J’ai appris par voie de presse la création d’un mouvement politique à votre initiative, monsieur Michel Onfray, un mouvement rouge-brun. Du rouge mélangé au brun, couleur cramoisie quoi, brun cramé d’un côté et rouge moisi de l’autre. Vous vous êtes donc ainsi lancé dans le rassemblement des souverainistes de tous bords. Je pense personnellement que les peuples, et le peuple de France en particulier, veulent moins des souverainistes que la souveraineté elle-même ! Les peuples, les hommes eux-mêmes veulent la souveraineté, bien plus que la liberté, car celle-ci peut être soit la perdition soit l’élévation morale et spirituelle. La liberté n’est pas une, et elle est le plus souvent la perdition, perdition de la conscience ; la liberté peut être aussi conscience conflictuelle entre perdition et aspiration à la souveraineté qui, elle, n’est qu’émancipation.

Mais revenons à votre mouvement rouge-brun. Rouge c’est le social, brun c’est le national, il s’agit donc d’un mouvement national-socialiste. On peut définir le national-socialisme comme la cohésion nationale d’une perspective politique qui se veut socialement bénéfique à tous. Reste à définir qui est le « tous » et quelle est la « perspective », et accessoirement qui sera le « guide » pour mener à bien cette perspective. Car il faut bien un guide. Notez que le guide peut être un directoire. Comprenons bien que c’est seulement lorsque tous servent une perspective, la même perspective, que ce « tous »  devient souverain. Et pas le contraire : ce n’est pas en visant « tous » la souveraineté qu’une perspective commune se dessinera et se décidera. Le fond de la question n’est finalement pas celle de la souveraineté mais celle de la perspective commune, et plus précisément la foi commune en une perspective commune, voilà le Graal politique. Partager une foi commune c’est exactement ce à quoi aspirent un homme et une femme unis dans une perspective commune, celle de fonder une famille, par exemple. Toutes ces choses-là se font naturellement. Les perspectives politiques communes devraient elles aussi se faire naturellement, sans contrat social… Les mariages qui durent le plus longtemps ne sont-ils pas le plus souvent ceux qui se sont faits sans contrat de mariage. Faire un contrat c’est déjà installer une méfiance, ou tout au moins une défiance. Signer un contrat politique c’est signer pour un échec. La confiance politique ne se contractualise pas, le besoin de contractualiser se fait sentir lorsque la confiance n’y est déjà plus. Et il n’y a pas de perspective politique commune sans confiance.

La confiance est la chose la plus mystérieuse qui soit. Avec certaines personnes on a besoin de paroles explicites, de serment, de contrat… Et avec d’autres personnes, rien de tout cela, la confiance se reconnaît de manière inexplicable et évidente. La confiance est précisément implicite, dès lors qu’elle veut devenir explicite il n’y a déjà plus confiance. Je prétends que c’est cette confiance qui fait peuple, dès lors que cette confiance est brisée, il n’y a déjà plus peuple, et le contrat politique commence… Dans Éthique à Eudème, Aristote considère que le but de la politique c’est la naissance de l’amitié. Je pense à l’inverse que c’est de l’amitié, est d’elle seule, que naît toute perspective politique pérenne. L’amitié, la confiance, l’amour sont des affinités mystérieuses ; mais imaginons un instant que l’on puisse déceler et desceller de grands ensembles humains répondant à une même affinité de conscience et que l’on puisse pour chacun de ces grands ensembles déduire leur perspective politique propre à partir de leurs affinités de conscience propres…, cela pourrait sembler de la politique-fiction, voire de la politique céleste ! Julius Evola parlait pourtant de « race intérieure » ou de « race de l’esprit »… s’inspirant en cela de Ludwig Ferdinand Clauss. Evola distinguait notamment sept races de l’esprit :  la race solaire ou olympienne (spiritualité active), lunaire ou démétrienne (spiritualité contemplative), dionysiaque (spiritualité des sens), titanique (spiritualité instinctive active), tellurique ou chtonienne (spiritualité instinctive passive), amazonienne (spiritualité lunaire active), et aphrodisienne (spiritualité de la beauté). Dans le meilleur des cas, les races de l’esprit pourraient se complémenter. Mettre au jour ces affinités spirituelles, c’est ce vers quoi devrait tendre toute politique ici-bas. Toute autre politique n’est que duperie, aliénation, asservissement, etc. Une politique des affinités et de l’amitié dans le peuple doit s’inspirer du lien filial dans la famille, car après tout, une famille grandit, devient une tribu, une ethnie, un peuple… Quant à l’amitié entre les peuples, ce n’est qu’une diversion judéo-marxiste pour éluder l’amitié dans le peuple, seule capable de s’émanciper d’un pouvoir dominateur…

