L’autre jour au bistrot, on n’était pas nombreux. Il y avait Dédé, Prince Igor et moi. Derrière le comptoir, Phano.

Phano : alors, quoi de neuf les paumés ?

Lulu : cette nuit j’ai fait un rêve… incroyable, dis-donc ! On blaguait ensemble au bar, comme de juste. Pis d’un coup, y’a des mecs en noir armés qui débarquent, pis qui nous embarquent. On se met à gueuler, on résiste. Et y a un des mecs qui dit : « Outrages à la République ». In-croy-able !

Prince Igor : t’inquiète donc pas, va. Qui ça peut intéresser, des poivrots comme nous…

Lulu : je me suis réveillé en sueur, merde… !

Phano : mon pov’ Lulu.

Prince Igor : on dit qu’avec l’humour, on peut tout supporter, même l’Enfer.

Moi : c’est faux, l’Enfer se définit précisément comme le lieu où l’humour n’est plus possible.

Phano, servant un petit remontant à Lulu : ouais, c’est p’têt vrai. Tiens, en parlant d’humour. À quoi on reconnaît un judéo-maçon ?… On reconnaît le judéo-maçon au pied du mur en béton dans lequel il faudrait le couler ! Humour à ne surtout pas pratiquer si tu veux réussir à Paris…

Ça fait rire tout le monde, même Lulu.

Prince Igor : C’est une fillette qui demande à son père. « Dis papa, c’est quoi l’amour ? ». Et le père de répondre : « Tais-toi et monte, t’as un client ». Humour à pratiquer si tu veux réussir à Paris.

On rigole encore.

Moi : méchant avec les gentils et gentil avec les méchants, voilà l’esprit parisien.

Phano : en revanche, méchant avec les méchants et gentil avec les gentils, voilà l’esprit aryen.

Prince Igor : ça y est, i r’commence avec sa race aryenne. Une race peut certes être supérieure aux autres durant un temps historique, mais pas dans l’absolu. Quand une race se croit absolue, immortelle, elle ne fait donc plus d’enfants, ou plus assez, et elle disparaît. C’est parce qu’on se sait mortel que l’on fait des enfants, entre autres… La maladie mortelle de la race aryenne c’est qu’elle se croit immortelle… le seul salut pour la race aryenne n’est pas tant dans sa conscience raciale que dans celle de sa mortalité… quand il ne reste aux Européens que la conscience raciale, c’est le signe qu’il ne leur reste plus grand chose, et que leur extinction est proche.

Phano : Je parlais d’esprit… aryen. Pourquoi vouloir à toutes forces unir l’humanité… Les Juifs aspirent à unir l’humanité sous un universel, mais sans comprendre que la haine envers les Juifs est le seul universel parmi les nations.

Lulu : accuser les Juifs de tous les maux est insensé, mais les en disculper totalement est une folie totale… et  tous les experts sont là et ne sont là que pour nous faire accepter cette folle disculpation et nous l’enfoncer dans le crâne. Sans s’en rendre compte vraiment eux-mêmes, ils ne sont experts qu’en cette disculpation ; leur boulot c’est de rendre rationnelle cette folie totale, et de traiter d’irrationnels ou de conspirationnistes ceux qui ne veulent pas rationaliser cette folie.

Moi : moi, les fous me rendent sage. Et les sages me rendent fou… de joie. Ceci dit, la folie ça fatigue beaucoup, surtout à Paris…

Lulu : ouais, Paris ça fatigue, ça détruit… la plus répugnante putain disloquée par les crimes les plus affreux et qui donne des leçons de morale, ça, c’est Paris !… Garce…

« Tu l’oublieras, va… avec le temps, tu l’oublieras… Allez, à la notre », fit Prince Igor en levant son verre de vodka.

Lulu : … elle était parfaite, cette salope…

Moi : le génie du mal c’est d’imiter le bien à la perfection. C’est comme ça que le règne de la quantité s’est substitué au règne de la qualité.

Prince Igor : ouais, à un moment, va falloir tout cramer… pour revenir aux choses simples.

Phano : pas besoin de tout cramer, faut cramer seulement les loges…

Subitement, des hommes en noir armés jusqu’aux dents débarquent dans le bistrot et nous embarquent tous. On se met à gueuler, à demander des explications, et un des types nous répond : « Outrages à la République ! ».

On se retrouve donc en garde à vue.

Lulu : je vous avais prévenu… ; les rêves c’est pas fait pour les chiens.

Phano : si, justement, les rêves c’est fait pour les chiens comme nous. Il ne nous reste que les rêves…

Moi : à condition de ne pas rêver trop fort…

« Vous êtes là pour quoi ? », nous lança un type d’une cellule voisine.

Lulu : outrages à la République.

Le type : quoi ? Ça existe, ça ?…

Lulu : manifestement, oui. On faisait que blaguer entre potes… Et vous ?

Le type : outrages à la démocratie.

Phano : quoi ? Qu’est-ce que… ?

Le type : en descendant ma poubelle hier soir, j’ai dit à mon voisin qu’on était en dictature…