L’être humain ne veut pas de la guerre

propagande


« Les masses ne sont jamais avides de faire la guerre, aussi longtemps
qu’elles ne sont pas empoisonnées par la propagande.»1
Albert Einstein


L’histoire de l’humanité est parsemée de guerres et de violence. La liste des guerres depuis l’antiquité est presque interminable et l’ampleur de la destruction et de la souffrance humaine, créée par la guerre, hier et aujourd’hui, inimaginable. Les deux guerres mondiales du siècle passé ont provoqué, à elles seules environ 150 millions de morts et de blessés, dont une grande partie de victimes civiles : femmes, enfants, personnes âgées. Le nombre de personnes ayant perdu leur vie depuis la Seconde Guerre Mondiale suite aux guerres et à d’autres excès de violence humaine pourrait bien atteindre les 100 millions de victimes. – La Suisse a 8 millions d’habitants. – Face à ce bilan tragique, nous ne pouvons fermer les yeux.

L’erreur de Sigmund Freud

« Pourquoi la guerre ? Depuis que les guerres existent, l’interrogation de l’origine de la guerre et de la violence a toujours existé ; elle est l’expression d’une profonde volonté de paix de l’être humain. Cette aspiration constitue un fil rouge tout le long de l’histoire culturelle de l’Humanité et aboutit, partout où l’Homme recherche les raisons de la guerre, à la question de sa nature morale : la guerre fait-elle véritablement partie de l’« état de nature » de l’être humain ? N’est-ce pas plutôt l’« aide mutuelle » et le sentiment d’« équité et de moralité » qui constituèrent la base du vivre-ensemble de nos lointains ancêtres ?

Au cours de la première partie du siècle passé, le débat sur « Pourquoi la guerre ? » était fortement influencé par l’idée d’une pulsion d’agression soutenue par Sigmund Freud (1856–1932) dès 1920, sous l’impression des énormes massacres de la Première Guerre Mondiale.

Lorsque Albert Einstein (1879–1955) interrogea Freud – à la demande de la Société des Nations en 1932 – dans une lettre sur les possibilités « de libérer les hommes du malheur de la guerre », Freud répondit – convaincu que « le désir de l’agression et de la destruction » est ancré tel une constante dans les pulsions humaines : qu’il n’y a aucune possibilité de les éliminer. Les conflits d’intérêts entre les hommes sont « en principe résolus par le recours à la violence ». En outre, « la mise à mort de son ennemi correspond à une pulsion instinctive ». Sa réponse aboutit dans la phrase mémorable suivante : « Pourquoi nous élevons-nous avec tant de force contre la guerre, vous et moi et tant d’autres avec nous, pourquoi n’en prenons-nous pas notre parti comme de l’une des innombrables vicissitudes de la vie ? Elle semble pourtant conforme à la nature, biologiquement très fondée, et, pratiquement, presque inévitable.»

Bien que la construction freudienne des pulsions d’agression fut dès le début contestée et est réfutée depuis belle lurette, elle déploie aujourd’hui encore ses effets néfastes. On en trouve les traces dans la pensée et le langage et elle dirige les débats urgents concernant la guerre et la violence dans une direction erronée.

L’« aide mutuelle » correspond à la « lutte pour la vie »

L’hypothèse de Freud selon laquelle la guerre est biologiquement fondée, s’est avérée totalement erronée. Ni la guerre, ni toute forme de violence domestique ne correspondent à une quelconque nécessité biologique. Elles ne sont pas ancrées dans nos gènes. La vie humaine n’est pas déterminée par l’agression. L’« aide mutuelle » correspond en fait à la « lutte pour la vie ». Elle a garanti la survie du genre humain car ce n’est qu’en communauté que l’Homme a pu résister aux aléas de la nature et se protéger contre ses ennemis naturels.

En observant le vivre-ensemble humain de manière objective, on reconnaît qu’il est déterminé par la recherche de relations humaines et de l’appartenance à un groupe de semblables. L’être humain s’efforce de bien remplir ses tâches dans la confiance qu’autrui agisse de même et soit honnête. Même de nos jours, où l’individualisme est roi – « pense d’abord à toi » –, l’humanité ne pourrait survivre même une douzaine d’années sans l’aide mutuelle et les activités bénévoles en faveur du bien collectif.