Il y a deux sortes de politique : celle qui naît d’un rapport de forces, de domination… Et celle qui naît d’un lien de confiance, d’amitié… Inutile de vous dire que cette deuxième sorte de politique – à l’échelle d’un État – n’existe pas aujourd’hui, si tant est qu’elle ait jamais existé un jour. Je prétends toutefois qu’elle a existé, en France, sous Saint-Louis. Ce bon roi qui lavait de ses mains les pieds des pauvres… Macron leur tire dessus ! Mais au fond, quelle est l’origine de la domination de l’homme par l’homme ?


…la naissance de toute nouvelle civilisation pour dépasser Sumer est toujours le fait de l’harmonie et de la mesure incarnées par Abel.


La force, la violence, la domination, la brutalité, la mort ne peuvent émaner que de l’orgueil, de la démesure (« l’hybris » chez les anciens Grecs)… La grâce, l’amour, la beauté et la vie ne peuvent émaner que de l’harmonie, qui elle-même ne peut émaner que de la vérité. Et ce qui s’écarte de l’harmonie et de la vérité est déjà de la démesure. Le rapport de domination ne peut découler que de la démesure. Comment naquit la démesure qui fonda originellement la domination de l’homme par l’homme ? À l’origine de toutes les origines régnait une plénitude de vérité. Et cette vérité résonnait d’une telle éternelle et vivante plénitude que de cette résonance naquit un son, le son du Verbe créateur qui illumina cette plénitude. Ainsi la lumière fut, créant par là-même l’espace où elle se répandit à l’infini, et donc le temps. De cette lumière se répandant dans l’espace naquit une première énergie, et de cette première énergie naquirent les premières formes de matière subtile par lesquelles se manifesta la vie. Toutes ces formes se formaient harmonieusement selon la vérité. Et les reflets de lumière sur ces formes de matière produisirent l’ombre. L’ombre grandit et devint ténèbres, où l’harmonie fut rompue et où ne résonna plus la vérité. Et cette disharmonie grandit tout en ne demeurant malgré tout que l’ombre produite par le reflet de la lumière. Les formes de matière et de vie continuèrent de se multiplier toujours selon l’harmonie. Les reflets aussi se multiplièrent, au point qu’il arriva un moment où des formes de vie – les hommes – ne vécurent plus selon l’harmonie mais selon les reflets et selon l’ombre, et la vie des hommes sombra dans la disharmonie et la souffrance, perdant le souvenir de l’harmonie. La résonance de leurs souffrances fut telle qu’elle parvint aux vivants subtils demeurés dans l’harmonie, qui inclinèrent à ramener les hommes vers l’harmonie.

Les hommes étaient si endurcis par leur égarement que leur retour à l’harmonie fut lent, très lent. Et un homme de vérité apparut pour guider les hommes, un homme nommé « Adam ». Alors un être subtil, le plus subtil, voulut en quelque sorte « hâter » les choses, sa hâte fut la première hâte, la hâte originelle, la démesure originelle (les anciens Grecs voyaient fort justement en la démesure la faute fondamentale). Cette hâte parut orgueilleuse aux yeux des autres êtres subtils, au regard de l’harmonie et de la vérité. L’orgueil ne faisant pas partie de l’harmonie, il éloigna l’orgueilleux originel de l’harmonie et de la vérité, et son bannissement le mena jusqu’aux hommes. Rejeté de l’harmonie subtile, il chercha donc son accomplissement parmi les hommes et se mêla à eux, tout particulièrement avec l’épouse d’Adam, « Ève », avec laquelle il s’unit intimement après lui avoir dit qu’il était « l’Éternel », ce fut là le mensonge fondamental. De cette union naquit un homme, « Caïn », qui eut aussi pour nom « Israël », selon l’exégète Ali Mansour Kayali. Caïn-Israël avait donc pour mère Ève, et pour père la hâte, la démesure, l’orgueil, le mensonge, qui le poussèrent au meurtre de son frère cadet, Abel, incarnation de la justice, de l’harmonie et de la vérité. Abel avait pour père Adam. La patience est mère de toutes les vertus, la hâte mère de tous les vices, eux-mêmes parents de tous les crimes. Ceux qui aujourd’hui veulent hâter la venue du Messie participent de la hâte originelle.

