Symbolisme du centre par Pierre-Yves Lenoble

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Le « Centre », notion universelle connue depuis les temps les plus archaïques quoique insuffisamment mise en lumière à notre époque, désigne traditionnellement le lieu, tangible ou symbolique, le plus chargé de Sacré, le point névralgique situé au « milieu de la terre », autour duquel chaque civilisation, chaque “monde” naît, se développe et meurt.

Ainsi, tout lieu saint, qu’il ait la dimension d’un vaste territoire (pensons à la « Terre Sainte » palestinienne, à la Chine dénommée l’ « Empire du Milieu » ou encore à la Suisse appelée par ses habitants « milieu du monde »…), d’une ville (Jérusalem, « Centre du Monde » pour juifs et chrétiens ; La Mecque, centre spirituel de la sphère musulmane ; Rome, centre de l’Empire Romain ; la cité impériale pékinoise, centre de l’ « Empire céleste » chinois), d’un édifice religieux ou d’un monument sacré (le Temple de Salomon, l’Omphalos de Delphes, la Kaaba mecquoise, le Palladium de Troie, les pyramides égyptiennes ou aztèques…), ou la modeste taille d’une simple habitation individuelle ou d’un petit sanctuaire secondaire, était conçu comme une imago mundi et faisait office de centre de gravité d’un espace qualifié à la circonférence bien définie, où les forces chaotiques étaient chassées à l’extérieur de l’enceinte périphérique.

Dans la perspective analogique et concentrique qu’avaient les Anciens, le monde connu (l’écoumène) se trouvait donc au centre de l’univers, la capitale sainte au centre de l’écoumène, le temple au centre de la cité, l’autel où brûle le feu perpétuel au centre du bâtiment sacré… etc.

C’est bien au « Centre » que toutes les directions de l’espace se rejoignent ; c’est donc là que l’ « Axe du Monde » coupe le plan horizontal, permettant aux hommes une communication directe avec les dieux, situés dans les hauteurs éthérées du ciel, mais donnant aussi l’accès au monde souterrain, résidence des morts et du Chaos primordial pré-formel (par exemple, la cité de Jérusalem communique avec le haut et le bas, car elle est caractéristiquement surnommée la « Porte du Ciel » aussi bien que la « Bouche du Tehôm », de même que Babylone était la « Porte des Dieux » comme la « Porte d’Apsû »).


« Enfin et surtout, nous insisterons sur le fait que tout retour au « Centre » équivaut à une quête initiatique individuelle… »


Du reste, il faut bien voir que dans la vision du monde particulière aux civilisations traditionnelles, l’espace habité se devait d’imiter un modèle cosmologique, mythique ou religieux : le plan terrestre, physique, était constitué comme un reflet du plan céleste, métaphysique…

Les centres cérémoniels érigés par les hommes au cours de l’histoire se sont toujours présentés comme des hypostases matérialisées du seul et unique « Centre du Monde », immatériel, siège de la divinité réunissant en elle toutes les antinomies, c’est-à-dire le « moteur immobile » ou l’ « Invariable Milieu », le moyeu de la roue cosmique qui est à l’origine et à la fin de toute manifestation.

À travers les écrits saints, les cosmogonies des peuples primitifs, les récits mythologiques ou les légendes véhiculés par l’imaginaire populaire, le « Centre » par excellence, le séjour des dieux et des immortels, assimilé à la fois à l’ « âge d’or » primordial et au paradis post-mortem, a été revêtu d’une floraison de symboles typiques et immémoriaux (aux significations variées mais toujours complémentaires) qu’il convient de rendre intelligibles, tels que l’ « arbre de vie », la « montagne cosmique », le « nombril du monde », la « porte du ciel », la « voie des dieux », la « caverne aux trésors », le « séjour des bienheureux », l’« île des saints », la « terre pure », la « fontaine d’immortalité », le « pilier universel », le « jardin clos », la « cité céleste », sans oublier les divers royaumes merveilleux et autres palais magiques de nos bons vieux contes de fées.

Par là-même cette étude permettra de constater l’incroyable gouffre qui sépare le “vivre-dans-le-monde” traditionnel, qualifié et centré, du vide existentiel du monde moderne crépusculaire, littéralement “désaxé” et “désorienté”.

Enfin et surtout, nous insisterons sur le fait que tout retour au « Centre » équivaut à une quête initiatique individuelle, à une réintégration ontologique à tout moment opérative, car n’oublions pas que le « Royaume de Dieu » se situe avant tout « en nous-mêmes », « au milieu de nous »…

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