C’est certainement le plus gros hold-up de tous les temps, Moderna est passé de 60 millions d’euros de revenus en 2019 à plusieurs milliards aujourd’hui alors que le monde est en crise comme il ne l’a jamais été avant ! Sans oublier le fait que Big Pharma a profité de subventions publiques généreuses pour la recherche !


Cas de conscience. Développés en un temps record et bénéficiant d’une demande à la fois mondiale et immédiate, les vaccins contre le Covid-19 vont rapporter gros aux laboratoires pharmaceutiques.

Trop ?

C’est le grand remue-ménage dans l’industrie de la vaccination. Le secteur, marginal avant la pandémie de coronavirus avec seulement 3 à 5 % du montant des ventes de médicaments, devrait voir son chiffre d’affaires exploser grâce à la vente du précieux sérum contre la pandémie. « La rentabilité est immédiate et le gâteau est à l’échelle de la population mondiale. En termes économiques, c’est une très bonne affaire », résume Philippe Frouté, maître de conférences à l’université Paris-Est Créteil-Val-de-Marne.

Propulsé par son vaccin contre le Covid-19, Moderna a bousculé la hiérarchie au sein des géants du secteur en seulement quelques mois. Les revenus de la start-up s’établissaient à 60 millions d’euros en 2019, puis à 678 millions d’euros en 2020, année du dépôt de son brevet, et devraient enfin atteindre les 15,27 milliards d’euros selon ses prévisions en 2021. Dans la perspective des ventes à venir, le cours de l’action a été multiplié par cinq en l’espace d’un an. Autre exemple, Pfizer, qui s’est associé à l’entreprise allemande BioNTech, table sur un chiffre d’affaires en augmentation de 12 milliards d’euros cette année, dont 3,3 milliards de bénéfices.

Habituellement, la découverte d’un vaccin n’est une affaire rentable qu’à moyen terme. Pas cette fois : Pfizer prévoit une marge de 25 à 30 % dès la première année sur chaque dose vendue, c’est-à-dire des centaines de millions. Cette marge est-elle acceptable en temps de pandémie ? La réponse ne va pas de soi. « Il n’existe pas de théorie normative autour du profit acceptable, rappelle l’économiste de la santé Gérard de Pouvourville. Le bénéfice juste, c’est surtout une convention entre l’acheteur et le vendeur lorsqu’ils négocient le prix. » Dans ce secteur industriel à risque, le régulateur reste traditionnellement le marché, plus que des considérations morales.

Un risque important

AstraZeneca et Johnson & Johnson se sont cependant engagés à vendre leur vaccin à prix coûtant en 2021, soit respectivement 1,78 € et 6,93 € au sein de l’Union européenne, selon des chiffres officieux. Chez les deux pourvoyeurs du vaccin à ARN messager, Pfizer-BioNTech et Moderna, la dose grimpe à 12 et 15 €. « Les prix des vaccins sont-ils légitimes ? », s’interroge Pauline Londeix, cofondatrice de l’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament. Le public n’ayant accès ni aux montants des investissements publics et privés, ni aux coûts de fabrication, ni même aux contrats, il lui est difficile de trancher…

L’industrie pharmaceutique justifie le grand écart, entre AstraZeneca et Johnson & Johnson d’un côté, Moderna et Pfizer-BioNTech de l’autre, par les technologies utilisées. En un temps record, ces deux derniers ont conçu et déployé des vaccins présentés comme une révolution médicale. « Ces sociétés ont pris un risque important, insiste le docteur Éric Baseilhac, directeur des affaires économiques et internationales des Entreprises du médicament. Si les investissements en recherche sont plus anciens, le développement des essais sur le Covid a été remarquablement réactif. » Aux dires des laboratoires, dans plus de neuf cas sur dix, les études sur de nouveaux produits aboutissent à des échecs. Le prix d’un nouveau remède intégrerait donc l’incertitude sous la forme d’une sorte de prime de risque.

Une mobilisation publique sans précédents

L’argument ne tient cependant pas compte du contexte très particulier du Covid, qui a été marqué par une mobilisation sans précédent des États et des fondations. « Les profits des laboratoires sont trop élevés, estime l’économiste de la santé Nathalie Coutinet. Ils n’ont pris aucun risque dans l’affaire. L’administration américaine leur a versé en amont des milliards uniquement pour la recherche et ce, sans exigence de résultat. » À quoi s’ajoutent des milliards d’euros de pré-achats versés par l’UE, le Royaume-Uni et les États-Unis.


Olivier Tallès
22 avril 2021