En juillet 2022, un rapport inter-inspections de l’État sur les violences sexuelles sur enfants – signé par l’Inspection générale de la justice, l’Inspection générale de l’administration et l’Inspection des affaires sociales – atterrit sur le bureau de Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur (il a été publié par Mediapart). Ce document de 90 pages, commandé par quatre ministres dont le Garde des Sceaux, dresse un état des lieux accablant : 30 000 enfants victimes de viols ou agressions sexuelles enregistrés chaque année, un taux de classement sans suite de 65 %, des enquêteurs débordés avec jusqu’à 200 dossiers chacun, des CRIP sous-dotées, des parquets en sous-effectif chronique, et des formations policières touchant une fraction insuffisante des agents.
Le rapport adresse nominativement à Darmanin 3 recommandations précises : former tous les enquêteurs traitant ces affaires, renforcer le contrôle interne des procédures, et mettre en place un soutien psychologique pour les agents. Quatre ans plus tard, quand Lyhanna meurt malgré des signalements répétés, le même Darmanin feint montrer publiquement son étonnement et sa tristesse comme s’il ne le savait pas ! C’est un mensonge. Et il en avait la preuve écrite dans ses propres archives.
Ce qui rend ce scandale particulièrement insupportable, c’est sa dimension systémique. Entre 2014 et 2019, plus de 150 000 enfants ont été victimes de viols ou agressions sexuelles enregistrés par les forces de l’ordre. Sur ces affaires, deux tiers ont été classées sans suite, dont la majorité pour « infraction insuffisamment caractérisée » — une formulation administrative derrière laquelle se cache souvent une enquête bâclée, une procédure classée par téléphone sans lecture du dossier, ou un magistrat non spécialisé traitant une affaire criminelle complexe en permanence généraliste.
Le rapport le documente noir sur blanc : dans certains ressorts, des procédures graves ont été classées sur la base d’un simple compte rendu oral d’un enquêteur, sans qu’aucun magistrat n’ait jamais ouvert le dossier écrit. Parallèlement, le délai moyen entre la commission d’un viol sur mineur et la condamnation définitive de l’auteur atteint 121 mois, soit plus de 10 ans. Dix ans pendant lesquels la victime grandit avec son traumatisme non reconnu, son agresseur libre, et l’institution judiciaire muette. Faut-il rappeler l’existence de l’affaire Epstein ignorée par la justice pendant des années !
Emmanuel macron, lui, avait proclamé en 2022 la protection de l’enfance « grande cause nationale« . Derrière cette formule, les administrateurs ad hoc — ces personnes chargées de représenter les intérêts des enfants victimes dans les procédures judiciaires — continuent d’être payés sur la base d’un arrêté de 2008, jamais revalorisé : 175 euros pour accompagner un enfant tout au long d’une enquête correctionnelle. Les CRIP restent structurellement sous-financées. Les parquets mineurs manquent toujours de magistrats. La « grande cause » s’est traduite en colloques, en rapports supplémentaires, et en communication de crise après chaque drame médiatisé. En blablatages creux, très chronophages et tout autant inutiles !
On peut également rappeler que les causes nationales présentées par macron au fil des campagnes électorales se sont toutes aggravées à l’instar des SDF qui devaient disparaitre en 2017 !
Hypocrise criminelle de nos gouvernants
Ce mécanisme du faux étonnement est au cœur du problème politique. Darmanin et macron ne « découvrent » rien. Ils appliquent une logique rodée : tant qu’un enfant mort n’a pas de visage médiatisé, le dossier dort (à l’instar des suicides dans les affaires de harcèlement scolaire endémique). Quand il explose, on s’indigne, on promet, on désigne un coupable commode — les services sociaux, les juges, « le système » — et on attend que l’attention se déplace.
Ce cynisme fonctionne parce que les 30 000 enfants victimes annuels ne votent pas, que leurs familles ne constituent pas un lobby organisé, et que les associations qui portent ces sujets sont elles-mêmes structurellement sous-financées par ces mêmes gouvernements. Le rapport de 2022 le montre aussi : France Victimes, le réseau national des associations d’aide aux victimes, accompagnait en 2020 plus de 13 000 mineurs victimes de violences sexuelles.
Ces associations fonctionnent à flux tendu, dépendantes de subventions publiques que rien ne garantit d’une année sur l’autre. Pendant ce temps, les fédérations sportives — terrain documenté de prédation sexuelle sur mineurs, avec 400 éducateurs mis en cause en 2021 — ne sont soumises à aucune conditionnalité réelle de leurs subventions publiques en matière de prévention et de signalement. Le rapport le recommande explicitement. Rien n’a été fait.
Ce que révèle finalement ce dossier, c’est que l’impunité politique produit directement l’impunité judiciaire. Quand un ministre peut recevoir un rapport listant précisément comment des milliers de crimes contre des enfants auraient pu être évités, choisir de ne pas allouer les moyens nécessaires, puis se présenter en défenseur de l’enfance après un drame médiatisé — sans que personne ne l’en empêche institutionnellement — le système est complice. Point.
La Haute Cour de justice, censée juger les ministres pour les crimes commis dans l’exercice de leurs fonctions, est d’un usage quasi nul en France. Aucun mécanisme ne contraint réellement un ministre à rendre compte d’un rapport qu’il a enterré. Ce vide de responsabilité est lui-même une violence faite aux victimes.
Lyhanna n’est pas morte d’un dysfonctionnement imprévisible. Elle est morte dans un système dont les défaillances étaient organisées, cartographiées, documentées, remises officiellement aux responsables politiques concernés — et délibérément laissées sans réponse à la hauteur de l’enjeu.
Ce rapport existe. Ces signatures existent. Cette responsabilité existe, il est temps de la juger.
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