o-COUPE-DU-MONDE-QUIPES-facebookLe mondial 2014, comme les précédents d’ailleurs, aura été le révélateur d’une situation ubuesque, tant le contraste entre la dégradation continue des conditions de vie et l’euphorie extatique apparente des citoyens est saisissant. Habituellement, une telle extase confinant à la félicité ne peut être produite que par des exercices spirituels bien suivis. Or, tel n’est pas le cas ici puisqu’on a affaire à un état second, une espèce de folie collective induite par une drogue psychotrope. Cette drogue n’est autre que le football érigé en culte, avec ses fanatiques et ses extrémistes de tous bords.

Les politiques ont bien saisi cette réalité et ne se privent pas de l’exploiter pour amuser le peuple, le faire rêver et le réduire à l’indolence et à l’inertie. Ce faisant, ils se mettent eux-mêmes à l’abri de toute revendication bruyante et de toute dissidence, ce qui garantit leur pérennité dans les sphères du pouvoir. C’est ainsi que ceux dont l’équipe a gagné sont bernés par une illusion de reconnaissance, voire de puissance alors qu’ils vivent dans une misère sociale et intellectuelle des plus éprouvantes.

L’implication directe des politiques se traduira par exemple par la prise en charge financière des supporteurs de l’équipe nationale

Mobilis_supporteursVoici un exemple frappant de cette folie entretenue par les responsables politiques. Mobilis, l’un des opérateurs téléphoniques, étatique, a envoyé aujourd’hui-même à ses clients le texto suivant : « Jusqu’au bout du rêve, Mobilis est le seul opérateur à prendre totalement en charge les 2000 supporteurs algériens au Brésil pour encourager l’Algérie1. »

Pour ne pas être en reste, Ooredoo, un opérateur téléphonique privé, « fidèle à sa dimension citoyenne » ose-t-il écrire, annonce lui aussi une prise en charge de supporteurs, sans autre détail2.

N’est-ce pas là une décision irrationnelle, contraire à la raison, une décision qui peut sembler altruiste a priori et qui peut être interprétée comme un acte de patriotisme, alors qu’elle va à l’encontre des règles élémentaires de l’économie. Un tel comportement découle directement du fameux adage du terroir algérien « Ezzelt wou ettfer3ine. » Il est vrai que Mobilis regorge de ressources et que l’on ne peut pas parler de « zelt » (ruine) au sens de la richesse financière, revenant du reste quasi exclusivement à l’exploitation éhontée des hydrocarbures, mais on peut estimer que ce terme de « zelt » s’applique parfaitement à la situation en ce sens que l’Algérie a été carrément ruinée par ses gouvernants, de l’aveu même de Bouteflika qui a reconnu publiquement l’échec de sa politique. «Nous avons échoué», avait reconnu Abdelaziz Bouteflika à la veille de son 3e mandat, acquis en toute illégalité.

C’est une raison de plus pour ne pas les dilapider dans des dépenses insensées. Mobilis aurait accompli une action autrement plus appréciable si ces sommes investies dans le séjour de 2000 supporters avaient été mobilisées pour venir en aide à des étudiants algériens à l’étranger, en finançant des bourses d’études par exemple. Mobilis aurait d’autant plus séduit s’il s’était investi dans l’aide à apporter à la région du M’Zab après le malheur qui l’a frappée tout récemment.

Un autre exemple est celui des liesses populaires3 ayant suivi les victoires de matchs. Tout le monde sait que les rassemblements de plus de trois personnes, de même que les marches de protestation sont interdits en Algérie. Même les réunions en salle sont soumises à l’autorisation de la préfecture. Par quel acte dérogatoire, ces déferlements populaires ont-ils été autorisés ? Ils ont été tolérés, voire suscités et encouragés car ils vont en droite ligne de la politique prônée par les responsables qui n’ont rien d’autre à offrir au peuple.

