Il y a toujours eu des gens psychologiquement fragiles qui ont voulu en finir avec la vie en commettant l’acte irréversible, le suicide. Il est vrai que certains ont été victimes d’atrocités qu’ils n’ont pas su dépasser pour différentes raisons. Sauf que, depuis toujours, et dans la grande majorité des pays du monde, la société n’est jamais allée aussi loin, jamais jusqu’à proposer ses services pour acter le suicide et le réaliser elle-même ! Au contraire, la société doit tout faire pour empêcher la personne de se suicider en lui proposant des soins et un soutien psychologique. Lorsqu’une personne qui veut se suicider au bord d’un balcon est prête à se jeter dans le vide, les pompiers feront tout leur possible pour la rattraper en la raisonnant et en tendant un filet. Aujourd’hui, bientôt, les autorités empêcheront les pompiers d’aller sauver une personne sur un pont, voulant se jeter dans la rivière, car c’est sa volonté…
Une victime déjà fragile
C’est l’accomplissement d’un parcours scolaire. Un moment important dans une vie. Le 22 mars 2016, Shanti De Corte devait s’envoler pour Rome en voyage de fin d’études. Ce matin-là, elle était dans le hall des départs de l’aéroport de Bruxelles-National avec 90 autres élèves du collège Sint-Rita à Kontich, en province d’Anvers. Lorsque les terroristes ont actionné leurs explosifs, Shanti De Corte était à seulement quelques mètres d’eux. Et si elle n’a pas été blessée physiquement, la jeune flamande est sortie traumatisée de l’attentat, comme nous le confirme la psychologue de l’école qui a pris en charge les élèves :
« Il y a certains élèves qui réagissent plus mal que d’autres à des événements traumatisants. Et pour l’avoir eue deux fois en entretien, je peux vous dire que Shanti De Corte faisait partie de ces élèves fragiles. Pour moi c’est clair, elle avait déjà de sérieux troubles psychologiques avant l’attentat. Je l’ai donc aiguillée vers la psychiatrie. »
Quelques semaines après le 22 mars, Shanti est hospitalisée dans une structure psychiatrique anversoise. Un endroit qu’elle connaît bien puisqu’elle y a déjà fait plusieurs séjours avant les attentats. Shanti De Corte y reçoit un traitement à base d’antidépresseurs. Sur son mur Facebook, qu’elle utilise comme journal de bord, Shanti s’exprime à plusieurs reprises sur cette médication :
« Je reçois plusieurs médicaments au petit-déjeuner. Et jusqu’à 11 antidépresseurs par jour. Je ne pourrais pas m’en passer. »
« Avec tous les médicaments que je prends, je me sens comme un fantôme qui ne ressent plus rien. Il y avait peut-être d’autres solutions que les médicaments. »
L’euthanasie comme seule issue ?
Pendant plusieurs mois, Shanti De Corte fait des allers et retours entre l’hôpital et chez elle. En 2018, alors qu’elle est à nouveau internée, elle subit une tentative d’agression sexuelle d’un autre patient. Lorsqu’elle va mieux, Shanti sort de l’hôpital et n’hésite pas à témoigner dans la presse. Elle veut être un exemple pour les autres victimes. Une preuve vivante que l’on peut s’en sortir après avoir été confrontée à des scènes de guerre et au carnage des attentats. Mais l’embellie est de courte durée. En 2020, Shanti fait une nouvelle tentative de suicide. Son moral est au plus bas. Sa médication de plus en plus lourde.
Son entourage s’inquiète. Surtout les cinq meilleures amies de Shanti. Elles aussi étaient à l’aéroport le 22 mars 2016. Elles aussi ont beaucoup de mal à surmonter les événements. Pour aller mieux, les cinq étudiantes ont participé à une semaine thérapeutique à la Villa Royale à Ostende. Le projet est porté par Myriam Vermandel, elle aussi victime des attentats de Bruxelles. Grâce à un subside public de 800.000 euros, Myriam Vermandel propose une prise en charge médicale et thérapeutique aux victimes des attentats de Bruxelles. Plus de 150 d’entre elles ont déjà participé à ces séjours. « Ce sont ses amies qui nous ont alertées sur la situation de Shanti » explique Myriam Vermandel. « Elles ont attiré notre attention sur le nombre de médicaments qu’elle prenait chaque jour. Elles nous ont aussi expliqué que Shanti avait déjà fait plusieurs demandes d’euthanasie pour souffrance psychique inaltérable, mais qu’elles avaient toutes été refusées jusqu’ici. »
Sensibilisée par la situation de Shanti, l’une des thérapeutes qui officie à Ostende fait alors une offre de soin à la jeune fille. Un courrier qu’elle adresse à la psychiatre qui la prend en charge : « J’ai été informée que Shanti souffrait de traumas complexes et que la seule solution qui lui était proposée à ce jour est l’acceptation de sa demande d’euthanasie. Sans remettre bien évidemment cette solution en question par a priori, mon expérience en victimologie suscite en moi quelques interrogations. C’est la raison pour laquelle, je souhaiterais rencontrer Shanti si vous êtes d’accord lorsque je serai à Ostende, la semaine du 25 avril. »
Mais, contre toute attente, la psychiatre de Shanti De Corte décline l’invitation : « Chère Madame Neyrolles, j’ai transféré votre proposition à la patiente et à l’équipe médicale qui la prend en charge. Mademoiselle De Corte me charge de vous dire qu’elle n’est pas intéressée par votre proposition. »…
Fabrice Gérard avec Maurizio Sadutto
6 & 7 octobre 2022




