Comme son père, Caïn-Israël fut banni avec sa famille avec qui il erra jusqu’au bord de l’Euphrate… où il bâtit la première cité fortifiée, Eridu, à Sumer (si vous regardez attentivement une carte du Grand-Israël, vous verrez que Eridu se trouve à l’intérieur de ce Grand-Israël !). La tribu de Caïn fut ce peuple sumérien appelé « peuple aux têtes noires » (« nisi zalmat go-ggadu » en langue sumérienne). Telle fut sans doute la marque de Caïn : la « tête noire ». Pas le « corps noir », auquel cas ils auraient été appelés « peuple aux corps noirs » ou « peuple noir ». Si les textes en écriture cunéiforme précisent explicitement « têtes noirs » c’est que seule la tête était noire ! La marque de Caïn-Israël était donc très probablement la « tête noire ». Caïn-Israël et sa tribu créèrent le premier État, le premier palais royal, le premier temple monumental, le premier tribunal, la première banque, la première monnaie, le shekel (le sicle, en français), la première monarchie héréditaire, la première caste politico-sacerdotale exploitant impitoyablement le peuple qui subissait sa domination, en témoigne le mythe sumérien des Igigi qui, après des années de travail incessant pour la caste Annunaki, furent si épuisés qu’ils cessèrent le travail en détruisant leurs outils… Ces premières institutions civilisationnelles qui servirent de modèle à toutes les civilisations qui suivirent furent les institutions de l’orgueil, de la démesure et du mensonge, qui entraînèrent inéluctablement les hommes dans la corruption, la perversion et la perdition. Rousseau avait raison. Toute civilisation est vouée à l’effondrement parce que toute civilisation est fondée sur le modèle paradigmatique de Sumer, et que Sumer était fondée sur le mensonge, et que tout mensonge est voué à l’effondrement.

Toute l’histoire de l’humanité n’a été que la lutte entre l’esprit d’Abel et l’esprit de Caïn-Israël, c’est-à-dire entre l’esprit d’harmonie et de justice d’une part et l’esprit, ou plutôt l’ivresse de la démesure d’autre part. Parfois l’esprit d’Abel surmonta celui de Caïn-Israël, ce fut le cas du miracle grec, où le dieu de l’harmonie et de la mesure, Apollon (Abel), l’emporta sur celui de l’ivresse de la démesure et de la fureur, Dionysos (Caïn-Israël). Tout comme Caïn fut l’inventeur de l’agriculture (comme l’écrit Flavius Joseph), Dionysos fut le dieu de la croissance végétale, et la croissance relève en quelques sorte d’une démesure. L’effondrement de la civilisation grecque fut le fait de l’ivresse de puissance et de démesure dionysienne. L’effondrement de toute civilisation est toujours le fait de l’ivresse de puissance et de démesure initiée par Caïn-Israël. Et la naissance de toute nouvelle civilisation pour dépasser Sumer est toujours le fait de l’harmonie et de la mesure incarnées par Abel. Le Christ, Zarathustra, Confucius furent des jaillissements de l’esprit d’Abel, « Abel-le-juste » comme l’appelait le Christ. La naissance de l’islam fut de ces jaillissements. Aujourd’hui, l’ivresse de Caïn-Israël semble triompher partout, le modèle suméro-babylonien qui initia le système de castes et de mépris racial semble au faîte de sa puissance mondiale, mais c’est précisément à ce moment messianique que l’esprit abélien va rétablir l’harmonie perdue.

Je ne sais pas si votre initiative participe de ce mouvement messianique mais je souhaite malgré tout bon vent à votre drakkar politique, puisque vous vous définissez comme un « descendant de vikings déraciné », en espérant que mes réflexions éclairent le chemin dans la brume.

Philosophiquement vôtre

Lotfi Hadjiat



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