L’exemple espagnol, par Pierre Dortiguier

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Les mots semblent quelquefois bien compris alors qu’ils traînent des ambiguïtés qui les rendent comme ce lait de vache dont la blancheur fait oublier sa teneur en calcium mort et son usage inapproprié à la santé et au développement du corps physique humain. En politique, l’on confond aussi les espèces, et la bonté apparente de ce qui est proposé devient un artifice dangereux dont les bénéfices ne sont que mercantiles et industriels. Le concept État-nation est une de ces semi-vérités, qui encombrent notre Histoire et a été un tremplin pour tous les ennemis des communautés humaines. Rien que la confusion de l’État qui est une structure d’ordre avec la nation qui est une réalité vivante, la plupart du temps instable, irréductible à d’autres groupes sociaux, devrait montrer un vice logique. Le premier est une volonté et capacité d’unité, le second une multiplicité.

Bien que l’Histoire soit souvent infidèle à la réalité passée et donc difficilement compréhensible, et même, selon un bon mot de Paul Valéry, une dangereuse chimie de l’intellect créant de fausses représentations, bref des illusions, fixées hier par l’enseignement, aujourd’hui entretenues par les « médias » et les boîtes à images, elle fournit néanmoins, dans la confusion, des exemples assez tangibles de contradiction entre l’État et les nations, et le plus sanglant, est tenu caché aujourd’hui par l’Église catholique même, gauchiste par opportunisme et par  les néojacobins qui sont toute la classe politique maçonnisée avec des têtes pyramidales, aura été en France la révolte de la Vendée et d’autres provinces et villes, au nom du fédéralisme, contre l’arbitraire de l’État absolutiste, qu’il fût, du reste, de forme républicaine ou monarchique, et cette révolte est permanente, telle une maladie chronique. Elle se trouve par exemple dans les révoltes provinciales contre les impositions trop lourdes que rapporte la Correspondance de Madame de Sévigné : les pays sont réprimés, notamment les Basques, les Bretons et il n’est pas interdit de penser que cet État Nation est né de la soumission des pays à l’unité d’un despotisme fiscal.

La sainte Bernadette de Lourdes parlait une forme d’Arragonais et ses propos furent traduits en français, avant qu’elle ne soit recluse dans un couvent loin de chez elle.

La Marquise de Sévigné décrit, dans une lettre datée du château de la Silleraye, près de Nantes, le mardi 24 septembre 1675 (à peine plus de trois siècles !) ces Bretons aussi inintelligibles aux Français que le seront nos colonisés : « Nos pauvres bas Bretons, à ce qu’on nous vient d’apprendre, s’attroupent quarante, cinquante par les champs ; et dès qu’ils voient les soldats, ils se mettent à genoux, et disent mea culpa » (latin de la messe : c’est ma faute)  » c’est le seul mot de français qu’ils connaissent ; comme nos Français qui disaient  qu’en Allemagne on ne disait pas un mot de latin à la messe, que Kyrie eleison (grec de la messe, Seigneur, ayez pitié de nous). « on ne laisse pas de pendre ces pauvres bas Bretons » (Lettres de Madame de Sévigné, Paris, Hachette, 1863, tome 3, 500 pp., p.99.)

Durant la Première Guerre Mondiale, mon père mis dans un régiment décimé de Bretons me les disait incapables de lire et d’écrire du français !

C’est cette constante instabilité nationale, en France et son joug étatique bâti sur les ruines d’une aristocratie régionale, ce qu’on nomme les Grands, qui a provoqué l’exutoire vers l’aventure coloniale, dont le courant d’immigration contemporain, par réaction, n’est que la suite. Ce courant a eu, à prendre l’exemple espagnol, une autre tournure que le nôtre, car l’Espagne a surtout colonisé en exportant sa population, ce qui est véritablement et à parler rigoureusement, coloniser, cultiver (latin : colere) par des hommes, alors que nous avons surtout administré et maintenu un Empire de recrutement de forces militaires pour nous engager dans une lutte de reconquête d’influence européenne, après la diminution de la puissance française accrue par la Révolution et sa suite impériale, au Traité de Vienne de 1815. La « colonisation » de l’Algérie fut ainsi réalisée notablement par des déportations politiques de « fortes têtes », comme on les qualifiait, venues de nos conflits sociaux irrésolus, la Nouvelle-Calédonie aussi par les Communards, et ailleurs l’Australie par les bagnards britanniques, des orphelins et des prostituées déportés etc. Et dans cette voie, notre Légion Étrangère était sur la même lancée, puisque, à prendre l’exemple indochinois, celle-ci comprenait en majorité des Allemands réduits, par notre imitation de la politique criminelle d’Eisenhower, exécuteur du plan Northon-Morgenthau, intentionnellement à la famine par notre occupation de 1945 et des années suivantes, jusqu’à la formation de l’État  fédéral allemand à l’automne 1949.

