieurs actes. Le roi lève ses bras, et ce geste a une signification cosmogonique : il symbolise l’élévation de l’axis mundi. Lorsqu’il reçoit l’onction, le roi reste debout sur le trône, les bras levés : il incarne l’axe cosmique fixé dans l’ombilic de la Terre — c’est-à-dire le trône, le Centre du Monde — et touchant le Ciel. (…) Ensuite, le roi fait un pas vers les quatre points cardinaux et monte symboliquement au zénith. À la suite de ces rites, le roi acquiert la souveraineté sur les quatre directions de l’espace et sur les saisons ; autrement dit, il maîtrise l’ensemble de l’Univers spatio-temporel » (Méphistophélès et l’androgyne, Gallimard, 1962, p. 224-225).

L’idée que le monarchie traditionnelle provient d’une origine supra-humaine se retrouve sur tous les continents : le souverain, une fois consacré par son clergé, incarne la figure de la divinité ici-bas, il est la tête de proue (le « chef » au sens premier du terme) de la communauté humaine, le centre unificateur fondant la bonne entente entre tous ses sujets, il maintient l’ordre et la justice internes, assure la protection des frontières extérieures face aux ennemis, et représente idéalement le principe vivifiant du cosmos, garant de la vitalité de la nature, de la fertilité de la terre et des bonnes récoltes.

En bref, on peut dire que tout roi sacré fait office d’intermédiaire entre le plan terrestre et le plan céleste, il constitue à la fois le rejeton des dieux et le père du peuple, à la fois le « maître de la terre » et le « Roi du Monde »…


« Le pouvoir temporel, avons-nous dit, concerne le monde de l’action et du changement ; or le changement, n’ayant pas à en lui-même sa raison suffisante, doit recevoir d’un principe supérieur sa loi, par laquelle seule il s’intègre à l’ordre universel ; si au contraire il se prétend indépendant de tout principe supérieur, il n’est plus, par là-même, que désordre pur et simple ».


Donnons quelques illustrations caractéristiques de cette déification intégrale du pouvoir temporel propre au monde de la Tradition.

Nous mentionnerons ainsi l’antique civilisation chinoise où l’Empereur (Wang : terme que l’on peut traduire par « Roi-Pontife ») était assimilé au « Fils du Ciel » et à l’archétype de « l’Homme universel » ; en tant qu’intermédiaire humain entre le Ciel divin et le domaine terrestre, sa vie entière était ritualisée et symbolique, il jouissait d’un pouvoir absolu, toutes les affaires mondaines, petites ou grandes, étaient donc de son ressort. Le vieux sage Tchoang-Tseu (chap. XII) enseignait à cet égard : « Le pouvoir du Souverain dérive de celui du Principe ; sa personne est choisie par le Ciel ». Enfin, citons ces quelques phrases de l’historien des religions Albert Reville qui montrent bien l’aspect supra-humain attaché à la fonction impériale : « Les Chinois distinguent nettement la fonction impériale de la personne même de l’empereur. C’est la fonction qui est divine, qui transfigure et divinise la personne, tant que celle-ci en a l’investiture. (…) L’Empereur, en Chine, est moins une personne qu’un élément, une des grandes forces de la nature, quelque chose comme le soleil ou l’étoile polaire » (La religion chinoise, Fischbacher, 1889, p. 58-60).


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En réalité, on retrouve chez l’ensemble des sociétés traditionnelles l’idée que la royauté est d’origine divine et le fait que le souverain représente sur terre la personnification humaine de la Divinité suprême ; par exemple, au Japon, le pouvoir impérial était directement issu de la grande déesse solaire Amaterasu Omikami, de même, Jules César faisait descendre sa lignée familiale (la gens Julia) de la déesse Vénus, ou encore, songeons à l’Antiquité grecque qui attribuait l’origine des rois au dieu des dieux, Zeus.