En dépit des difficultés pouvant survenir dans toutes les relations humaines – divergences d’opinion, malentendus, jalousie et disputes dégénérant parfois dans des actes violents – la vie en commun des êtres humains se passe en général de manière pacifique. Les gens travaillent, se soucient du sort de leurs enfants, soignent leurs maisons et leurs jardins, aiment la convivialité, sont parfois joyeux et parfois tristes – mais malgré les grandes diversités régnant d’une personne à l’autre, il est extrêmement rare que quelqu’un plie bagage, se rende dans un pays étranger pour y tuer ses semblables qui ne lui ont rien fait et dont il ne comprend pas même la langue. Albert Einstein avait raison en écrivant: « Les masses ne sont jamais avides de faire la guerre, aussi longtemps qu’elles ne sont pas empoisonnées par la propagande.»

Même dans les situations exceptionnelles de la guerre, la cruauté sadique – nécessitant une analyse à part – se trouve en compagnie de l’entraide et de la compassion, non seulement envers ses camarades, mais également envers l’« ennemi ». Il existe d’innombrables exemples où des soldats, même sous la menace de mort, ont épargné l’ennemi par exemple en déviant volontairement leurs tirs. L’industrie de guerre a pour cette raison créé des « jeux violents » («Killer Games») afin de réduire l’inhibition des soldats à tuer et d’augmenter le taux de morts chez l’ennemi.

On connaît également les témoignages de soldats rentrant de la guerre et racontant qu’ils avaient, lors de courtes trêves, quitté leurs tranchées pour fumer une cigarette avec leur « ennemi » et échanger des photos de leurs familles.

L’Homme est entrainé dans la guerre par des mensonges

Hormis les querelles entre ethnies de nos ancêtres se confrontant entre rivaux à cause de territoires de chasse et de nourriture, les guerres n’ont pas lieu en raison de disputes entre individus où de quelques pulsions agressives. La guerre, on parle là de guerre d’agression, tout comme la terreur, est une sorte d’exercice de la violence institutionnelle. Les deux formes sont froidement planifiées selon des réflexions stratégiques: on prépare les armes dans cette perspective, on veille aux réserves de munitions. Pour faire la guerre, il faut des cuisiniers pour ravitailler les troupes et du personnel d’aide médical et des médecins pour s’occuper des blessés. Tant pour la guerre que pour l’exercice de la terreur, il faut une stratégie pour diaboliser l’ennemi en créant artificiellement les images nécessaires. Souvent, ces préparatifs durent plusieurs années. La propagande de guerre a comme tâche de créer la haine contre l’ennemi et de masquer la guerre politiquement derrière une « bonne » guerre nécessaire.

Entre-temps, il est généralement connu que les gouvernements mandatent de grandes entreprises de relations publiques œuvrant à l’échelle internationale, en faveur de leurs plans de guerre pour renforcer le soutien au sein de leurs propres populations et de leurs alliés.

Les spécialistes de la communication, formés avec les connaissances de la psychologie, des recherches en sciences de communication et d’autres sciences sociales, créent les scénarios à l’aide desquels les êtres humains sont manipulés, en recourant aux mensonges, pour qu’ils acceptent la guerre. Les médias – radio, télévision, journaux et magazines ainsi qu’Internet et l’industrie du film – veillent à ce que cette « publicité pour la guerre et la mort »2 soit répandue parmi les populations. Ils fixent les sujets et les arguments avec lesquels les consommateurs doivent s’identifier; c’est ce qu’on appelle « éclairage » ou « information ». Les nouvelles non désirées sont tues ou transformées par le « ministère de la vérité » en propagande ennemie ou en « fake news » [« fausses nouvelles »].

La couverture médiatique est dominée par un petit nombre de grandes agences de communication: Les auteurs Becker et Beham précisent que « 80% de toutes les informations diffusées par les médias se basent sur une seule source, se révélant souvent être – suite à des recherches plus poussées – précisément le bureau de presse ayant mis en circulation la nouvelle.» Ils parlent de la « colonisation des médias par l’industrie de communication ». Au début des années 1990, il y avait aux États-Unis davantage d’« agents de relations publiques » que de journalistes.

Edward Bernays (1891–1995), un neveu de Sigmund Freud, souvent présenté comme le père des relations publiques, n’a pas seulement veillé à la diffusion des théories freudiennes aux États-Unis, mais a créé, par son livre « Propaganda » de 1928, les bases pour la gestion moderne de la communication.3 Il sert aujourd’hui encore de manuel pour manipuler l’opinion publique par des experts en propagande et des gouvernements.

Bernays développa ses campagnes pour manipuler les opinions publiques selon les théories de son oncle. Il était persuadé qu’il était possible de « contrôler et diriger les masses sans qu’elles s’en aperçoivent » si l’on « comprenait les mécanismes et les motifs de la pensée en groupe ».

