« Parmi les îles de l’Inde qui sont situées sous l’équateur, l’une d’elles serait l’île où l’homme naît sans père ni mère : voilà ce que rapportent nos glorieux ancêtres – Dieu en soit comblé ! Cette île jouirait, selon eux, de la température la plus égale et la plus parfaite qui soit à la surface de la terre parce qu’elle reçoit sa lumière de la plus haute région du ciel », Ibn Tufayl (1105-1185), Le roman de Havy ben Yaqzân (I, 1).


Les traditions humaines ont universellement fait état, dans leurs croyances, leurs récits mythologiques et leurs écrits sacrés, de l’archétype de l’île imaginaire. Cette île qui ne se trouve pas sur nos planisphères a été affublées d’attributs symboliques tout à fait typiques et isosémantiques que l’on rencontre un peu partout sur terre et à toutes époques.

Ainsi il convient de remarquer que l’île mythique se présente à la fois sous les traits d’un Paradis originel ou d’une Pangée primitive (ou plutôt intemporelle), d’un endroit idyllique où règnent le bonheur et l’abondance, d’un séjour post-mortem et eschatologique réservé aux héros et aux grands ancêtres, d’un lieu des possibles situé dans le mundus imaginalis ― une sorte de point au milieu d’une page blanche ― où poètes, romanciers et utopistes ont localisé leurs diverses aventures, ou encore d’un lieu mystérieux, difficile d’accès, propice à l’initiation et aux actes héroïques car c’est là que se quête la fontaine d’immortalité ou l’arbre de vie.

Plus généralement, notons aussi que l’imaginaire collectif a toujours considéré l’archétype de l’île comme une figuration de l’ « Autre Monde », de l’au-delà, c’est une terra incognita, un endroit isolé de notre état actuel d’existence et épargné de ses souffrances : l’île symbolise l’ordre au milieu du chaos, un havre de paix inviolable, elle incarne la fixité et la pérennité du centre spirituel en face de l’agitation mondaine et de l’entropie de la matérialité.

Dans sa signification supérieure, c’est-à-dire du point de vue ontologique, l’insularité évoque la fermeté spirituelle et la solidité intérieure de l’être qui se connaît lui-même et a atteint la maîtrise de soi, c’est-à-dire l’élu ou l’initié qui a entrepris la navigation périlleuse par-dessus les eaux agitées de son psychisme inférieur pour s’établir définitivement sur « l’autre rive », dans la stabilité-refuge du Soi divin : l’île est donc une fidèle image de l’état d’être suprême de celui qui a réussi « le passage des eaux », qui « est sauvé des eaux » ou qui « marche sur les eaux ».

S’appuyant sur les traditions orientales, J. Evola explique bien ce concept initiatique de la navigation victorieuse du héros vers l’île des bienheureux : « De même que l’ascète bouddhiste fut souvent comparé à celui qui affronte, traverse et vainc la rivière, la passe à gué, navigue glorieusement contre le courant, car les eaux représentent tout ce qui procède d’une soif de vie animale et de plaisir, des liens de l’égoïsme et de l’attachement des hommes, de même en Extrême-Orient on trouve le thème hellénique de la « traversée » et de l’abordage aux « îles » où la vie n’est plus sujette à la mort comme l’Avallon ou le Mag Mell atlantique des légendes irlandaises ou celtes » (Symboles et mythes de la Tradition occidentale, Archè, 1980, p. 155).


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De ce qui précède, une idée principale se dégage : l’île des mythes et des légendes que tout héros digne de ce nom doit découvrir n’est pas un véritable lieu géographique, elle se trouve en puissance en lui-même, elle correspond avant-tout à un état d’être et de conscience sublimé.

Réussir à accoster sain et sauf sur ses rivages équivaut au terme d’une voie initiatique véritable ou au sauvetage de l’âme après la mort, c’est enfin parvenir, durant la vie sur terre ― que l’on peut comparer à une difficile traversée des eaux ou à une navigation mouvementée ― à la connaissance totale de soi-même et donc revenir à la condition paradisiaque originelle. Sur cette île, ne se trouvent que les héros, les bienheureux, les saints et les « amis de Dieu ».

D’ailleurs, notons que derrière leurs habillages symboliques et leurs décors imaginaires, toutes les mythologies et autres récits sacrés faisant état de l’île mystérieuse ont clairement insisté sur son immatérialité et sur le fait que son accès n’était rendu possible que dans un état d’extase extra-corporelle, qu’à partir d’une élévation du niveau de conscience en direction de l’Autre-monde.

Cinq siècles avant notre ère, le poète grec Pindare indiquait déjà dans sa dixième Ode Pythique que la fabuleuse île septentrionale d’Hyperborée n’était localisable sur aucune carte : « Ni par bateaux ni par terre vous ne pourrez trouver la merveilleuse route qui vous mènerait chez les Hyperboréens ».


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On retrouve la même idée dans le De Imagine Mundi du clerc médiéval Honorius d’Autun (au début du XIIe siècle) qui évoque une mystérieuse insula perdita (« l’île perdue »), cachée à l’extrémité du monde connu, dans un cadre spatial plus imaginal que physique ; il écrivait ainsi qu’ « elle se cache à la vue des hommes et devient introuvable dès qu’on la cherche », ce qui en passant correspond à la doctrine extrême-orientale du « non-agir » visant à obtenir un état d’être intégralement détaché des désirs et des passions, et dès lors agir impersonnellement dans le monde sans se soucier du fruit de ses actes (la gratuité du geste en somme).

L’ancestrale tradition chinoise parle également de diverses îles mirifiques situées aux confins de la terre où règnent l’abondance, la longévité et la paix. Par exemple, dans le Lie-Tseu (chap V), de longs passages décrivent le « séjour d’immortalité » comme une île immatérielle située dans le Grand Nord symbolique (souvent assimilé à la Grande Ourse, le pôle cosmique par excellence) ; on apprend ainsi que sur cette île éthérée « habitent des hommes pourvus d’une âme aimable et d’un corps souple, (…) sans orgueil ni envie », et plus loin, il est bien signifié qu’ « on ne va dans ces régions merveilleuses, ni par terre ni par mer, mais seul le vol de l’esprit permet de les atteindre »…


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Nous pourrions multiplier indéfiniment les exemples d’îles supra-terrestres et autres continents paradisiaques présents en abondance dans les sacralités et les mythologies de toutes les sociétés humaines (comme les îles Fortunées de l’Antiquité ou l’Ogygie homérique, le Mag Mell celtique, l’Avallon arthurienne, l’île verte des soufis d’Arabie et des moines rhénans, l’Aztlan des Toltèques, l’île Blanche originelle ou l’île aux fleurs de l’Hindouisme, les multiples utopies de la Renaissance telles l’Utopia, la Nouvelle Atlantide ou la Cité du Soleil, les continents perdus de Mu ou la Lémurie, l’île de saint Brendan.. etc., sans compter toutes les îles aux trésors des contes et des romans, et bien d’autres encore), mais l’idée principale que nous voulons dégager est celle-ci : réussir à atteindre le rivage enchanteur de cette île magico-symbolique, après moult épreuves et aventures sur les eaux sentimentalo-passionnelles de l’âme égotique, équivaut à atteindre l’état ontologique suprême après une auto-discipline et un don de soi quasi-sacrificiels, celui de l’homme ayant fait le vide en lui parvenu à l’état d’unification et de maîtrise de son véritable moi, intégré à tout jamais en Dieu.


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