Tout ce qu’ils ont à présenter, c’est l’illusion, l’illusion d’une puissance mondiale hissée au niveau de la Corée, de la Russie, de l’Allemagne et autres puissances reconnues. Le fait est qu’il s’agit d’une victoire obtenue au foot et il faut savoir raison garder après ce succès somme toute relatif et limité. Les pétards et autres objets pyrotechniques étant interdits à la vente, on se demande par quel miracle des spectacles gigantesques ont-ils pu être montés à travers toute l’Algérie et surtout dans la capitale, occasionnant ça et là des accidents aussi stupides que souvent tragiques. Combien de supporteurs ont payé de leur vie ces moments de folie ? Combien de blessés a-t-il fallu transporter vers des hôpitaux le plus souvent pauvres en moyens et équipements ? Là est la triste vérité.

Alors que les efforts auraient dû être déployés dans le développement tous azimuts dans un pays manquant de tout en dépit de ressources largement suffisantes et de potentialités humaines enviables, les politiques qui ont fait main basse sur toutes les institutions et les gèrent comme s’il s’agissait de propriétés privées, saisissent toutes les opportunités qui s’offrent à eux pour donner une illusion de bonheur à ceux dont ils sollicitent les voix et qu’ils ignorent superbement aussitôt maintenus à leurs postes.

Restons dans le domaine sportif puisque c’est le thème de cette contribution. Qu’ont fait les politiques pour développer ce secteur ? Les installations sportives n’existent pas en nombre suffisant. Dans un pays aussi jeune et débordant de vitalité, aucune politique sérieuse n’a été menée pour permettre le développement harmonieux, physique et mental, du jeune Algérien, selon l’adage bien compris : « un esprit sain dans un corps sain » et l’émergence d’une élite sportive nationale saine. J’entends par saine, une élite sportive désintéressée, c’est à dire dont l’esprit est détourné de toute considération pécuniaire excessive et démesurée, une élite très motivée, rompant avec toute forme de dopage et désireuse de remporter des succès légitimes et bien mérités. Où est-elle cette élite ?

L’Algérie a donc régressé depuis l’équipe alignée en 1982 en Espagne par Mahieddine Khalef

L’équipe nationale algérienne alignée au Brésil est composée de 17 joueurs binationaux, des franco-algériens, si bien que certains ont osé la formule « d’équipe nationale française bis ». Cette année-là, et les joueurs et le coach venaient du cru, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui. Cette critique ne vise pas les joueurs qui, à un moment donné, ont dû s’exiler pour affirmer leur talent et progresser dans un environnement favorable; elle vise les politiques qui n’ont rien fait pour les retenir. Trouvez-moi donc un motif sérieux de joie ou de fierté à tout ce cirque !

Quand on apprend qu’un imam a émis une fatwa autorisant les joueurs à rompre le jeûne4, on ne peut que s’inquiéter du terrain perdu par la religion, car si la rupture est légale pour un voyageur, elle ne l’est que pour la journée du voyage. Que dire alors lorsque cette dérogation est accordée à un … joueur ?

Quand on apprend que les autorités algériennes envisagent sérieusement de mettre en place un pont aérien5 pour transporter d’autres contingents de supporteurs en cas de victoire contre l’Allemagne, on ne peut que réaliser l’ampleur de leur délire et du désastre qui frappe ce pauvre pays.

Ce n’est pas verser dans l’algéro-pessimisme si cette chronique s’attaque sans concession aux acteurs d’une politique insensée atteints de surcroît de la folie des grandeurs, car tout est question de priorités.

« Au lendemain de la fête, on se gratte la tête. » dit le dicton populaire

Au lendemain de ce mondial, les Algériens tomberont de très haut. Ils retrouveront leur cadre de vie familier, avec un taux de chômage effrayant, un pouvoir d’achat sans cesse érodé, une urbanisation sauvage, un commerce informel parasitaire, la misérable hogra, la corruption et tous les autres fléaux abominables que j’évite de citer ici, en ce mois béni de Ramadan.

Sortiront-ils enfin de cette léthargie mortifère et auront-ils la sagesse de s’unir toutes tendances politiques confondues pour entreprendre une œuvre autrement plus exaltante et salutaire, celle politique, de chasser du pouvoir l’équipe de mafieux actuellement à la tête du pays et l’autre économique de reconstruction et de développement ?

L’Algérie de l’Émir, de Ben-M’Hidi, Amirouche, Abbane, Lotfi et tant d’autres de ses valeureux fils mérite mieux qu’une banale victoire au foot.