Cette histoire est d’une violence folle d’autant que la victime n’a pas pu avoir droit à des funérailles ! Comment est-ce possible de priver les familles d’enterrer leurs morts avec un virus qui n’est pas plus contagieux que la grippe et qui est très facilement gérable avec le bon matériel ! Si l’équipe de soin peut s’occuper d’un covid19 qui tousse à longueur de journée, une équipe peut s’occuper des funérailles sans grande difficulté. On a fait peur aux Français en leur faisant croire qu’il s’agit d’une maladie qui contamine même après la mort alors que c’est faux.


Un mois après le décès de son père, Anne-Marie (*) est rongée par la colère, la culpabilité et le chagrin.

Empêchée dans son deuil, elle voudrait juste rétablir la vérité pour son père parti, positif au Covid alors que vacciné, et pas reconnu mort du Covid.

« On m’a appelée le samedi soir, vers 21 heures. Visiblement, les choses s’étaient accélérées très vite. Ses constantes s’étaient dégradées très rapidement. J’ai tout de suite pris la route. Je suis arrivée à 2 heures du matin. Et le dimanche matin, il est mort. On nous a dit qu’on pouvait le voir mais qu’avant de venir, ça serait bien qu’on aille vite choisir un cercueil. »

« Je me sens tellement coupable »

Le mois dernier, Anne-Marie a perdu son papa. 90 ans, vacciné, positif au Covid. Mais pas (officiellement) mort du Covid. Résident en Ehpad depuis plusieurs mois, ce nonagénaire avait mis « un point d’honneur à se faire vacciner. Pour ne pas avoir cette maladie et pour ne pas la transmettre. Il avait été vacciné en janvier, son rappel fait en février. »

Mais à la mi-avril, Anne-Marie apprend que des tests ont été effectués dans cet Ehpad. À 400 km de là, elle va « à la pêche aux infos » par téléphone.

Le mardi, j’apprends que le test est douteux. Puis un infirmier finit par me dire que mon papa est positif mais qu’il n’est pas hospitalisé. Qu’il est dans l’unité Covid de l’établissement. Je demande s’il a des symptômes, personne ne sait. Puis on me dit qu’il n’en a pas. Mais qu’il est très fatigué. C’est vrai, il n’était pas en bonne santé. Mais de là à mourir en trois jours… Le dimanche avant, il déjeunait encore avec nous.

Aujourd’hui, Anne-Marie se dit sidérée. Abattue. En colère. Incapable de faire son deuil. « Je suis traumatisée de ces quatre mois passés loin de lui. Depuis qu’il était à l’Ehpad, je me battais pour l’en faire sortir parce que ça ne se passait pas vraiment bien. Je me sens tellement coupable de ne pas avoir pu faire ça pour lui. Depuis janvier, quand je venais le voir, j’avais droit à une demi-heure de visite?! Maman venait le voir plusieurs fois par jour. Moi, je l’avais souvent au téléphone. »

« On n’a pas pu l’habiller. On nous a demandé de ne pas nous approcher trop près »

Un protocole sanitaire qui a tenu Anne-Marie à distance de son père dès son entrée à l’Ehpad. « Il m’avait confié qu’il ne se sentait pas heureux ici. Alors, on avait décidé d’attendre qu’il soit vacciné pour le faire sortir. Mais on m’avait dit qu’il fallait une concertation… » Et c’est dans cet Ehpad qu’Anne-Marie est venue dire au revoir à son père ce dimanche matin d’avril.

Il est mort à 9h40. Dans l’unité Covid, il était dans une chambre à deux lits. Ce matin-là, on est tous passés, deux par deux devant l’autre monsieur hospitalisé. Il nous a vus défiler, habillés en tenue de “cosmonaute”, en surblouse, chaussures charlotte et lunettes spéciales?! Il était à côté de mon père mort, juste séparé par un paravent. On n’a pas pu l’habiller. On nous a demandé de ne pas nous approcher trop près. Et à 11 heures, son cercueil était fermé. Un quart d’heure plus tard, il était à la chambre mortuaire.

