C’est étrange, je vois des serpents partout en ce moment. L’autre jour je vais consulter mon médecin, le docteur Levakcinoulamort. « Vous attendez quoi pour vous faire vacciner, monsieur le foulosophe », qui me dit d’un sourire plein de mépris. Je lui parle de l’efficacité de certains traitements, il me traite de criminel. Et puis, je sais pas ce qui m’a pris, n’écoutant que ma raison, je lui ai fais bouffer son stéthoscope. Eh bien, croyez-le ou non, en une heure il l’avait digéré. Un serpent je vous dis. Ça digère tout un serpent. Balancez-lui un pneu, il le digère. Quelque jours plus tard, attablé à une terrasse de café fleurie, j’apprends que mon toubib a fait une hernie fiscale. Personne n’est parfait. Même les serpents ne sont pas parfaits. On peut leur échapper, ou leur écraser la tête, même si celle-ci se métamorphose inlassablement en toutes les apparences auxquelles il ne faut pas se fier, ni pacifier, surtout pas. Ne jamais faire la paix avec un serpent, vieille sagesse de Palestine.

En attendant, j’avais plus de médecin. Un matin au marché, une rombière du quartier me conseilla le docteur Fopikétoulemonde. « Il est très bien, il a un stéthoscope en or », me dit-elle. Je me retins de lui faire bouffer ses poireaux ; j’aime pas la répétition. Dussé-je en tomber malade, je le répèterai jusqu’à ma mort : j’aime pas la répétition. Malade je l’étais. Malade du monde et de ses passions venimeuses. Le docteur Fopikétoulemonde me conseilla des cachets de subutex. Je me sauvai de son cabinet in-extrémis au moment où il allait me piquer. Je me rends donc en Suisse chez le chef de la dissidence, bien connu pour être le premier fournisseur de subutex.

« T’en a besoin pour quoi ? Il m’en reste plus beaucoup… avec l’affaire Ryssen… T’en as besoin pour quoi ? », me dit-il les yeux rouges mi-clos et la bouche baveuse en m’ouvrant la porte de son château où grouillaient plein de rats. « Je vois des serpents partout », dis-je en regardant sa montre en or incrustée de diamants. « Moi c’est des araignées », fit-il en me montrant sa breloque de plus près : « un petit cadeau d’Hervé, dit-il d’un sourire ignoble. Ça a bien marché la cagnotte… dommage qu’il y soit pas resté plus longtemps en taule… ça m’aurait payé la restauration du château ». J’entendis roter dans le salon au milieu de rires de femmes bourrées… « C’est rien, ajouta-t-il, c’est mon avocat… il a bouffé trop de langoustines et bu trop de champagne ». Il me fila les cachetons. « Finalement, je les prend plus… Ça va mieux d’un coup ! », dis-je en fuyant ce serpent pestilentiel. Sous son regard perplexe, je me tire en traversant la cour débordant de sacs-poubelle éventrés. Je longeai le lac où y a pas le feu puis me rendit à la gare. Genève est calme comme un coffre-fort, oui, mais c’est pas à Genève qu’on résoudra l’énigme de la magie du feu. Ni aucune énigme. S’il était resté coincé à Genève, Zarathustra se serait mis une balle dans la tempe.

Voir l’ignominie incarnée de ce vieux châtelain démoniaque m’avait bizarrement requinqué. De retour à Paris, un attroupement dans la rue pas loin de chez moi attire mon attention. Une femme pleure sa fille gisant au sol dans une mare de sang. Arrivés sur les lieux, les flics écartent les badauds. La très jeune fille s’est suicidée en se défenestrant. « Madame, vous n’avez pas votre masque », fait remarquer un flic à la mère éplorée. Avant qu’il ait pu lui dresser une contravention de 135 euros, elle se jette sur lui. « Monstre ! ». Les flics neutralisent la malheureuse en la rouant de coups et l’embarquent, oubliant l’enfant gisant toujours au sol. Je me réveille en sursaut dans le train arrivé en gare, c’était un rêve ! Mais la réalité dépasse toujours les rêves les plus abominables. En rentrant chez moi sous le ciel pas étoilé de Paris éclairé seulement par une lune ivre de sa plénitude, je me posai une question bête dans le vent froid : un serpent, ça brûle ? Je me rappelai alors de ce court séjour en Vendée où je m’étais délecté d’une anguille grillée devant la longue plage des Sables d’Olonne. Une spécialité vendéenne. Ces malheureux vendéens ont tant souffert de ces serpents républicains… Ça y est, ça recommence, je vois des serpents partout. Et dans le passé, maintenant. Finalement, j’aurais peut-être dû les prendre ces cachetons. Il commence à pleuvoir. À verse. Je me met à l’abris. N’empêche, l’eau c’est la vie. Et le feu c’est l’espoir… d’une autre vie. Le Feu nous ouvre le Ciel. La dernière flamme d’espoir que la beauté triomphera du chaos s’est peut-être éteinte dans l’humanité.

Je croise la voisine dans le hall de l’immeuble, une jeune fille blonde avec un chien affectueux au pelage foisonnant. Ce qui nous rend le chien si attachant c’est qu’il s’oppose au serpent : loyal, franc, fidèle, honnête, spontané, sans calculs ni entourloupes, pas sournois pour un poil, pas rancunier. Généreux et affectueux, enfin, ça dépend des chiens. Elle me parle longuement de cette extrême folie collective que l’on s’est pris de plein fouet depuis un an. Le traumatisme du pays lui paraît irréparable. Elle est tellement meurtrie qu’elle ne supporte plus personne. Comment faire payer à ces salauds leurs crimes interminables… Les démasquer ne suffit pas, les faire mourir de honte ne suffit pas non plus, les brûler vifs non plus… Les enfermer éternellement dans un lieu où la seule loi est de souffrir de toute sa chair la peur totale, la haine totale, la laideur totale et la puanteur totale ?… oui, peut-être. Remarquez, en matière de haine totale, à Paris on a un avant-goût. Elle semble ne plus vraiment croire en la France ; je n’ose lui dire que ce qu’elle entend par « France » est mort depuis longtemps. Je lui souhaite finalement et malgré tout une belle soirée.

En rentrant enfin chez moi, harassé, je ne suis plus que le fantôme de moi-même, et me console en écoutant le Vaisseau fantôme du merveilleux chasseur de serpents : Richard Wagner. La beauté peut-elle encore sauver le monde ?… Je crains que non. Ce monde doit crever. Que les serpents soient vaincus ou pas. Trop de poison déversé dans les cœurs. Ce poison irrémissible de l’avidité. Le sommeil m’entraîne enfin au point de l’aube, emportant avec lui mon espoir agité et incurable d’une nouvelle aurore.

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