marché_changesUn nouveau scandale vient d’éclabousser pas moins de six grandes banques pour avoir manipulé à grande échelle le marché des changes. Elles écopent de lourdes amendes mais bénéficient d’un abattement de 30% pour avoir accepté de coopérer avec les organismes de régulation. La triche des traders a pu être éventée. Pour notre part, nous avons toujours dénoncé ces milieux interlopes, des plus malsains.

Et une nouvelle amende pour le secteur financier : les régulateurs financiers américain, britannique et suisse ont condamné ce mercredi 12 novembre six grandes banques à une amende de 4,2 milliards de dollars (3,4 milliards d’euros) pour avoir manipulé systématiquement et à grande échelle le marché des changes. La Commodity Futures Trading Commission et l’Office of the Comptroller of the Currency aux Etats-Unis, la Financial Conduct Authority au Royaume-Uni et la Finma en Suisse se sont coordonnées dans une grande enquête  mondiale, mettant à l’amende Bank of America, Citibank, HSBC, JP Morgan Chase, Royal Bank of Scotland et UBS. C’est cette dernière qui est le plus lourdement condamnée, avec 803 millions de dollars à payer. Les amendes ont toutefois été réduites de 30 % parce que les six établissements ont accepté de coopérer avec les autorités financières, cherchant à tirer un trait le plus rapidement possible sur ce scandale.

La faute des banques fait écho au grand scandale précédent, sur le Libor, le taux d’intérêt interbancaire. Les traders ont agi de la même façon : ententes illicites entre un petit nombre d’acteurs des grandes banques, qui discutent sur les chat rooms de leurs ordinateurs pour se mettre d’accord et s’entraider. Les messages échangés ne laissent guère de doute sur leurs intentions. « Comment est-ce que je peux gagner de l’argent facilement si on ne me donne pas des putains d’informations en avance ? », s’amuse l’un d’eux, cité par l’enquête. « Je préférerais qu’on joigne nos forces », propose un autre.

En principe, le marché des changes est très difficile à manipuler. C’est de loin le plus gros marché au monde, avec chaque jour 5 000 milliards de dollars échangés, soit vingt fois plus que l’ensemble des Bourses mondiales. Environ 40 % des volumes sont réalisés à Londres.

DEUX INDICES ONT REPRÉSENTÉ LA FAILLE

Face à ce monstre sans cesse en mouvement, de nombreuses entreprises ou institutions financières ont besoin de prendre un point de référence sur lequel se fonder. Pour cela, des indices ont été créés, sur lesquels reposent des milliards de produits financiers. Deux d’entre eux dominent : l’un, intitulé WM Reuters, fait la moyenne du cours d’une devise lors des trente secondes avant et après 16 heures, heure de Londres. Le deuxième, European Central Bank Fixes, fait de même à 13 h 15 et se fonde sur les échanges entre banques centrales.

Ces deux indices ont représenté la faille. Les traders, d’habitude incapables de manipuler le marché des devises, ont là deux fenêtres de tir pendant lesquelles ils peuvent concentrer leurs efforts. En jouant à la hausse ou à la baisse de grosses sommes pendant cette très courte période, ils peuvent influencer le cours d’une devise. En soi, cela n’a rien d’illégal, il s’agit de pratiques normales de marché. En revanche, ce qui n’est pas permis est de s’entendre entre banques pour ce faire. C’est pourtant ce qui s’est passé entre le 1er janvier 2008 et le 15 octobre 2013, période sur laquelle se sont penchés les régulateurs.

La FCA, le régulateur britannique, cite notamment l’exemple de Citigroup. Ce jour-là, la banque américaine a reçu ordre d’un client d’acheter 200 millions d’euros, au prix du European Central Bank Fixes. Il entre alors en discussion avec des confrères de quatre autres institutions financières pour voir si eux aussi ont des commandes d’euros. Ils acceptent alors de regrouper leurs commandes et de toutes les transférer à Citi, qui se retrouve avec des commandes de 542 millions d’euros. Avec ce pactole en poche, le trader passe à l’offensive quelques secondes avant 13 h 15. Il place quatre ordres d’achat d’euros, à des niveaux supérieurs à ce que les vendeurs lui proposent.

LE SCANDALE N’EST PAS TERMINÉ

Le résultat est spectaculaire : pendant les trente-trois secondes qui ont entouré la détermination de l’indice, Citi a réalisé les trois quarts des échanges de devises. En clair, le trader a inondé le marché et a réussi à le  dominer, faisant légèrement augmenter le cours. Juste après, les traders des autres firmes le félicitaient sur la chat room.

L’amende infligée par les régulateurs mercredi n’est cependant pas la fin du scandale. D’autres banques sont encore sous le coup d’une enquête. De plus, plusieurs traders sont poursuivis en justice à titre individuel. Enfin, les régulateurs annoncent l’ouverture d’un programme de « redressement » concernant le marché des devises pour l’ensemble de lindustrie financière. « Nous voulons nous assurer que les firmes s’attaquent aux racines du problème et améliorent les pratiques du marché, explique la FCA. Nous demandons à leurs directions de prendre leurs responsabilités pour effectuer ces changements et pour prouver que le travail a été fait. » Le scandale du Forex n’a sans doute pas fini de faire parler de lui.

Lire nos explications : Le marché des changes paie le prix de son laxisme

  • Eric Albert (Londres, correspondance)
    Journaliste au Monde
  • Source :
    http://www.lemonde.fr

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