Je ne connais pas de concept majeur chez Alain Bonnet – dit Soral – dont on puisse raisonnablement dire : « ça, personne ne l’avait pensé avant lui ». Quelle est sa contribution conceptuelle propre à l’histoire des idées ? Ou à l’histoire politique ? Ou à l’histoire des révolutions ?… Ses habiles montages de concepts empruntés, simplifiés, combinés, vulgarisés et recrachés avec l’assurance du découvreur peinent à dissimuler qu’aucun concept original ne porte véritablement sa signature. À l’exception peut-être de son concept de pensée virile qu’il n’hésite jamais à démontrer à coups de poing dans la gueule !…
Après avoir échoué dans le cinéma (contrairement à sa sœur), sans avoir trouvé de rôle à sa mesure, il va d’abord rejeter le système médiatique, le dénoncer dans ses structures de pouvoir, à la Gramsci, tendance rouge-brun, à travers quelques livres, et se fera connaître médiatiquement par sa verve poujadiste. Croyant sans doute pouvoir subvertir le système de l’intérieur, en 2004, il tente d’entrer en franc-maçonnerie mais se fait recaler. En 2005, il se rapproche du Front National qui, voyant en lui des talents de gigolo conceptuel, lui propose un poste de rabatteur auprès des populations immigrées en mal de reconnaissance ; à cet effet, un proche des Le Pen, Philippe Péninque, franc-maçon, lui ouvre un site pour sa communication. L’emballement médiatique produisant ses effets, il découvre qu’il peut faire un spectacle alternatif, à sa gloire, en faisant de la dissidence un spectacle lucratif et de l’idéologie un scénario à interpréter, plutôt que de sacrifier sa vie à tenter de briser le spectacle dominant, qui est le prix normal pour être reconnu comme dissident. Ainsi, peu à peu, il met en scène la haute idée qu’il se fait de lui-même en incarnant le personnage d’intello dissident énervé (enragé même, par ses anciens échecs… ), parasitant allègrement les grands penseurs faute de pouvoir produire une pensée originale, pour ensuite faire le gigolo conceptuel auprès d’une jeunesse paumée, jurant à ceux qui le suivent de détruire le grand temple du spectacle. Mais début 2009, il quitte l’aventure frontiste après avoir été écarté d’une liste pour une élection… vexé comme un pou. Transformant cet échec en preuve de la lâcheté de ce parti qui n’a pas eu le courage de reconnaître le messie dissident qu’il croit être, il prépare son grand spectacle de la dissidence pour le faire valoir.
Cependant, son grand spectacle avait besoin de lumière pour fonctionner. Ce fut Dieudonné qui lui apporta la lumière de sa célébrité d’humoriste, qu’il ne lâcha plus d’une semelle. Le spectacle de la dissidence pouvait donc commencer, spectacle où l’on persuade le spectateur qu’il est désormais devenu un initié de haut-grade après avoir vu jusqu’au bout une vidéo coup-de-gueule du maître où il révèle magistralement qu’il a baisé la femme d’un concurrent. Offrant moins au spectateur errant une pensée, une perspective d’accomplissement, qu’un sentiment de supériorité – celui d’être enfin « du bon côté », celui de ceux qui ont compris -, il accumula les abonnés, les adeptes, les groupies… son vieux rêve d’acteur adulé se réalisait… Les spectateurs se gavèrent de ses vidéos en rêvant de libération… Le salut par la vidéo, le salut par le clic, vint donc remplacer furtivement en un tour de passe-passe le salut christique ou les Mystères d’Éleusis… remplissant au passage les caisses de sa petite entreprise de la colère.