Julius Evola évoque bien d’autres traditions faisant de leur roi un sur-homme, issu d’une généalogie divine et incarnant ici-bas le Principe suprême : « D’après la conception indo-aryenne, par exemple, le souverain n’est pas un « simple mortel », mais bien « une grande divinité sous une forme humaine ». Dans le roi égyptien, on voyait, à l’origine, une manifestation de Râ ou d’Horus. Les rois d’Albe et de Rome personnifiaient Jupiter ; les rois assyriens Baal ; les rois iraniens le Dieu de lumière ; les princes germains et du Nord étaient de la même race que Tiuz, Odin et les Ases ; (…) Au-delà de la grande diversité des formulations mythiques et sacrées le principe constamment affirmé est celui de la royauté, en tant que « transcendance immanente », c’est-à-dire présente et agissante dans le monde » (Révolte contre le monde moderne, Ed. de l’Homme, 1972, p. 28).

Aux quatre coins du globe, les sociétés dites primitives ont elles aussi fait de leur grand chef un personnage hautement sacré et ont enrobé leurs divers modes de gouvernance d’une qualification mytho-religieuse. En effet, dans les groupes tribaux, le roi était considéré comme un personnage à-part, une sorte de dieu vivant et de père symbolique, qui était le référant absolu, garant de la protection militaire, du respect de la justice, de la bonne conduite des rites, de la sécurité alimentaire et de la fécondité du clan.

L’ethnologue Raymond Firth (Primitive Polynesian Economy, 1939, p. 191) nous apprend ainsi que dans les tribus d’Océanie, « le chef a un rôle important parce qu’il est l’intermédiaire des dieux protecteurs du clan. Il a l’initiative et le contrôle de l’utilisation des ressources naturelles. Les cérémonies qu’il accomplit sont les points cruciaux du cycle saisonnier et économique » ; dans le même registre, Jean Servier (L’Homme et l’Invisible, R. Laffont, 1964, p. 326) fait observer qu’ « En Afrique, la royauté est directement issue du sacré, elle est la conséquence de la descendance de l’ancêtre fondateur qui donne une capacité particulière à remplir certaines fonctions rituelles déterminées. Il en est de même des rois agraires dans les civilisations méditerranéennes depuis l’Antiquité »…


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De tout ce qui précède nous pouvons dégager quelques idées principales : tout d’abord, on s’aperçoit que traditionnellement tout Pouvoir temporel nécessite l’apport d’une bénédiction spirituelle et d’une coloration religieuse afin d’assurer sa légitimité devant le reste du groupe ; une fois sacralisé, le chef assure les fonctions symboliques de centre, d’intermédiaire et de lien entre la Terre et le Ciel ; partout et toujours, le roi personnifie physiquement et symboliquement la Divinité suprême ici-bas, il incarne la figure humaine du Principe divin qui seul peut unifier et vivifier l’ensemble des composantes de la société, il devient aux yeux de tous le garant principal de la paix, de l’ordre, de la justice et de la sécurité alimentaire.

Sans ce surplus de Sacré, sans l’addition d’une aura surnaturelle et sans cette soumission à des prescriptions de nature religieuse, le Pouvoir ne peut qu’être usurpateur, il ne constitue qu’une force brute dépourvue de sagesse, et finalement le groupe social ne peut que se voir livré à l’entropie du tous contre tous, à l’image d’un aveugle qui ne prendrait pas sur ses épaules le paralytique voyant…

Afin d’appuyer nos propos, nous tenons ici à citer cette phrase éclairante émise par René Guénon dans son indispensable ouvrage, Autorité spirituelle et Pouvoir temporel (Trédaniel, 1984, p.112) : « Le pouvoir temporel, avons-nous dit, concerne le monde de l’action et du changement ; or le changement, n’ayant pas à en lui-même sa raison suffisante, doit recevoir d’un principe supérieur sa loi, par laquelle seule il s’intègre à l’ordre universel ; si au contraire il se prétend indépendant de tout principe supérieur, il n’est plus, par là-même, que désordre pur et simple ».

À notre époque où tout lien sacral a été rompu, où tous les aspects de la vie ont été désacralisés et horizontalisés, où toutes les religions ont été profanées, où toutes les formes transcendantes de gouvernement ont été annihilées, les rois de droit divin ont tous été décapités depuis plusieurs siècles et la création des états laïcs, les nouveaux types de pouvoir sont donc tous illégitimes car seulement basés sur le pseudo-prestige d’une classe économique parasitaire : on a beau se faire surnommer « Jupiter » on en reste pas moins un métrosexuel gérontophile dégénéré…

Pierre Yves Lenoble


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