Embattled tycoon Bernard Tapie attends a broadcasted debate on French news channel iTele on July 10, 2013 in Paris, as French investigators have ordered today some of his assets seized as part of a corruption probe linked with IMF chief. Tapie has been charged with organised fraud in the probe, which relates to a 400 million euro ($525 million) state payout Tapie received in 2008 when Christine Lagarde was France's finance minister. AFP PHOTO / FRED DUFOUR / AFP / FRED DUFOUR


À vrai dire, le plus choquant c’est les journalistes qui reprennent cette non-info et en font des tonnes comme si elle était crédible et représentait un fait politique majeur. Ils nous informent bien régulièrement sur les faits et gestes de Débilla… Une seule et dernière question reste à poser : pourquoi n’est-il toujours pas en prison ce lascar, malgré un demi milliard d’euros dérobés à l’État ?


L’homme d’affaires a annoncé son retour en politique dans le JDD, en se présentant comme un spécialiste de la lutte efficace contre le Front national des Le Pen. Une auto-promotion démentie par la réalité historique et politique.

Convenons-en: l’exercice qui consiste à prendre au sérieux l’annonce du retour en politique de Bernard Tapie n’est lui-même pas sérieux. Comment pourrait-on croire à pareille fable, jusqu’à la présenter en majesté à la une de l’actualité?

Bernard Tapie n’a plus d’argent. Il n’a pas de parti. Pas de courant. Pas de soutiens. Pas d’association. Pas de relais. Pas de sympathisants. Et sans doute pas d’électeurs. Le roi des années fric et frime des années 80 est nu, autant qu’on peut l’être au terme d’un destin de feuille morte. Autrefois, Tapie était dans le vent, aujourd’hui il n’est plus qu’un courant d’air. Il souffle, on l’entend, car il sait encore faire du bruit, la seule chose qu’il ait jamais su faire en vérité, mais on ne suit plus. Et depuis longtemps.

Que peut espérer Tapie en proclamant son retour en politique? Inspirer encore suffisamment de peur aux uns et aux autres au point qu’ils en viennent à considérer ses intérêts comme étant inséparables des leurs? Combien de fois a-t-on déjà vu le sketch à la télévision? Cent fois? Mille fois?

Il n’y a plus guère que Tapie pour croire au retour de Tapie. A sa magie. A son charme. A son verbe. A sa superbe. Mais la France 2015 n’est plus le vestiaire de l’OM 93, peuplé de joueurs apeurés à l’idée de déplaire au chef et prêts à tout gober, au propre et au figuré. La France a trop vu Tapie à l’œuvre pour penser, ne serait-ce qu’un seul instant, qu’il pourrait constituer une sorte de boussole de l’époque. La pilule Tapie ne passe plus.

Pour justifier son annonce, Tapie se présente en adversaire résolu et inlassable du Front national : « Le résultat des régionales est incontestablement un signal d’alarme qui doit alerter tous ceux qui ont l’envie et la compétence d’apporter des réponses aux problèmes du pays. Personne ne peut contester mes succès passés face au FN, notamment aux européennes de 1994, quand je l’avais ramené, comme je l’avais promis, à 10% des voix. C’est toujours faisable à condition d’adopter les bonnes méthodes ».

Tapie n’a vaincu Le Pen qu’une seule fois

C’est peut-être cela le plus choquant dans cette opération Tapie, le retour, l’instrumentalisation d’une situation politique problématique à des fins de communication personnelle. Car ce que dit Tapie est très éloigné de la vérité. Tapie n’a vaincu Le Pen qu’une seule fois, à la télévision, en 1989, dans un duel de vanités vulgaires. Mais en réalité, politiquement, il n’a jamais vaincu le FN. Jamais.

Tapie a été député de Marseille. Son seul et véritable adversaire n’était pas un frontiste, mais un politique du cru, l’UDF Guy Tessier. Qui plus est, battu en 1988, Tapie n’a dû son élection de 1989 qu’à une invalidation, ne s’imposant que de justesse avec… 50.9% des voix… En 1993, Tapie changera de circonscription, et battra un adversaire RPR… grâce à une triangulaire avec le FN. Un triomphe contre le FN, vraiment ?

