Ce matin, en remettant à sa place un dossier dans ma bibliothèque, un livre tombe sur le plancher. Il était pourtant bien rangé, bien coincé entre d’autres livres. Inexplicable !… Totalement dingue !… Je me penche pour ramasser le bouquin…, Schopenhauer. L’essai sur le libre-arbitre, dont j’avais lu les premiers chapitres. Fort bien, mais ça n’explique toujours pas comment ce livre a pu tomber. Quelque esprit farceur peut-être… ? En ce cas, pourquoi ce livre, et pas un autre objet ? Cet esprit farceur voulait-il me faire passer un message ?… Auquel cas, il ne serait pas farceur mais guideur…, transmetteur… de message…, pour m’inciter à réfléchir sur le libre-arbitre ?… Ou sur les esprits ?… les esprits farceurs ?… les esprits guideurs ? Les esprits en général ?… Avec ce livre tombé sans aucune cause empirique, que seule une telle cause pouvait rationnellement faire tomber, j’avais en tous cas la preuve que les esprits existent bel et bien. Et qu’ils ne sont pas tous maléfiques : certains sont bons, ils vous font passer des messages philosophiques… Encore que, cette force mystérieuse faisant tomber cet ouvrage, cette force que j’appelle « esprit », pourrait tout aussi bien être un « ange ». Qui sait. Quoi qu’il en soit, ce qui nous permet d’envisager, de reconnaître ces êtres spirituels quand ils se manifestent, c’est que nous avons nous aussi, en nous, de l’esprit, un esprit qui se manifeste diversement chez chaque homme, ou femme. Si l’homme ne faisait qu’écouter la nature en lui et lui obéir, il deviendrait un animal, qu’un animal, enlisé dans la servitude des sens, des désirs, des sentiments… Rousseau, dont je dévore les Confessions depuis quelques jours, pensait tout au contraire qu’un retour de l’homme à la nature, à sa nature, le libérerait de ses servitudes… et le ferait ainsi agir selon ses instincts, ce qui serait, selon cet auteur la liberté naturelle, la seule liberté, et la seule servitude la servitude sociale. Cet esprit qui a fait tomber mon bouquin de Schopenhauer voulait-il me prévenir, me mettre en garde contre le promeneur solitaire d’Ermenonville ?… Il est vrai que pour le pessimiste de Dantzig, il n’y a pas de liberté naturelle mais bien plutôt une servitude naturelle. Oui, mais ce qui distingue quand même l’homme de la bête, c’est sa faculté de convoquer des souvenirs et de les manipuler, l’idée n’étant initialement que souvenir de perceptions (comme l’envisageait Hume). Et ces opérations de l’esprit peuvent s’accomplir sans pour autant que nous les exprimions par le langage. Cette extraordinaire faculté de penser est unique parmi les animaux, unique dans la nature qui nous entoure ici-bas, unique en cela qu’elle permet à l’homme de surmonter les penchants de sa nature, qui pourraient le perdre…, qui le perdent le plus souvent… Et cette faculté extra-naturelle, on l’appelle donc « esprit ». Lorsque l’homme n’écoute que l’animalité en lui, il souille cet esprit, il le profane. Et il en sera châtié…, le fameux karma, auquel l’âme est asservie… Cet esprit en nous nous permet donc de convoquer et manipuler nos souvenirs, de comparer, de distinguer les actions qui mènent à de bonnes conséquences de celles qui y mènent à de mauvaises, et une parole est une action, même une pensée est une action… Cet esprit en nous nous permet encore d’élaborer une action, une tactique, un plan, une stratégie pour arriver à nos fins. Enfin, cet esprit nous permet d’identifier ce à quoi nous sommes asservis, et d’envisager ce qui pourrait nous en affranchir. Et ultimement, de libérer notre âme de ses entraves, de la servitude naturelle. Évidemment, cet esprit ne se manifeste pas chez un enfant, ou peu ; il commence à se manifester vraiment qu’aux abords de l’adolescence. Cet esprit qui permet de comparer, d’attribuer une valeur, d’apprécier, de juger, de peser le pour et le contre, de choisir, d’arbitrer, fonde le libre-arbitre, qui éclot à l’adolescence. Mais Schopenhauer dirait que nos choix, même les plus subtiles sont in fine déterminés par notre psychologie, notre physiologie… Notons tout de même que l’esprit en nous affine les choix possibles, précisément. Là où l’animal ne voit que deux choix possibles (par exemple, attaquer sa proie ou attendre le moment propice avant d’attaquer), l’homme doté d’esprit en voit trois, et si son esprit est subtile, il peut en voir quatre, cinq… son imagination fertile peut encore lui en faire voir plus… Oui, dirait