Que fit l’État-nation, sous sa forme monarchique, la guerre à l’Europe, l’incendie du Palatinat, le siège de Perpignan qui capitula par affamement. Pourquoi la Corse qui a une physionomie, une éthique sociale, un sens de la communauté et de l’honneur, une langue proche de l’Italie, fut-elle achetée à Gènes, sinon pour entraver la marche d’un second Prince Eugène ! Sous sa forme révolutionnaire et bonapartiste, la même chose. Et après la libération anglo-américano-soviétique de 1945, un chapelet de guerres coloniales dont la plus horrible aura été celle, avec ses villages embrasés, d’Indochine, de Madagascar, d’Algérie et autres… Et que voyions-nous dans les pays en question, des Français corses, bretons, lorrains, flamands, cependant que l’Hexagone s’enfonçait dans la rougeur marxiste. Vive cet État-nation, n’est-ce pas ?


…l’Espagne qui ne reconnaissait pas l’entité sioniste (elle ne le fut qu’après sa mort, avec le socialiste Felippe Gonzales) était à la huitième place des pays industriels.


Ceux qui réagirent contre cette tendance de maintien de l’État-nation, son trouble intérieur et ses conséquences extérieures ne furent jamais des « gens de gauche », mais des conservateurs, nom du reste bien trouvé, car ils ne voulaient pas épuiser la force française multiethnique au profit d’un État incapable de « cultiver son jardin », ce qui se produisait, en revanche au pays natal du personnage westphalien Candide, du conte célèbre de Voltaire, en Allemagne et les anciens territoires de l’Empire réel, sur le continent européen. De là, la force de l’Allemagne et de ses alliés en 1914 et la puissance de ce « Made in Germany » qui horrifiait la Grande Bretagne et lui fit vouloir l’anéantissement de l’Allemagne qui se continue encore par voie démographique. Chacun sait que l’opinion publique conservatrice française et ses représentants au Parlement furent hostiles aux premières entreprises de fixation en Algérie et l’idée du prétendu descendant de Napoléon de former un Royaume arabe sera abandonnée, mais participait de ce même conservatisme.

Sur le plan intérieur, tous les grands politiques français, non pas des politiciens de carrière, mais des écrivains observateurs, de Chateaubriand parlant dans ses Mémoires d’Outre-Tombe de l’ancien État breton au génial comte Gobineau, ont réclamé une prise en compte, une attention aux Provinces, que la révolution a remplacées par des circonscriptions calquées sur un découpage, abstrait et sans relation avec la nature des peuples, de l’étendue des loges maçonniques en France. Telle fut l’origine des départements. C’est une tyrannie exercée sur un corps naturel. Reconnaître des régions fut, contre le ministre Alexandre Sanguinetti, par exemple, l’action sensée de De Gaulle, en accord, du reste, avec le parrain de son fils Philippe, le Maréchal Pétain et le mouvement conservateur. Les agités du gaullisme de tribune qui n’ont été instruits de cette période que par des ambitieux politiques sont tenus dans l’ignorance que, homme du Nord, De Gaulle, dont le nom est flamand (le De étant article et non particule nobiliaire), avait favorisé, contre l’administration jacobine de l’Éducation Nationale, les langues régionales, dont le flamand. Et ce fut la même chose pour le breton, l’alsacien qui est de l’alémanique etc. En ce sens, cet homme reprenait la formule d’Émile Saint-Marc Girardin qu’il y a aussi une « France allemande », une « France italienne », « espagnole », et que de même qu’un père ne traite pas ses filles identiquement, des peuples arrachés à leur ancienne mère patrie par la violence sont à respecter. Comment Arras, Lille, Strasbourg, Perpignan sont devenus français ? Par un référendum ? Non par l’arbitraire d’une administration royale absolutiste dont la République a pris l’empreinte.

