Lactalis : « On a perdu notre efficacité », des inspecteurs de la DGCCRF parlent !

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Des inspecteurs de la DGCCRF, le 11 juillet 2011 à Perpignan (Pyrénées-Orientales). (MAXPPP)


Il est très simple de laisser les multinationales prendre le pouvoir et faire n’importe quoi : il suffit de diminuer les moyens de la DGCCRF et le tour est joué. Idem pour la police, le fisc, les hôpitaux… C’est de la pure subversion, un acte de guerre dont les conséquences sont mortelles !


« Il y a une malédiction au bureau ». Au téléphone, l’inspecteur de la répression des fraudes est très sérieux : « En arrivant le matin, quand on dit ce que l’on va faire dans la journée, on est toujours happés par des urgences, par des dossiers en retard, et on n’arrive jamais à faire ce qui était prévu ».

L’anecdote illustre bien le désarroi dans lequel se trouvent certains agents de la Direction générale de la consommation, de la concurrence et de la répression des fraudes (DGCCRF), pointée du doigt dans l’affaire du lait contaminé à la salmonelle. Trois d’entre eux racontent leur rude quotidien à franceinfo et détaillent leurs procédures de contrôle.

À la fin du mois de décembre, la DGCCRF a lancé des enquêtes dans plus de 2 000 magasins pour s’assurer du retrait des lots de lait infantile Lactalis. Les résultats sont tombés le 11 janvier : 30 supermarchés, 44 pharmacies, deux crèches, 12 hôpitaux et trois grossistes ont été contrôlés, avec des produits interdits encore présents sur les rayons.

« Nous n’étions que quatre agents pendant les vacances de Noël »

Dans tous les départements, des fonctionnaires ont été mobilisés. « Le problème, c’est que nous n’étions que quatre agents pendant les vacances de Noël, contre une douzaine sur le terrain habituellement », explique Jean-Philippe Simon, inspecteur de la DGCCRF dans la Sarthe et délégué CGT. Insuffisant pour tout contrôler.

Les autorités ont lancé une nouvelle opération de contrôle en janvier, mais cela ressemble plutôt à de la communication.Jean-Philippe Simon, inspecteur de la DGCCRF et délégué CGTà franceinfo

Même son de cloche du côté des Pyrénées-Atlantiques. « Je suis à fond sur la question Lactalis en ce moment, mais au détriment d’autres dossiers importants, raconte Evelyne Wichegrod, inspectrice depuis plus de trente-cinq ans et membre de la direction de la CGT. Ce n’est pas de l’agitation qu’il nous faut, mais de la prévention.»

Chute du nombre d’inspecteurs

En quelques années, la DGCCRF a perdu plusieurs centaines de fonctionnaires, dont de nombreux inspecteurs sur le terrain. « On n’est plus que quatre ou cinq dans certains départements ruraux », déplore Évelyne Wichegrod. Au total, la DGCCRF comptait environ 3 000 agents en 2015, contre 3 716 en 2005. L’administration va perdre encore une quarantaine d’agents cette année, précise le ministère à franceinfo.

Cette baisse des effectifs a eu un impact direct sur l’efficacité des contrôles, selon ces trois inspecteurs. « Parfois, on regarde deux points de contrôle [par exemple, l’étiquetage] au lieu de trois dans une entreprise, parce qu’on n’a pas le temps de faire plus, explique un inspecteur de la DGCCRF du nord-est de la France, syndiqué à la CFTC. Dans un supermarché, on fait une rotation entre les rayons. On ne peut pas faire tout le supermarché à chaque contrôle.»

Quand il y avait plus d’effectifs, on pouvait partir à quatre et contrôler tout le supermarché. Aujourd’hui, on est seul.Un inspecteur de la DGCCRFà franceinfo

Dans son département, cet inspecteur affirme avoir plus de 3 000 établissements potentiels à contrôler, principalement des garages et des magasins automobiles. Problème : il ne peut réaliser qu’une centaine de contrôles par an, soit environ 70 établissements différents, en comptant les suivis.

« Il y a un côté vicieux à la baisse d’effectifs, ajoute un inspecteur. Quand il y a beaucoup de monde dans un service, il y a des gens spécialisés dans un domaine, avec un savoir, une connaissance de la réglementation. Ce savoir-faire est souvent perdu avec la diminution de postes. On perd de l’expérience.»

« Passer du coq à l’âne, c’est perturbant »

Aujourd’hui, les agents doivent multiplier leurs secteurs d’activités. Jean-Philippe Simon, qui a été mobilisé pour le retrait des produits Lactalis, s’occupe habituellement des contrôles dans les secteurs non alimentaires, comme l’automobile. « Passer du coq à l’âne, c’est perturbant, explique-t-il. À force de nous demander des missions différentes, on devient spécialistes de tout… et donc de rien ! » 

L’élargissement des missions est aussi géographique. Les dernières réformes ont mis en place « l’inter-départementalité » de certains contrôles, notamment en zone rurale. Concrètement : les inspecteurs de la DGCCRF ne se limitent plus aux frontières de leur département. « Plus on éloignera l’enquêteur de son territoire, moins il sera efficace », se désole Evelyne Wichegrod.

Certains collègues font 15 heures de voiture par semaine. Cela représente deux jours de travail et des contrôles en moins.Jean-Philippe Simon, inspecteur de la DGCCRF, délégué CGTà franceinfo

« Je ne pense pas que ce soit la réduction des effectifs à la DGCCRF qui puisse être incriminée », a balayé Bruno Le Maire le 11 janvier, face aux doutes et aux critiques sur l’état de cette administration. « De toute façon, ce n’est pas avec 50 ou 100 agents de plus que l’on aurait évité l’affaire Lactalis, c’est la responsabilité de l’entreprise », grince-t-on du côté de Bercy.

« Il faut de véritables contrôles »

Mais dans de telles conditions, les trois inspecteurs déplorent des contrôles moins efficaces, faute de pouvoir pousser les investigations. « Nous n’avons plus ni le temps, ni les moyens de recevoir autant de consommateurs qu’avant, cela nous fait perdre des informations précieuses, résume Evelyne Wichegrod. La fraude, on ne nous la présente pas sur un plateau. »

Les faibles sanctions risquées par les distributeurs participent aussi, selon eux, aux couacs des dernières semaines. « Lors des procédures de retraits, certaines grandes surfaces préfèrent payer les amendes que d’embaucher des salariés, explique un inspecteur. L’amende sera toujours moins chère qu’un smicard. Sachant qu’entre-temps, ils auront vendu des produits et auront donc généré une marge. »

« Il faut être lucide, il faut de véritables contrôles et pas seulement des vérifications d’auto-contrôles, tranche Evelyne Wichegrod, pointant du doigt le cas Lactalis. Sinon, autant remettre directement les clés du camion à l’entreprise.»


Robin Prudent – France TV Info 

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