Je sortais de chez moi l’autre soir pour acheter des œufs et des tomates quand j’entends des manifestants hurler : « À mort le Conseil constitutionnel ! ». Je me fraie un chemin pour en savoir plus. Une femme empoigne un mégaphone et lance à la foule en colère : « le conseil des neuf charognards a jugé conforme au droit la décision politique de supprimer notre dernier droit, notre droit de vivre ! ». À peine eut-elle finit sa phrase que des cris fusèrent : « il faut tous les crever ! », « qu’on les jette au feu ! »… L’extrême colère est tellement palpable que les flics reculent un peu. La foule grossit toujours et m’emporte vers les chemins qui ne mènent nulle part. Puis, j’arrive alors dans la clairière de l’être, un manifestant imposant à côté de moi crie : « Le droit est mort, vive le droit ! Le droit du peuple ! Le tribunal du peuple ! ». Je tente de lui répondre : « tant qu’il existera un recours juridique possible, il faudra le saisir ». L’homme se retourne vers moi, je remarque une francisque sur son vêtement ; il me regarde, m’écoute jusqu’au bout et me répond : « mon bon monsieur, le droit est mort ce soir, l’état de droit est enterré, et j’en suis plus désolé que vous… s’il faut dévaster pour garder notre droit de vivre, alors on dévastera… on triomphera ou on mourra libre… je vous soutiendrai jusqu’au bout dans vos recours, mais je prédis que vous nous rejoindrez bientôt dans notre violence légitime lorsque vous aurez épuisé tous les recours ». Je lui répondis qu’il avait raison et qu’il ne restait peut-être que l’armée pour préserver notre dernier droit. « On n’a plus le temps d’attendre la réaction de ces infâmes traîtres… ils nous ont tous trahis… tous… même le gros Gégé et sa grande gueule… alors Gégé, pas un petit mot pour nous ?… il est où l’acteur à la grande gueule ?… il a perdu son auteur, il sait plus parler ?… On va la crever cette société du spectacle, on va la crever à coups de hache ». J’acquiesçai aux paroles si justes de ce Franc, cet homme libre, tout en regardant la foule grossir toujours plus autour des flics qui appelèrent du renfort, mais la colère extrême de la foule s’abattit sur eux avant l’arrivée du renfort. Tabassés et piétinés par la foule, il n’y avait plus rien à faire pour eux. Les renforts eurent le plus grand mal à retirer les corps. Les assassins de l’état de droit et leurs complices armés peuvent-ils finir autrement, me disais-je. Quand la connivence systémique assassine l’état de droit, il faut recréer un droit qui empêcherait cette connivence, mais un tel droit peut-il exister ? Est-il seulement formulable, énonçable juridiquement ? Il était 22 heures passées, les interrogations m’assaillaient sans relâche et je n’avais toujours pas acheté mes tomates et mes œufs. J’avise au coin d’une rue, un épicier encore ouvert. « Des œufs et des tomates… C’est pour manger ou pour lancer ? », me dit le commerçant avec un sourire. Garder son humour en pleine apocalypse est un gage de sagesse. J’engage la conversation avec lui. Il pense que seul le bien peut triompher, car seul le bien est un principe, et que le mal n’est pas un principe. Je salue son optimisme, le remercie et lui souhaite bon courage. La nuit parisienne sans étoiles n’a jamais été aussi noire. Une noirceur terrifiante. Aucun signe. La Porte de la Bête est grande ouverte. Je ne sais plus quoi penser. La plus absurde cruauté s’est abattue institutionnellement sur les hommes et les femmes. Aucun signe dans le silence déraisonnable de ma nuit. « L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde », disait Camus. Rentré enfin chez moi, mes appels restent sans réponse. Le Grand silence de l’Apocalypse. Puisque l’absurde est désormais opérationnel officiellement, puisque l’absurde est devenu une machine à tuer incontrôlable, alors il faut bloquer l’absurde, enrayer, saboter, détraquer la machinerie mortelle de l’absurde. On tuera la bête en cassant la machine bestiale. Et toute la violence est légitime pour y parvenir, pour parvenir à détruire l’empire de la violence. Mourir libre ou vivre esclave ? Peut-on rétablir la justice sans violence ? Peut-il y avoir une justice douce, sans châtiment ? Les interrogations m’assaillaient à nouveau. La justice est un feu, un feu d’amour certes, mais un feu quand même, qui brûlera douloureusement les apôtres de la haine et du mépris. Il ne faut plus seulement tourner la page de la république des connivences, il faut la déchirer, pour reprendre le mot d’Achille Chavée, j’ajouterais qu’il faut la brûler, en guise de sacrifice. Quand les ténèbres de connivence veulent écraser toute flamme de vie par la marque de la Bête, il ne reste plus qu’à enflammer ces ténèbres par le sceau de Dieu, le sceau des vivants. La marque de la Bête n’est qu’un simulacre du sceau de Dieu. Brûler définitivement la Bête de simulacres. Après tout, à la fin de l’Apocalypse, la Bête est jetée dans le lac de feu, tel un ultime sacrifice pour rédimer la vie.



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