Nous observons à travers cette nouvelle affaire politique, que même les partis d’extrême gauche baignaient dans les mêmes scandales et se défendent de la même manière que les autres partis de l’échiquier politique français, en agitant les mêmes accusations : c’est un complot, une déstabilisation politique, les médias corrompus… bla-bla-bla ! En réalité les accusations sont claires et il faut juste prouver le contraire, tout le reste n’est que charabia et perte de temps. Malheureusement pour eux, les documents fournis contredisent les versions des intéressés, Mélenchon et Chikirou. On imagine qu’ils auront tout le loisir  et la sagacité de se défendre au tribunal.


Après les propos de l’ex-directrice de communication du candidat de La France insoumise mardi sur BFMTV, la cellule investigation de franceinfo souligne pourquoi certains arguments de Sophia Chikirou sont contestables.

Invitée sur le plateau de BFMTV mardi, la communicante de Jean-Luc Mélenchon, Sophia Chikirou, a affirmé que sa société n’avait commis aucune irrégularité pendant la campagne présidentielle. Certains arguments qu’elle a avancés paraissent contestables à la cellule investigation de franceinfo. La directrice de campagne de Jean-Luc Mélenchon a réfuté mardi soir les soupçons de surfacturations qui pèsent sur sa société lors de la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon.

« Ni surfacturation, ni enrichissement personnel, ni détournement de fonds publics », a-t-elle affirmé. Sur le fond, certains des arguments qu’elle a avancés sont pourtant contredits par l’enquête de franceinfo et des documents que la cellule investigation révèle.

Ce qu’a dit Sophia Chikirou : « Moi je n’étais pas donneur d’ordre. J’étais prestataire. Les donneurs d’ordre sont Manuel Bompard, le directeur de campagne, et la mandataire financier. »

Sophia Chikirou conteste donc qu’elle ait eu une double casquette sur la campagne de Jean-Luc Mélenchon : à la fois donneuse d’ordre en tant que directrice de la communication et fournisseur, via sa société qui a facturé pour près de 1,2 millions d’euros de prestations. Cette singularité, qu’on ne retrouve chez aucun des concurrents de Jean-Luc Mélenchon, avait contribué à fonder le signalement qu’a effectué la commission des comptes de campagne auprès du procureur de la République de Paris. Bien que cette situation n’ait rien d’illégal en soi, Sophia Chikirou a tenté de minimiser son rôle au sein de l’équipe de campagne le réduisant à celui de simple « prestataire ». Pourtant, un document fourni par l’équipe de Jean-Luc Mélenchon à la commission semble infirmer ses déclarations. Cet organigramme de campagne recense tous les postes de l’équipe du candidat. Sophia Chikirou y est bien présentée comme directrice de la communication.


L\'organigramme désignant Sophia Chikirou comme directrice de la communication de la campagne de Jean-Luc Mélenchon.
L’organigramme désignant Sophia Chikirou comme directrice de la communication de la campagne de Jean-Luc Mélenchon. (RADIO FRANCE)

Un autre point semble fragiliser la position de la communicante. Elle affirme que les vrais donneurs d’ordre étaient le directeur de campagne, Manuel Bompard, et la mandataire financière, Marie-Pierre Oprandi. Eux seuls, selon sa présentation, avaient la faculté de passer commande au nom du candidat. Ce devrait donc être le cas des spots de campagne diffusés sur le réseau France Télévisions et réalisés par la société Story Circus pour un montant de 100 000 euros. Pourtant, c’est bien Mediascop qui semble avoir commandé ces spots puisqu’ils apparaissent sur la facture de la société de Sophia Chikirou qui les refacture à l’association de campagne de Jean Luc-Mélenchon. Si ces spots ont effectivement été commandés par Manuel Bompard ou la mandataire Marie-Pierre Oprandi, pourquoi ne sont-ils pas directement facturés à l’association de financement ? Par ailleurs, franceinfo n’a trouvé trace d’aucun devis, contrat cadre, ou suivi de commande concernant Mediascop dans les comptes de campagne de Jean-Luc Mélenchon.