Arthur, mais le choix, même face à ces nombreuses possibilités décuplées, centuplées, n’en serait pas moins déterminé in fine par notre psychologie, notre physiologie, insisterait le pessimiste de Dantzig, en indiquant que Rousseau ne pouvait faire autrement, dans son contexte, que abandonner ses cinq enfants à l’hospice des Enfants-Trouvés, car psychologiquement, physiologiquement, par sa nature, il y était déterminé, malgré d’autres choix possibles… ). Je lui répondrais qu’il y a parfois dans les choix que nous faisons un paramètre à ne pas négliger : l’hésitation, ce moment où nous ne sommes plus déterminés, où nos déterminations oscillent d’un côté à un autre côté, et vers un autre encore… ce moment où nous voyons ces oscillations sans parvenir à les arrêter sur un choix. Ce moment où nous voudrions ne pas avoir à choisir. Ce moment où nous nous avouons à nous-mêmes que nous ne savons pas quoi choisir car nous n’en savons pas assez sur chaque possibilité choisissable, où nous nous avouons à nous-même que nous sommes ignorant, et que si nous en savions plus nous pourrions enfin choisir. Et que plus nous en saurions, plus notre choix serait judicieux. À ce moment, nous sommes donc libre de faire un effort pour en savoir plus ou de ne pas le faire. Libre de faire cet effort en risquant de briser nos certitudes confortables (certitude que l’Etat nous veut du bien, que les institutions nous veulent du bien, que les grands médias nous veulent du bien… que l’assistance publique est bonne pour les enfants abandonnées… ) pour un choix éclairé ou de ne pas courir ce risque. Là encore le pessimiste de Dantzig dirait que notre capacité à prendre un risque est déterminée, pré-déterminée. Ce à quoi je répondrais que non, notre degré de courage pour le risque n’est pas fixé une fois pour toute dans notre personnalité ; le courage varie, évolue, grandit (au gré des tentatives réussies, ou presque réussies… ou au gré de nos expériences ou de nos connaissances acquises… ), et ce changement atteste de notre liberté de choisir de risquer ou de ne pas risquer. Par ses remords pour l’abandon de ses enfants, dans sa huitième confession – que je m’apprêtais à commencer à lire avant que l’autre bouquin tombe sur le plancher -, Jean-Jacques reconnaît qu’il n’est pas toujours bon d’écouter les penchants de sa nature (nature solitaire, le concernant). En outre, qu’il ait parlé de l’abandon de ses enfants à ses amis, Diderot, Grimm, Mme d’Epinay et Mme de Luxembourg, montre qu’il en était tourmenté, pas honteux. « Les regrets de mon cœur m’ont appris que je m’étais trompé », écrit-il à la huitième confession. Ses remords n’attestent pas pour autant du libre-arbitre, de la liberté de choisir, dirait Schopenhauer (par exemple, choisir d’assassiner un enfant palestinien ou non, quand on est soldat israélien… ). Il n’en reste pas moins que nos fautes lourdes de conséquences peuvent nous faire mieux réfléchir à nos choix et ainsi développer notre libre-arbitre (le soldat israélien peut choisir de ne plus continuer à assassiner des enfants palestiniens). Tout comme la conscience morale, le libre-arbitre se développe, il n’est pas déjà là à la naissance ; un bébé n’a pas de libre-arbitre. Les expériences heureuses ou malheureuses le développent (dans la sixième confession, Rousseau hésite longuement entre s’envoyer encore Mme de Larnage et retourner vers Mme de Warens, il hésite douloureusement entre l’élue de son cœur et les élans de son corps… Et finalement, retourne vers Mme Warens, qui l’avait déjà remplacé par Jean-Samuel Wintzenried !). L’enjeu moral de cette question du libre-arbitre est colossal, s’il y a libre-arbitre il y a responsabilité, jugement et châtiment. S’il n’y a pas libre-arbitre, comme le prétendent les sciences empiriques modernes, alors il n’y a évidemment plus responsabilité morale ni jugement, ni châtiment ; les animaux n’ont, par exemple, pas de responsabilités morales puisqu’ils n’ont pas de libre-arbitre, de conscience morale… Dès lors, si nous n’avions ni libre-arbitre ni conscience morale, nous serions condamné à accepter tout ce que disent ces sciences, accepter leurs contrôles strictes, sous peine d’être exclu de ce système scientifique, d’être voué à la mort économique, mort sociale, mort tout court. Mais la réalité est que nous pouvons en douter, douter de ces sciences politisées, étatisées, les contester, les dénoncer, et ce doute témoigne