Tapie a été ministre de la Ville. Par la seule grâce de François Mitterrand, qui le jugeait divertissant, à l’image de la coterie médiatique déjà bling bling qui le soutenait et finira pour certains de ses membres, vautrée dans le sarkozysme. Tapie entendait faire de ce ministère un fer de lance pour lutter contre la montée du FN. Nommé en avril 1992, il dut démissionner un mois plus tard (déjà une affaire…). Il ne retrouvera son siège qu’en janvier 1993, pour le perdre en mars, emporté par la défaite de la gauche aux législatives. Trois mois ministre pour lutter contre le FN… Encore un triomphe contre le FN…

La relecture des événements par Tapie

Tapie a été candidat aux élections régionales 1992. Face à Jean-Marie Le Pen et Jean-Claude Gaudin, dans une configuration tripartite précurseur. Fabuleuse campagne, haute en couleur. Mais à l’arrivée, les listes « Energie sud » de Tapie seront balayées. Seul Jean-Claude Gaudin était en capacité de barrer la route à Le Pen. Et il l’emporta. Pas Tapie, qui n’avait servi à rien contre Le Pen. Encore et toujours un triomphe contre le FN…

Enfin, Tapie a été tête de liste du Parti radical de gauche aux élections européennes 1994. Il se réfère même à ce haut fait d’armes pour légitimer son retour en politique, prétendant avoir réduit le FN à 10% lors de ce scrutin. La relecture de l’événement par Tapie laisse pantois.

Qui peut avoir oublié que la seule et unique victime de cette campagne européenne fut le Premier secrétaire du PS et tête de liste Michel Rocard, échouant à 14% parce que Tapie, porté par les médias déjà avides de buzz, avait obtenu 12% ?

Qui peut avoir oublié que Tapie n’avait été que le jouet de François Mitterrand, déterminé à démontrer que Michel Rocard était incapable d’être son successeur ?

Qui peut avoir oublié le célèbre débat des gants de boxe, animé par Paul Amar, désireux de protester contre ce qu’il suspectait être une manipulation, quand la télévision participa objectivement à la mise en scène du duel Tapie/Le Pen, dans le dessein, justement, de montrer que Rocard n’était pas l’homme qui va au front contre Jean-Marie Le Pen ?

Michel Rocard, la vraie victime de Tapie

Tapie n’a jamais tué Le Pen. En revanche, il a tué Michel Rocard. L’ancien Premier ministre de Mitterrand fut contraint de quitter la tête du PS, ouvrant ainsi la voie à l’avènement de Jospin, le futur candidat socialiste du 21 avril 2002, jour de triomphe de Jean-Marie Le Pen. Très bel exemple d’effet papillon…

Avoir éliminé Michel Rocard de la vie publique et être à l’origine, certes lointaine, mais indéniable, du 21 avril, y a-t-il de quoi s’en vanter pour légitimer un retour en politique que personne ne réclame par ailleurs, le tout au nom de la lutte contre le FN ?

Étrange monde que le nôtre, qui laisse passer les réécritures de l’histoire à la Tapie tout en feignant de prendre au sérieux une histoire qui n’intéresse plus personne. Que Tapie proclame son envie de revenir en politique, pourquoi pas? Mais au nom de la lutte contre le FN, la pilule est moralement et politiquement difficile à avaler.

Pour reprendre une formule célèbre, au lieu de présenter son retour en politique, Tapie ferait mieux de présenter des excuses, puis de s’en aller sur la pointe des pieds, en souhaitant qu’on l’oublie. Grande est la lassitude à contempler un spectacle dont on connaît toutes les ficelles. Tapie est un acteur usé, vieilli et fatigué, un Cyrano factice qui évoque le mot du comte de Guiche dans la pièce de Rostand : « Mais à la fin, il nous ennuie ».