Pour Bernays « la manipulation consciente et dirigée des comportements et opinions des masses » était « un élément essentiel des sociétés démocratiques.» Il écrit que « des organisations travaillant clandestinement dirigent les processus sociaux. Ce sont elles qui constituent le véritable gouvernement dans notre pays [les États-Unis, ndlr.].

Nous sommes gouvernés par des personnes dont nous n’avons jamais entendu parler. Ils influencent nos opinions, nos goûts, nos pensées.» Il continue en disant que cela n’est pas surprenant: « Si de nombreuses personnes sont censées vivre ensemble harmonieusement dans une société, de telles processus de contrôle sont incontournables.» (p. 19)

Pour Bernays, il est évident qu’« une élite née pour cela » doit diriger la société. Sans gêne, il fait l’éloge des « formidables succès de la propagande de guerre » [en parlant de la Première Guerre mondiale] ayant ouvert les yeux aux « personnes lucides concernant le potentiel de la manipulation des opinions des masses dans tous les domaines de la vie ». Pendant la guerre, continue-t-il, le gouvernement américain et diverses associations patriotiques « ont emprunté une méthode entièrement nouvelle » pour trouver l’acceptation publique en « s’assurant du soutien de personnes clés dans tous les groupes sociaux, c’est-à-dire d’individus dont la parole avait un poids pour des centaines, des milliers ou même centaines de milliers de personnes.» Ainsi ont-ils gagné, selon l’auteur, « le soutien d’associations d’étudiants, de communautés religieuses, d’organisations commerciales, d’associations patriotiques et d’autres groupes sociaux ou régionaux entiers, dont les membres avaient automatiquement repris les opinions de leurs dirigeants et porte-paroles.»
En outre, les manipulateurs ont « provoqué des réactions de masses contre les prétendues atrocités, la terreur et la tyrannie perpétrées par l’ennemi ». (p. 33) C’est ainsi qu’on fait la guerre !
La propagande de guerre renoue avec l’évidence que l’être humain est un être social de par sa nature et que la vie en commun est fondée sur la bonne foi. Elle abuse du sentiment humain de la responsabilité et de l’équité pour faire apparaître la guerre contre les « barbares » non seulement comme juste mais également comme une mission sacrée. Elle mise donc sur le fait que le citoyen honnête ne peut même pas concevoir qu’on puisse le manipuler et le tromper de la sorte.

Le véritable enjeu : le contrôle du pouvoir

L’origine de la guerre n’est pas innée à la nature humaine. Les êtres humains ne veulent pas la guerre. Lors de la recherche des origines de la guerre, il faut diriger notre attention davantage sur les structures et les conditions incontrôlées du pouvoir. Elles rendent possible que des individus puissent prendre des décisions ne correspondant nullement aux intérêts de la communauté. Jusqu’à présent, on n’a pas encore réussi à limiter le pouvoir des puissants agissant en arrière-plan. Les grandes questions politiques sont souvent décidées par des instances n’étant soumises à aucun contrôle politique et pouvant ainsi vider la démocratie de sa substance.

Une grande partie des puissants sont poussés par l’avidité et poursuivent leur propre politique de pouvoir sans se soucier du droit et des lois ou du bien-être des populations. Ils agissent ni en fonction du droit international ni en fonction de la Charte des Nations Unies qui, suite à l’interdiction du recours à la force, excluent toute guerre d’agression.

Notre avenir dépendra en grande partie de la question si et dans quelle mesure nous réussirons à transformer nos « structures réglementaires » (Arthur Rich)4 de telle manière qu’elles empêchent ou, au moins, réduisent l’abus du pouvoir, et contraignent également les puissants de ce monde à respecter le droit et la loi. Il est primordial de concentrer tous nos efforts sur ce but.

Dieter Sprock


1    Einstein, Albert; Freud, Sigmund. Warum Krieg? Ein Briefwechsel, Zürich 1972 / Freud, Sigmund; Einstein, Albert. Pourquoi la guerre? Rivages Paris, rééd. 2005.
2    Becker, Jörg und Beham, Mira. Operation Balkan: Werbung für Krieg und Tod, Baden-Baden 2006.
3    Bernays, Edward. Propaganda – comment manipuler l’opinion en démocatie, Editions Zones 2007.
cf. : Barben, Judith. Les Spin doctors du Palais fédéral. Comment la manipulation et la propagande compromettent la démocratie directe, Editions Xenia 2010
4    cf. « A propos du travail, de l’économie, du pouvoir et de l’éthique dans l’économie », dans Horizons et débats no 29/30 du 27/11/17.

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