Phano : N’empêche… la prison est devenue le seul endroit où on peut s’exprimer librement sans craindre de finir en taule, puisqu’on y est déjà.

Lulu : ça nous fait une belle jambe.

Prince Igor : la taule nous condamne surtout au silence ; on n’a plus envie de parler, ni de rire, quand on est enfermé.

Moi : dans l’ancien temps, on n’enfermait pas les condamnés, on les bannissait, on les condamnait à l’errance, à la libre errance, à la liberté… et dans cette libre errance on n’avait pas non plus envie de parler, ni de rire. Parce que cette libre errance était une malédiction. Aujourd’hui, cette libre errance est devenue le privilèges suprême, le privilège des milliardaires.

Lulu : pas faux. Le libre errant est devenu l’idéal humain qui fait rêver l’humanité.

Prince Igor : du coup, si on est fasciné par la libre errance, on est donc fasciné par une malédiction.

« Merde ! On a été ensorcelé ! », s’esclaffa Phano.

Moi : tu crois pas si bien dire. La sorcellerie c’est par exemple remplacer insidieusement le mot « errance » par le mot « liberté ».

Lulu : ouais, ou remplacer « errance sexuelle » par l’expression « profiter de la vie ».

Phano : ou remplacer le mot « famille » par le mot « carcan ». Le plus inquiétant, c’est qu’on utilise cette sorcellerie contre nous-mêmes.

Prince Igor : une espèce d’auto-sorcellerie, c’est bizarre…

Phano : on ne peut s’en prendre qu’à nous-mêmes, finalement.

Lulu : d’accord, mais comment on s’extirpe de cette sorcellerie.

Moi : faudrait retrouver le fil, la filiation… Y’a fatalement une filiation qui a été perdue, une filiation morale, spirituelle… filiation par delà la mort. La chose la plus sacrée ici-bas c’est cette filiation perdue, notre vie devrait être entièrement vouée à la recherche de cette filiation perdue.

Phano : le problème, monsieur le philosophe, c’est que cette recherche de filiation métaphysique, ça fait pas rêver. Y a que la richesse qui fait rêver. On n’y peut rien. Les peuples ne se révolteront jamais pour des recherches métaphysiques. Sauf si t’es capable de faire des miracles comme le Christ, là tout le monde te suivra.

Prince Igor : du coup, on n’a rien d’autre à faire qu’attendre le Messie, qu’on soit en prison ou pas d’ailleurs.

Phano : si ça ne vous fait rien, je préfère attendre le Messie dans ma maison en bord de Marne.

Lulu : bon, revenons à nos moutons, on lui dit quoi au juge. Qu’on blaguait ?

Moi : oui, faudra surtout pas lui dire qu’on philosophait.

Prince Igor : ouais,… il reste plus qu’à prier.

Phano : ou à appeler un avocat, éventuellement…

Lulu : on n’a pas besoin d’avocat,… faudra jouer l’innocent, jouer au con, s’excuser, s’engager à ne plus tenir des propos anti-républicains, même en privé, même pour rigoler… C’est du théâtre.

Phano : ça c’est intelligent, dis-moi ; imagine qu’ils nous écoutent, là, en ce moment, avec des micros planqués au-dessus de nos têtes… ! Bon, j’appelle mon avocat.