Empêchée dans son deuil parce que rongée par la colère et la culpabilité, Anne-Marie n’oublie pas ce dernier dimanche passé en famille. « On avait déjeuné ensemble. On avait écouté de la musique. Il a vu ses petits-enfants. » Elle n’oublie pas non plus ce psychologue de l’établissement, d’un grand soutien pour la famille : « Un soignant de l’âme ». Elle n’oubliera pas non plus ces obsèques en petit comité et ce « très beau discours de la maire qui a pris beaucoup de soin pour le faire ».

« Je lui dois cette vérité »

Mais elle aurait aimé « lui dire au revoir autrement ». Et veut d’abord exprimer sa vérité pour son père. « Mon père est mort positif au Covid, avec 40 de fièvre et sous oxygène et là, on me dit qu’il n’est pas mort du Covid?! Je n’ai jamais prétendu que mon père était en bonne santé, oui, il était âgé mais moi je voudrais juste rétablir la vérité. Parce que je la lui dois, lui qui était épris de justice et de vérité. Parce que j’en ai besoin aussi pour entamer mon deuil. Je voudrais ne plus être en colère. Enfin m’occuper du deuil de mon père. Et peut-être me défaire de cette culpabilité que j’ai encore de ne pas avoir pu le sortir de là. Et dire que je disais à ma mère au début : « Mais ne t’inquiète pas. Il est à l’Ehpad, oui, mais on s’occupe bien de lui ». »
(*) Le prénom a été modifié.

« Est-ce que c’était bien lui ?? Comment il était habillé ?? »

« Aujourd’hui, on laisse un peu plus le temps aux proches de se recueillir, de voir leur défunt. Il n’y a plus ce côté mise en bière immédiate. Par exemple, si un patient décède à l’hôpital, la famille peut aller s’y recueillir avant qu’il ne soit transféré à la maison funéraire. C’est plus humain. »
L’an dernier, David Valladeau, qui travaille dans une entreprise creusoise de pompes funèbres, découvrait une nouvelle façon de faire son métier.

On avait l’impression d’être des fossoyeurs, des machines à enterrer. Le plus dur pour les familles, c’est qu’on ne pouvait pas leur présenter leur défunt. Les morts sont partis sans avoir la tenue qu’ils avaient peut-être choisie. On ne pouvait rien mettre dans les cercueils, aucun objet personnel, des photos, un bijou, comme ça se fait souvent.

Un an plus tard, « ça reste compliqué même si ça l’est moins. La réglementation s’est adaptée et s’attache un peu plus à favoriser le deuil des familles ».
Face à lui, des familles qui sont parfois dans la colère de ne pas pouvoir se recueillir ni rendre hommage à leur défunt comme elles le souhaiteraient.
« Mais les gens comprennent aussi qu’on n’y peut rien. Qu’on applique les consignes. Pour eux, c’est encore plus difficile de faire le travail du deuil et puis, il y a sans doute des questions qui resteront dans la tête des gens : « Est-ce que c’était bien lui ?? Comment il était habillé ??”. C’est important de voir la personne pour commencer son deuil. Là, c’est une souffrance qui s’ajoute à une autre souffrance. Nous, on a l’impression de faire encore plus mal aux familles alors que notre rôle c’est de les aider et de les accompagner. C’est pour ça qu’on a abordé notre métier de la même façon, en offrant des possibilités, des solutions annexes comme des obsèques en visio pour les familles qui ne pouvaient pas assister. On a essayé de s’adapter ».

De s’adapter d’autant plus que le métier « avait littéralement changé ces dix dernières années, avec des obsèques de plus en plus personnalisées. Là, il a fallu accentuer ça. Par exemple, pour compenser le fait que les gens ne pouvaient pas toucher le cercueil pour dire au revoir alors que c’est important, on a proposé de poser une rose à la place. Pour qu’il y ait toujours le geste. On a arrondi les angles on va dire. C’est une triste expérience qu’on a vécue. Il faudra en tirer les conséquences. » 


Photo d’illustration © SALESSE Florian

Séverine Perrier

10 mai 2021