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L’association culturelle Café Philo Haïti a organisé une édition spéciale le jeudi 9 juin 2016 avec le penseur, figure de proue du panafricanisme contemporain, Kemi Seba.

6h PM. Dans l’attente de recevoir l’invité, une foule immense, impatiente d’interagir avec l’auteur d’Obscure époque investit le local d’Anbyans resto. Ils viennent d’horizons différents : étudiants, écoliers, journalistes et autres passionnés et fidèles de Café Philo. Ils sont là. Scotchés à leurs smartphones, scrutant l’écoulement du temps avec impatience. 6h20. Kemi Seba fait son apparition entouré du staff organisateur : Claude Sainnecharles, Sara Renelik, Stephane Saintil, Louise Carmel Bijoux. Stature imposante, voix de stentor, tu d’un boubou gris, il salue le public d’un geste de la main. Entre temps, les techniciens de la télé Caraibes mettent les bouchées doubles pour la réalisation de cet événement. 7H, Kemi est sur l’estrade. Attention ! Il va prendre la parole.

« Un défenseur de la cause noire, lorsqu’il va en pèlerinage il va à Haïti », telle a été le phrase d’accroche de Kemi Seba pour entamer son prologue. Rappelant combien il est important pour les africains et les afro-descendants de s’asseoir ensemble autour de la table pour discuter de leur devenir, de la crise que traverse leur peuple, il affirme la dimension politique de son séjour sur la terre de Dessalines. Il s’inscrit dans une dynamique de libération comme c’était le cas lors de la cérémonie du Bois Caïman, a-t-il dit. « Haïti est diabolisée, parce que c’est le symbole de la liberté pour le peuple noir », le paradis de l’homme noir, estime Kemi Seba, se trouve sur cette terre sainte qui est celle de Toussaint Louverture, de Dessalines et d’Henry Christophe.

Chroniqueur géopolitique, il s’inscrit contre le fléau de la mondialisation. Kemi Seba nie les possibilités d’un rapprochement sincère et égalitaire avec l’Occident. Leur développement ne peut pas être considéré comme la norme. Suivant son discours, le capitalisme imprègne les sociétés postcoloniales en instituant les différences de couleur comme un instrument de mesure. Reprenant Hugo Chavez, il déclare que « Si Haïti se lève, l’Afrique se lèvera, l’Amérique du Sud se lèvera. ». Du coup, un message est lancé aux jeunes africains et haïtiens : «  il ne faut pas attendre des ONG d’Occident le financement des projets car, quand on commence à marcher avec le diable, on finit toujours enchaîné. Il faut être capable de se regarder dans un miroir. L’État n’est pas le principal problème, c’est notre absence de volonté qui est le vrai problème. C’est un sort commun reliant les jeunesses afro-diasporiques », a-t-il ajouté. « J’ai appris l’acceptation et la fierté de soi dès mon enfance pour mener ma vie. Ma visite en Haïti symbolise un fils qui vient voir sa mère. Il est temps pour que l’homme noir reprenne la place qui est sienne. Soutenant que la division est le meilleur allié du capitalisme » il renchérit que le plus grand ennemi de l’homme noir reste l’homme noir.

« Haïti, la capitale de l’Afrique, paie pour sa résistance »

 Kemi Seba sensibilise les gens à réfléchir sur la situation lamentable dans laquelle vit le peuple haïtien. Nous devons cesser d’attendre que les autorités fassent ce que nous pouvons faire pour nous-mêmes. Ce qui est aussi le problème des sociétés civiles africaines. Le manque d’organisation est, pour lui, le maître mot de cette problématique. On ne pourra pas toujours se réfugier derrière la crise de l’esclavage, de la colonisation pour justifier l’état de délabrement dans lequel nous sommes.

Le modérateur, quant à lui, refuse le paradigme d’une vision de l’identité racine (laquelle vision de l’identité qui assignerait une nature inaltérable, irréductible, immuable à un être peu importent les conditions économico politiques dans lesquelles il évolue, trop axée sur un certain essentialisme. Il soutient plutôt une identité-rizhome ouvrant des brèches à toutes les possibilités de métissage puisque l’identité est une narration permanente qui se construit dans un rapport dialogique (soi-soi/soi-autre). Selon lui, le cloisonnement comme stratégie identitaire au XXIe siècle ne manquerait pas de donner lieu à des identités meurtrières.

Avec son talent d’orateur et sa pertinence argumentative, Kemi Seba a répondu aux questions du public avec une grande facilité. Évoquant l’idée de supra-négritude, il entend dépasser les contours de cette pensée en alliant la théorie à la lutte. C’est dans ce souci d’engagement qu’il avait fondé la Tribu-Ka dissoute quelques années plus tard par Nicolas Sarkozy. Indexé de raciste, de radical, Seba refuse de céder aux  pressions en avançant que le racisme n’est jamais éloigné du pouvoir. Celui qui n’a pas le pouvoir, qui vit un racisme structurel, ne peut pas être taxé de raciste. Et il continue sa quête de conscience collective sur le sort des noirs chez les noirs, sur la nécessité de s’élever et de comprendre la dynamique vitale qui est la leur. Enfin, Kemi Seba, bien reçu par sa mère Haïti, peut retourner voir ses frères avec le cœur léger. Il est peut-être réinvesti et armé de beaucoup plus de courage pour poursuivre son itinéraire, car il estime qu’il n’a jamais ressenti autant d’émotions que celles que lui procure Haïti.