Ce qu’a dit Sophia Chikirou : « On a 39 discours dont on extrait les audios […] vous créez le réseau social, vous l’organisez, vous éditorialisez, vous publiez, ce ne sont pas des manipulations rapides. […] ça doit prendre au bas mot 4-5 jours de travail. » 

Sophia Chikirou fait là référence à une prestation que franceinfo a relevée et qualifiée de « chère » sur une des deux factures de Mediascop : l’extraction et la publication des discours audio de Jean-Luc Mélenchon sur le réseau social Soundcloud. Chaque discours mis en ligne était facturé 250 euros hors taxe. La cellule investigation de franceinfo affirme que cette manipulation prend environ 10 minutes à être effectuée. Tout d’abord il s’agit de 19 discours et non de 39. Pour justifier son tarif, Sophia Chikirou ajoute donc à la prestation indiquée sur la facture le temps de création d’un compte Soundcloud (qui s’apparente à un compte Facebook) et le fait d’ajouter un titre et un commentaire au fichier sonore que l’on publie. En estimant à une heure le temps de création du compte, qui s’apparente à un compte Facebook, avec une photo, et à cinq minutes le temps pour ajouter un titre, ajoutons une heure pour la gestion du compte, nous arriverions donc à environ 6,5 heures de travail facturées 4750 euros hors taxe. Par ailleurs, la gestion du compte Soundcloud est déjà indiquée plus haut sur la facture, au milieu des tâches facturées dans le cadre du travail des community managers.

Ce qu’a dit Sophia Chikirou : « Je n’ai jamais eu un salaire plus de trois fois [plus élevé] que le salaire le plus bas dans mon entreprise. C’est un principe. J’ai créé Mediascop en 2011, c’était une SCOP. Le salaire le plus bas, c’est 1 300-1 400 euros, moi je suis à fois trois. »

Si on comprend bien Sophia Chikirou, le salaire de dirigeante que lui verserait sa société serait de l’ordre de 4000 euros nets mensuels. Mais la présidente de Mediascop ne dit rien de ses revenus supplémentaires en tant qu’actionnaire unique de la société. Tout d’abord, constatons qu’en mars 2017, Mediascop a abandonné le statut de SCOP (société coopérative) pour celui de SASU (société par actions simplifiée à associé unique). Cette transition lui permet de pouvoir se rémunérer également en dividendes. Ce qu’elle va faire dès le 30 juin 2017 au moment où elle clôture ses comptes de l’année 2016.


Extrait d\'un procès-verbal de la société Mediascop.
Extrait d’un procès-verbal de la société Mediascop. (RADIO FRANCE)

Ce que dit Sophia Chikirou : « Le plafond de remboursement, c’est 8 millions d’euros. Combien la campagne de Jean-Luc Mélenchon a demandé en remboursement ? 6,2 millions d’euros. Si nous avions voulu voler de l’argent à l’Etat, nous serions allés jusqu’à 8 millions d’euros. Nous ne l’avons pas fait, nous ne sommes pas des gens comme ça. » 

Sophia Chikirou reprend un argument largement relayé par Jean-Luc Mélenchon et ses soutiens ces derniers jours. Jean-Luc Mélenchon aurait pu demander plus à l’État dans le cadre du remboursement de ses frais de campagne. C’est faux. La somme maximale remboursée pour un premier tour est effectivement située à un peu plus de 8 millions d’euros, soit 47% du plafond. Mais le remboursement ne peut être supérieur à « l’apport personnel du candidat », en clair, les prêts qu’il a contractés et l’argent personnel qu’il a éventuellement apporté à son association de campagne. Toutes les autres ressources (dons des particuliers, des partis, ventes d’objets…) ne sont pas remboursées. Quel était « l’apport personnel » de Jean-Luc Mélenchon ? 6 031 304 euros. À combien s’est élevé le remboursement de la commission des comptes de campagne : 6 031 304 euros. Jean-Luc Mélenchon a touché, à l’euro près, le maximum auquel il avait droit. Il était parfaitement légitime de sa part de le demander. Mais il n’aurait pas pu « aller jusqu’à 8 millions d’euros » comme l’affirme Sophia Chikirou. La décision du la CNNCFP, qui détaille ces calculs, peut être consultée ici.


avatarThomas Pontillon – franceinfo

Radio France