En Espagne le scissionnisme catalan voulait la formation d’un État indépendant, dès le 18e siècle, mais en fait satellite de la France. Il y a, malgré la dynastie centralisatrice des Bourbons imposée par la France à l’Espagne et jamais populaire, une cohabitation de peuples ayant conservé leur être dans une sorte d’Empire hispanique, alors que nos Catalans ou Basques républicains voulaient un modèle absolutiste ! La seule solution est l’Europe réelle entre Européens, mais cela va à l’encontre de ceux qui ont déclenché deux guerres mondiales pour affaiblir une unité des peuples, qui reconnaissait ceux-ci et les faisait vivre en unités conjointes, mais respectées.

Prenez l’exemple de la Belgique : la part wallonne a toujours vécu, sous l’administration impériale, sans que l’on touchât à ses caractères. Cette Belgique, État artificiel formé par l’Angleterre et la France a voulu « jacobiniser », et l’inimitié entre Wallons et Flamands s’est accrue. Cependant le flamand occidental qui y est parlé par 50.000 personnes, dans cette région de Lille (Rijsel) qui appartenait aux dix-sept provinces des Pays-Bas, et conquise par les armes, non par le bulletin de vote, par la voix du néerlandais, qui est du « bas allemand » (allemand des terres du Nord, du plat pays), reprendra instinctivement le dessus poussé par l’attraction industrielle. Ce à quoi s’occupe l’université Lille-Charles De Gaulle.

Il est assuré qu’une terrible crise financière et des troubles sociaux sépareraient la France du Nord de sa partie occitane, car cette construction par les armes n’est point naturelle.

De même en Orient cette structure impériale s’est révélée bien meilleure et plus humaine que ces États découpés avec l’armée française ou les Britanniques.

Que l’Europe y revienne un jour et pratique cette cohabitation de peuples comme en Espagne traditionnelle, cette Espagne que De Gaulle voulut voir l’année de sa mort, en 1970, auprès de Franco, voilà une mesure de santé générale contre toutes les crispations autoritaires, à la française ou à la crème catalane.

Les autorités dites indépendantistes catalanes en veulent à l’État espagnol qui s’est montré plus clément et respectueux de la langue locale que dans la partie annexée par la France, et des traditions. En réalité ces indépendantistes veulent une tyrannie jacobine, et sont pour cette raison soutenus par un George Soros et ceux qui veulent une seconde Grèce endettée, et s’ils font appel à l’Europe, c’est pour recevoir de la partie anciennement impériale de celle-ci, l’Allemagne et ses miroirs belges et luxembourgeois ou du nord italien, bref de l’Europe redressée, des sous, oui le bon lait de la vache allemande.

Or l’État espagnol n’est point la France révolutionnaire et autoritaire dont Paris est la vraie surface, mais une confédération dans laquelle chaque pays a conservé sa dynamique. Il a une tradition d’autonomie et de régionalisme et se montre, à cet égard, plus européen, au point que dans son histoire il ne s’est jamais heurté, par exemple, à l’Allemagne, et, pour répondre à ceux qui agitent le fantôme du général Francisco Franco, je préciserai que sous son règne, l’Espagne qui ne reconnaissait pas l’entité sioniste (elle ne le fut qu’après sa mort, avec le socialiste Felippe Gonzales) était à la huitième place des pays industriels. Oui, il y a un exemple espagnol qui explique le rêve de ses dépeceurs.

L’Espagne a dans son Histoire fait cohabiter plusieurs variétés de peuples, tout comme l’Empire germanique a préservé ses régions ! C’est cette santé européenne que le diable Sorros soudoie par des faux indépendantistes et vrais ennemis de la « grandeur » espagnole. sa politique est exemplaire, la nôtre est une série d’échecs, comme toute forme de délire. « Peuple toujours léger, quelque fois cruel ». Le mot est de Voltaire dans sa Correspondance avec le Maréchal Duc de Richelieu, et vise « le pays des droits de l’Homme » ! de l’homme abstrait, celui qui crée des sociétés de pensée, mais reste indifférent aux communautés, à Dieu même.

Pierre Dortiguier

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