encore de notre libre-arbitre. Douter c’est imaginer d’autres possibilités. Comme imaginer l’existence d’esprits farceurs, ou guideurs… esprits bénéfiques, esprits maléfiques… on peut même imaginer une guerre des esprits, en-deçà des guerres des hommes. Les mythologies anciennes auraient eu raison… ? Si les esprits gouvernent les hommes, quel est alors le gouvernement idéal pour les hommes, un gouvernement qui les prémunirait contre l’oppression et la tyrannie… Rousseau pensait qu’en sacrifiant sa liberté naturelle, on peut bâtir une liberté politique relative, par la participation de chacun à une volonté collective. Mais son postulat de départ n’est pas vrai, il n’y a pas de liberté naturelle mais plutôt une servitude naturelle (la peur de la mort, par exemple), servitude sur laquelle s’édifie les tyrannies politiques (et particulièrement la tyrannie scientifique), dont on ne peut donc s’affranchir qu’en s’affranchissant de ladite servitude naturelle. Et l’élaboration collective de la loi, préconisée par Jean-Jacques, ne nous affranchit pas de cette servitude naturelle, dont l’avidité du pouvoir est l’expression la plus forte (la démocratie athénienne, démocratie directe, a inexorablement basculé dans la tyrannie… ). Ce n’est que le retour à l’esprit qui peut nous affranchir de la servitude naturelle. L’esprit précède la nature, la matière… les sciences modernes prétendent au contraire (influencée par l’idéologie gnostique qui pose le gouffre primordial avant l’esprit) que c’est la matière qui précède l’esprit…, ces sciences qui arraisonnent la nature et l’homme, comme disait Heidegger… Peut-on dès lors dessiner une forme politique de ce retour à l’esprit ?… Car il s’agit ici non seulement d’affranchir l’esprit de son enchaînement à notre condition naturelle mais de l’affranchir aussi des souvenirs des choses naturelles, c’est-a-dire des idées, des discours, source de toutes les hypocrisies. L’esprit en acte ce n’est pas le concept, Hegel se fourvoyait… Voyons bien que l’esprit, le bon esprit est déjà en acte, sereinement et souverainement ; nous devons seulement écouter ses signes, interpréter ses messages, mêmes insolites – comme la chute de ce bouquin -, et, sans essayer de le comprendre, de le cerner, de le saisir par quelque concept…, le laisser finalement pleinement agir à travers nous en nous en laissant inspirer ; les maîtres du monde se laissent bien inspirer par les esprits maléfiques… Vouloir comprendre l’esprit c’est tout simplement vouloir se comprendre, puisque nous en sommes, de l’esprit. Se comprendre en tant qu’esprit, pas en tant que corps organique, que l’esprit précède. Quoi que nous fassions en tant que corps organique, nous sommes précédés par l’esprit, ontologiquement précédés. Même nos pensées agitées en sont précédées. Et elles sont agitées car nous ne savons pas, ou nous ne voulons pas nous laisser inspirer, guider, par ce qui ontologiquement nous précède. Notre orgueil nous en empêche. Nous croyons savoir, nous faisons de notre prétendu savoir une justification de notre orgueil, mais nous ne savons pas grand-chose… reconnaître notre ignorance nous est humiliant. Plus humiliant encore d’être précédé par un esprit. Au lieu de servir les prétentions de notre orgueil, ne devrions-nous pas plutôt servir ce dont nous sommes précédés… ? Servir le précédeur plutôt que le précédé. La joyeuse, abondante et dense présence du précédeur plutôt que les vanités du précédé. Renversons la perspective, il ne s’agit plus de projeter les vanités du précédé, de se projeter dans l’à-venir, mais de rejoindre le déjà-venu, le déjà-là, et d’accomplir en nous les desseins du précédeur. Les projections du précédé seront toujours vaines à l’aune des desseins du précédeur. Sacrifions donc nos dernières illusions de liberté, sécrétées habilement par les instances des maîtres du monde, sacrifions-les sur l’autel de l’accomplissement desdits desseins. Et le seul dessein de l’esprit est que nous revenions à lui. Non pas que nous sommes hors de lui, l’extériorité est une illusion, mais nous sommes enlisés dans les illusions. L’extériorité est un enfermement dans les illusions ! Il n’y a ni extériorité ni intériorité, l’esprit transcende cette dualité. Son dessein est de nous en déprendre. Le gouvernement idéal serait celui qui servirait ce dessein, et qui proclamerait ce dessein comme seul but social.
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