C’est assez consternant de voir ces voyous jouer aux ennemis de la corruption en embastillant, sans aucune preuve, des honnêtes gens pour mieux piller l’Algérie plus tard. C’est une stratégie démoniaque mais qui fonctionne très bien comme le futur nous l’aura démontré. C’était la technique idoine pour détruire une entreprise aussi importante afin de pouvoir la brader à vil prix par la suite. Cette technique, toujours d’actualité, s’emploie depuis un certain temps à organiser méthodiquement la faillite de la compagnie nationale Air Algérie afin de « devoir la privatiser » et en faire cadeau aux p’tits copains.


Des interpellations et mises en détention provisoire de personnalités politiques de premier plan, dont deux ex-Premiers ministres de l’ère Bouteflika, font remonter à l’opinion publique la campagne de « moralisation de la vie publique » des années 1990, menée par un certain Ahmed Ouyahia, qui passe du coup du statut de bourreau à celui de victime.

La République de la fraude, ce best-seller de Jacques Bacelon, qui ébranla, à sa sortie en 1986, les plus hautes sphères politique et économique françaises pourrait, plus de trois décennies après être merveilleusement adapté à l’Algérie.

En effet, c’est un véritable banditisme d’État qui a fini par se mettre en place, voire s’y ancrer, nos dirigeants ayant fait du triptyque « prédation-répression-corruption » leur clé de voûte.

Avec les interpellations-auditions-incarcérations en cascade ces dernières semaines, de ministres, Premiers ministres, walis ainsi que de personnalités du monde de la politique et des affaires, il a été donné aux Algériens de constater que dans les domaines de la corruption, plus que nulle part ailleurs, plus on est puissant, plus nos excès sont tolérés et que la lutte contre ce fléau ravageur a toujours été orientée vers le plus grand nombre et non vers ceux qui réalisent illicitement les plus gros profits.

Dit autrement, « le système en place permet de faire rendre gorge au petit fraudeur et de transiger avec doigté lorsqu’il s’agit des grands ». L’exemple de Ahmed Ouyahia est des plus édifiants.

N’est-ce pas lui qui, faisant sienne la campagne de « moralisation de la vie publique », avait jeté en prison, au milieu des années 1990, près de 6500 cadres gestionnaires dont environ 85 % ont pu, par la suite, bénéficier d’une relaxe ou d’un acquittement définitif.

D’autres décéderont pendant leur détention provisoire, sans jamais avoir obtenu d’audience d’inculpation ni de jugement. Un des cas emblématiques : Les cadres de Sider, qui ont subi une détention provisoire ayant duré quatre années, pour aboutir à un acquittement général.

Parmi ces cadres, feue Mme Laouar, alors atteinte d’un cancer, décédera en détention. « Elle fut doublement et injustement sanctionnée : privée de sa liberté pendant des années et privée de son acquittement-réhabilitation étant décédée avant la tenue du dernier procès après cassation, qui a prononcé l’acquittement de tous les accusés », se souvient encore son avocat Me Abderrahmane Boutamine.

C’est justement aussitôt annoncée par les médias l’incarcération de l’ex-Premier ministre Ahmed Ouyahia qu’il fera répéter, en boucle, dans la rue comme sur les réseaux sociaux, par leur entourage et l’opinion publique que « justice est ainsi faite aussi bien pour Mme Laouar que pour les coaccusés comme MM Benhamadouche, Fellahi, Benmihoub, tous partis avec un profond mal qui les rongeait dans l’affaire Sider qui collera à la peau d’Ouyahia jusqu’à la fin de ses jours ».

Genèse de l’affaire

Comment cette affaire a été initialement confectionnée au plus haut sommet de l’État puis mise en route par ses appareils et son administration ?

En 1991, la SACE, organisme italien de couverture des exportations, l’équivalent de la Coface en France, l’ECGD britannique ou encore la Cagex en Algérie, mit à la disposition de l’Algérie une ligne de crédit de 300 millions de dollars pour l’exportation de rond à béton italien vers l’Algérie et que le gouvernement, dirigé à l’époque par Mouloud Hamrouche, répartira sur cinq banques.

Deux quotas pour 100 millions de dollars confiés à Metal Sider, société privée spécialisée dans la sidérurgie, les trois autres quotas ayant bénéficié aux entreprises publiques ex-Sider (60 millions) et Cosider ainsi que des privés, dont un certain Kouninef !

La stratégie gouvernementale reposant donc sur l’appel excessif et incontrôlé aux importations pour combler le déficit en rond à béton, ce qui a eu pour effet mécanique d’exacerber les appétits et d’éroder les capacités d’El Hadjar.

Une vive polémique éclata à l’époque lorsque les responsables de Sider eurent pointé du doigt les importateurs privés, leur reprochant de se fournir, à vil prix, auprès d’un trader algérien basé en Italie, qui importait de l’acier ukrainien irradié transitant par la péninsule.

Parallèlement, une partie de ce même rond à béton italien était réexportée vers le Maroc et la Tunisie. Quant aux cadres de Sider, ils avaient, semble-t-il, eu le tort d’exécuter à la lettre les orientations gouvernementales. C’est-à-dire ?

Le témoignage, poignant, que livrera à El Watan Économie un des ex-cadres dirigeants de feue Sider, qui n’est pas près d’oublier ce qu’Ouyahia et ses protégés avaient fait subir à ses ex-collègues : Dans le bâtiment, ces orientations avaient un double objectif : à l’arrêt, du fait de la longue pénurie sévère de rond à béton, les chantiers relatifs au programme de réalisation de milliers de logements sociaux devaient être relancés.