Seulement voilà : après chaque prestation de performeur de concepts empruntés (Marx, Georg Lukács, Clouscard, Michéa, Garaudy, Céline… ) dopant son audience, le réel revient, pour le spectateur, toujours désarmé et ramené inexorablement dans l’ornière de la désolation marchande, dont la dernière vidéo du maître lui avait momentanément donné l’impression de sortir. Craignant peut-être qu’à la longue le personnage soit démasqué, et donc ruiné, il tente d’élargir son spectacle à d’autres figures dissidentes, pour asseoir une légitimité précaire. Continuer de faire croire à son public qu’il est un immense dissident au même titre que Soljenitsine (qui lui n’a jamais eu ce problème !), mais sans faire le goulag, ni la prison, tel est son problème perpétuel. Il multiplie donc les provocations grasses pour déclencher des condamnations et entretenir l’odeur du soufre, en risquant la prison, sans jamais y aller. Et quand il risque sérieusement de s’y retrouver, en taule, il s’exile en Suisse, en Russie… où il réside actuellement, aux dernières nouvelles. Souhaitons incidemment à ce VRP de sa propre légende de se réveiller de son auto-aliénation un matin… de recevoir enfin sa première révélation métaphysique… : « Merde mais qu’est-ce que je fous en Russie… ! ».
Sa stratégie d’élargissement ayant échoué, il continua après s’être fâché avec tout le monde de faire de l’idéologie dissidente un spectacle dans lequel il serait désormais le personnage principal, voire le seul personnage, envers et contre tous, imposant son esthétique, et qualifiant de tapettes ou de salopes ceux qui en contestent les lignes et les signes, les signes extérieurs de la persécution. S’acharnant à persuader inlassablement que esthétiser la dissidence c’est l’accomplir, la dialectique existentielle auto-aliénante de son arrière-boutique sordide se laisse finalement dévoiler et résumer : provoquer la contradiction pour réagir ensuite médiatiquement en martyr, en incompris, en censuré, en victime de jalousie, de complot, en autant de figures à clics qu’il faudra pour servir son personnage de dissident énervé, et pour remplir les caisses… Sauf que le vieillissement passant par là, les figures à clics deviennent des têtes à claques. Pour parer au ridicule, Alain Bonnet ne s’emmerde pas, à chaque fois que le public commence à oublier ou se lasser de son personnage, il relance les provocations pour susciter des condamnations qu’il s’empressera de juger comme preuves de son incorruptibilité… et qui constituera une interminable matière à vidéos… où il expliquera encore que si l’adversaire attaque, ça confirme sa persécution, et s’il n’attaque pas, s’il l’ignore radicalement pour le réduire au silence ça confirme qu’il a peur de l’éternel insurgé, l’archange de la rébellion… ad libitum… Dans tous les cas, le personnage sort renforcé, et Soral a toujours raison.
Le maître de la vidéo pensait ainsi avoir trouvé le plan infaillible pour gagner à tous les coups. Jusqu’au jour où, présumant de sa puissance intellectuelle, il ne put répondre aux contradictions induites par ses déclarations et pointées par l’universitaire Guénolé, méticuleux gardien du temple. Sans pouvoir lui démontrer sa pensée virile, étant à des milliers de kilomètres de son débatteur, il se rétama la gueule. Soral n’a donc pas détruit le grand temple du spectacle. Et encore moins les marchands du temple. Il n’a pas sauvé des âmes mais a pris un certain pouvoir sur elles, en jouant le rôle de celui qui dénonce le spectacle, tout en y faisant carrière ; comprenant qu’à ce jeu tout peut devenir la preuve de sa propre importance, et toutes ses groupies la preuve qu’il est un authentique dissident. Mais à la longue ce spectacle ne manque pas de s’écrouler… Finalement, tout bien considéré, l’agité du bocal célinien a laissé place à un agité du braquemart, dont l’agitation n’a pas accouché d’une révolution mais d’une moto de luxe, d’une rente immobilière et de jolies montres… Lisez quelques lignes de L’école des cadavres de Céline et vous aurez lu tout Soral. Et vu toutes ses vidéos. Si j’étais méchant je dirais qu’il a inventé la rébellion pornographique, mais je ne suis pas méchant. Il faut pourtant lui reconnaître du génie dans ce dispositif : offrir au spectateur une expérience intense de rébellion sans lui demander autre chose que de rester spectateur… Faudrait pas qu’une insurrection ruine le business…
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