Saïd Sadi a bien fait de rappeler dans El Watan d’hier le « jamais » du président Bouteflika à Tizi Ouzou, en 1999, car ce faisant, il a sans doute rafraîchi les mémoires.

Le jour même où Bouteflika tenait son meeting à la salle de sports Saïd Tazrout, son parti se réunissait en conseil national, à Tipaza. En fin de la même journée, le RCD rend publique la résolution de son conseil national, dont le point cardinal est le soutien total et inconditionnel du RCD au projet de la concorde civile initié par Abdelaziz Bouteflika, l’un des meilleurs amis de Sadi… à l’époque, bien sûr. Quelques semaines plus tard, on verra devant les caméras du journal de vingt heures de l’ENTV le président Sadi accompagner le président aux funérailles de l’ex-président syrien, Hafid El Assad. Devant les attaques que subissait le Président par certains journaux, Sadi a même adressé une célèbre lettre, intitulée « À mes amis de la presse » dans laquelle il reprochait à quelques journalistes d’attiser le feu et de faire un travail de sape visant les grands projets du Président. Cette lettre avait fait réagir un célèbre directeur de journal qui avait, à son tour, publié une « Lettre à mes amis du RCD ». Tous ces événements surviennent quelques semaines à peine après que le même Saïd Sadi eut appelé au boycott de la « dernière fraude du siècle », en s’opposant avec acharnement à l’élection pour un premier mandat de Bouteflika. Quelques années plus tard, Abdelaziz Bouteflika, sans avoir oublié son « jamais » décrète tamazight langue nationale et en plus, sans référendum. Sadi, pris de panique car son seul cheval de bataille venait de lui être définitivement soustrait, boycotte la séance de l’APN au cours de laquelle tamazight est votée langue nationale : comment peut-on prétendre lutter pour la reconnaissance de tamazight sa vie durant et se priver du moment historique de sa constitutionnalisation à l’assemblée ? La réponse coule de source. Il aura fallu à Sadi plus de six années, au moment où le « jamais » de Bouteflika n’est plus d’actualité (tamazight étant langue nationale dans la Constitution algérienne) pour qu’il réagisse ! Plus de 50% de l’intervention de Saïd Sadi d’hier a été consacrée à la Kabylie. Une région où le RCD éprouve des difficultés incommensurables pour la confection des listes électorales pour le 24 novembre 2005. À Tizi-Ouzou, le RCD n’a pu être présent (et quelle présence !) que dans trente communes avec des listes où le remplissage est l’unique critère au détriment de la compétence et de la popularité. Et le 25 novembre, quand les résultats des élections seront connus, l’opinion sera davantage édifiée à quel point Saïd Sadi et le RCD sont « estimés » dans la Kabylie de 2005. Même le FLN dépasse le RCD en matière de présence électorale dans la wilaya de Tizi Ouzou puisque cette formation est présente dans l’ensemble des 67 communes. Pourtant, le FLN ne peut jamais s’enorgueillir d’être un parti représentatif dans la région. Le RCD qui a eu à gérer des APC de la wilaya de Tizi Ouzou (avec 5% en 1989) n’a jamais rendu des comptes à la population. C’est tout simplement parce que le bilan est mitigé. Sur un autre chapitre, Sadi s’élève contre l’éventualité d’un troisième mandat de Bouteflika, dont le bilan ne peut absolument pas se faire avec un lexique d’insultes et d’insanités, feignant d’oublier que depuis 1989, c’est-à-dire 16 ans, il est président du RCD. Ce parti ne tient même plus ses congrès conformément à la réglementation, sans compter la purge qui s’est faite au sommet de cette formation qui a vu les meilleurs cadres éjectés car faisant de l’ombre au chef suprême. De Mokrane Aït Larbi à Amara Benyounès, combien de cadres ont été écartés dès lors qu’ils paraissaient comme des concurrents potentiels au « leader de l’opposition démocratique ». La liste est très longue.Saïd Sadi parle aussi de son défunt « ami », Matoub Lounès, assassiné par un commando terroriste le 25 juin 1998. C’est légitime de tenter de réfuter une thèse qui est, somme toute, invraisemblable, tendant à impliquer le fils d’un glorieux colonel dans ce meurtre, mais en même temps, la fidélité à l’« ami » Matoub aurait dicté de faire de la revendication de la vérité sur l’assassinat un leitmotiv. De même que lorsqu’on se targue d’une amitié, le moindre des devoirs post-mortem est de se recueillir sur sa tombe au moins lors des anniversaires de sa disparition. Or, combien de fois Saïd Sadi s’est-il recueilli sur la tombe de Matoub à Taourirt Moussa ? Combien de fois a-t-il exprimé sa compassion à la mère, la veuve et la sœur, éplorées et livrées à une triste solitude depuis 1998 ? Et la première fois que Sadi cite Matoub, sept ans après sa mort, c’est pour défendre l’un de ses lieutenants. Par ailleurs, Saïd Sadi s’inquiète dans le même entretien, en le disant autrement bien entendu, qu’il n’y ait plus d’émeutes et plus de morts parmi les enfants du peuple, qu’ils soient de Tikobaïne ou d’Aït Zikki. Ce retour au calme constitue, pour lui, « une désintégration d’une région qui a toujours anticipé les problèmes et les solutions de la nation (…) ». Pour lui, c’est là « une stratégie de démolition programmée en Kabylie ». Sadi s’en prend aussi au chef du gouvernement, Ahmed Ouyahia, car il a du mal à avaler qu’un autre homme politique que lui, chef de gouvernement de surcroît, intervienne publiquement et à la télé dans un kabyle châtié, tandis que ses timides « azul » lors des émissions télévisées des années 1990 tenaient lieu de prouesses et de défi en faveur de l’amazighité. Alors qu’il tient ses « meetings » dans des cafés maures de Boghni et de Makouda, Saïd Sadi a l’outrecuidance de s’attribuer tout l’électorat kabyle qui a boudé l’urne le 29 septembre dernier. Mais le comble de tout, c’est lorsqu’il fait les yeux doux à Hocine Aït Ahmed alors qu’aucun Kabyle n’est prêt à oublier tout le mal qu’il a fait à ce dernier depuis qu’il a quitté le FFS au début des années 1980. Dans l’entretien, Sadi déclare qu’« aujourd’hui, nous sommes dans un régime despotique ». On se demande quel régime despotique au monde laisserait un chef de parti politique tenir ce genre de propos sans l’inquiéter, sur les colonnes d’un journal qui tire à plus de 100 000 exemplaires. Sadi a toutefois le mérite d’avoir prématurément tiré la conclusion de s’être trompé de société. Et en 2005, on peut avancer sans aucun risque de se tromper qu’il s’est trompé de Kabylie. Celle-ci a évolué, et dans le bon sens. Tandis que lui…


Aomar Mohellebi

La Dépêche de Kabylie

9 octobre 2005