Trois rapports confidentiels, trois ordres de santé professionnels, et partout le même constat accablant. Entre janvier et mars 2026, l’Inspection générale des finances – IGF – a publié ses conclusions sur les activités des ordres des chirurgiens-dentistes, des pharmaciens et des médecins. Ce que ces documents révèlent dépasse largement la simple mauvaise gestion : cotisations gonflées sans justification, achats publics illégaux, indemnités opaques versées à des élus parfois déjà partis, et une discipline corporatiste qui protège les praticiens bien plus qu’elle ne protège les patients. Des millions d’euros de cotisations obligatoires engloutis dans une opacité soigneusement entretenue.
Le point de départ, c’est l’argent, et il y en a beaucoup. Les trois ordres fixent eux-mêmes le montant des cotisations que leurs membres doivent obligatoirement payer, ce qui crée mécaniquement une situation où personne ne freine.
L’ordre des dentistes accumule l’équivalent de 834 jours de trésorerie, soit plus de deux ans de fonctionnement, sans que cela corresponde à aucun besoin identifié ! Celui des médecins conserve 90,7 millions d’euros de réserves tout en augmentant ses cotisations de 19 % depuis 2020. Quant aux pharmaciens, ils ont relevé leurs tarifs de 19 % entre 2022 et 2025 malgré un résultat déjà déficitaire, non par manque de ressources, mais parce que leurs dépenses de personnel explosaient sans pilotage sérieux.
L’argent, l’argent, encore l’argent…
Une partie de cet argent a financé des acquisitions immobilières surréalistes : une villa avec piscine de 1 200 m² achetée 3,9 millions d’euros pour sept salariés dans les Alpes-Maritimes côté médecins, et un appartement de 405 m² à 6,7 millions d’euros pour le conseil national des dentistes, le tout sans procédure de mise en concurrence. Les inspecteurs des finances notent sobrement que ces opérations « ne répondent pas aux besoins de l’ordre » — c’est un euphémisme poli.
Au-delà des chiffres, c’est la culture interne qui frappe. Dans les trois ordres, les conseillers élus perçoivent des indemnités dont la légalité est sérieusement mise en cause par les rapports. Chez les médecins, un ancien vice-président a touché 55 000 euros sur deux ans au titre de « fonctions d’expert auprès du président », un titre inventé sans aucune base légale, pendant qu’une conseillère cumulait 15 000 euros de courses de taxi en un an sans le moindre justificatif. À Paris, des indemnités ont même été versées à quatre personnes qui n’étaient plus membres du conseil.
Des ordres de santé en roue libre
On a même eu droit à un scandale ahurissant à l’ordre des médecins de Paris avec des élections truquées annulées par la justice avec une décision qui n’a pas été appliquée !
Chez les dentistes, le bureau parisien dépassait de 51 600 € le plafond légal d’indemnités autorisé par le conseil national, lequel était parfaitement au courant. Chez les pharmaciens, le code de la santé publique interdit explicitement de cumuler indemnité de responsabilité et indemnité de présence — c’est pourtant exactement ce que l’ordre pratique depuis des années, sans que personne n’y mette fin. Dans les trois cas, les conseils nationaux connaissaient les dérives et n’ont rien corrigé.
Toutes ces irrégularités – vols – n’auront aucune conséquence disciplinaire ou judiciaire.
Les malades abandonnés à leur sort !
Le plus grave reste cependant ailleurs, car ces ordres existent officiellement pour protéger les patients et sanctionner les manquements déontologiques. Sur ce terrain essentiel, l’échec est total et documenté. L’affaire la plus révélatrice concerne les pharmaciens : dans le cadre du scandale Urgo, environ 8 000 pharmaciens ont participé entre 2015 et 2021 à un système illégal de cadeaux orchestré par un laboratoire. La DGCCRF a transmis les dossiers à l’ordre, qui n’a engagé aucune poursuite disciplinaire — notamment parce que 47 conseillers ordinaux chargés de décider ces poursuites figuraient eux-mêmes sur les listes de mis en cause. Le conseil régional PACA a même voté officiellement pour « soutenir les pharmaciens poursuivis ».
Du côté des médecins, des signalements pour agressions sexuelles ou pédopornographie n’ont déclenché aucune action pendant des années, et l’affaire Le Scouarnec — ce chirurgien condamné en 2025 pour 299 victimes — illustre tragiquement cette faillite : une condamnation pénale en 2005 n’avait entraîné aucune poursuite ordinale, et l’ordre l’avait simplement réinscrit en 2008.
L’IGF rappelle que ces mêmes défaillances avaient déjà été signalées par la Cour des comptes en 2019, sans aucun changement depuis. Ces institutions se financent par cotisation obligatoire, fixent elles-mêmes leurs règles, se jugent entre pairs — et depuis des décennies, c’est le patient qui paie l’addition. Les praticiens sont quant à eux terrorisés par l’Ordre qui a droit de vie et de mort sur leur droit d’exercer leur métier !
Résumons ! Vous avez des ordres qui fixent eux-mêmes leurs cotisations, qui se contrôlent entre pairs, dont les élus perçoivent des indemnités opaques, qui n’engagent pas de poursuites disciplinaires contre leurs propres membres — et vous leur demandez de résister à l’influence de l’industrie pharmaceutique, qui dispose de budgets de lobbying colossaux et de moyens de pression très sophistiqués et quasi infinis.






