C’est dans ce cadre que l’État s’était appuyé sur Sider, qui avait ses réseaux commerciaux sur le marché international à l’effet de satisfaire les besoins dudit programme gouvernemental, à lui seul, le complexe El Hadjar était incapable de couvrir ces besoins.

C’est ce que fera Sider avec les premiers achats d’importantes quantités de rond à béton auprès de différents fournisseurs connus sur le marché international. Un autre contrat devait être signé fin 1995 début 1996.

Cela coïncidait avec la nomination de Mohamed Betchine au poste de conseiller à la présidence de la République et d’Ahmed Ouyahia à la tête du gouvernement. Et tout bascula pour les cadres dirigeants de Sider lorsqu’ils s’apprêtaient à signer le gros contrat en question, à Alger et en présence de Saci Aziza, alors ministre du Commerce.

Mafia du rond à béton

Outre Messaoud Chettih, le PDG, étaient également présents ses proches collaborateurs, notamment Mostefa Achaïbou, DG du groupe commercial (Alger). Et à quelques minutes de la signature du contrat, le ministre Aziza avait été invité à quitter la réunion pour un urgent appel téléphonique d’en haut lieu.

Il reviendra peu de temps après pour souffler à l’oreille de M. Chettih les instructions qu’il venait de recevoir sans en préciser l’auteur.

Le ministre avait été « prié » de reporter la signature du contrat à une date ultérieure. Cette « déconvenue » était donc intervenue quelques semaines après l’arrivée de MM Betchine et Ouyahia au pouvoir. Le PDG de Sider, persuadé qu’il était dans un État de droit, répliquera médiatiquement et c’était en décembre 1995.

Il avait laissé entendre que la filière sidérurgique algérienne était en mesure de surmonter la crise. Mieux, au niveau du ministère de l’Industrie lourde, le holding dont le directoire venait d’être installé avait mis au point une stratégie destinée à insuffler une nouvelle dynamique à la filière, autrement dit à la relance de Sider. M. Chettih et son équipe devaient mettre sur rail cette stratégie. Il ne restait que la conclusion des projets retenus.

En parallèle, les opérateurs privés, qui avaient la mainmise sur le marché à l’import du rond à béton, ripostaient en multipliant les sorties médiatiques et publicitaires aux fins de vanter la qualité et les prix de leur produit, manière de ravir à Sider des parts de marché pour ne pas dire l’évincer carrément de l’arène.

Ces importateurs privés étaient censés recourir à des circuits commerciaux habituellement empruntés par Sider. Ce qui ne sera pas le cas. Ils feront appel à des fournisseurs russes, yougoslaves et ukrainiens, notamment. Ces derniers (ukrainiens) accapareront la plus grosse part, environ 60% de l’enveloppe financière destinée à l’importation de ce matériau, conformément au programme gouvernemental.

Le pouvoir en place laisse faire, car de nombreux responsables politiques proches de Ouyahia avaient un pied dans le secteur. À l’est du pays, le port de Skikda fut pratiquement inondé de rond à béton ukrainien. Dans cette région, comme dans l’Oranie et le centre, le paysage ayant pris la couleur de la rouille.

S’ensuivit une circulaire où le ministère de l’Habitat alerta l’ensemble de ses structures sur la présence sur le marché national de rond à béton cassant, pouvant être irradié suite à la catastrophe de Tchernobyl. Cette alerte interviendra, malheureusement, en retard.

Ce matériau de qualité douteuse et non conforme aux normes requises avait envahi le marché et se vendait très bien car cédé à des prix inférieurs à ceux pratiqués par Sider.

Ce qui la poussa à revoir à la baisse les prix de son rond à béton, bien que celui-ci soit de haute qualité. Une erreur qu il ne fallait pas commettre, car c’était en réalité un piège tendu aux dirigeants de Sider pour pouvoir s’en débarrasser. En réduisant les prix à la tonne du rond à béton d’El Hadjar, Chettih et ses collaborateurs devenaient de plus en plus gênants. Il fallait les écarter quelle qu’en soit la manière.

Chettih échappera par trois fois et miraculeusement à des tentatives de kidnapping, pour être assimilé à un acte terroriste, et il le confirmera lui-même le 4 décembre 1999 devant le tribunal criminel de Annaba où il comparaissait.

Trois années plus tôt, le 22 février 1996 précisément, soit 24 heures à peine après l’Aïd El Fitr, la nouvelle de l’arrestation de M. Chettih et de cinq de ses proches collaborateurs fit le tour de Annaba. La mafia du rond à béton a fini par avoir leur peau.

Pis, une fois le staff dirigeant définitivement « laminé », le complexe sera offert en 2001 au géant mondial de l’acier Lakshmi Mittal, qui le restituera aux Algériens après en avoir fait un amas de ferraille.

Avec cette privatisation, la braderie industrielle lancée sous la houlette d’Ahmed Ouyahia se poursuivra et la lutte sourde que se livrent sans merci les différents groupes en vue de la contrôler s’enflammera, amplifiant de fait les pratiques de spoliation et de prédation sous leurs formes les plus dévastatrices.


Naima Benouaret

El Watan [Algérie]

17 juin 2019