Les Republicains (LR) party candidate for the French 2017 presidential election, Francois Fillon, gives a press statement at Hotel de Rome in Berlin on January 23, 2017. / AFP PHOTO / Tobias SCHWARZ


Le problème en France c’est que toute la classe politique, sans exception, traîne ce genre de casseroles bruyantes depuis des décennies. Ils ne se rendent même pas compte de la gravité des faits reprochés et osent se considérer comme irréprochables, voire exemplaires.


L’affaire Penelope Fillon s’avère des plus embarrassantes pour le candidat, à trois mois du premier tour de la présidentielle 2017.   

i imagine le Général de Gaulle mis en examen ? », avait lancé François Fillon fin août, à l’adresse de son rival Nicolas Sarkozy, alors empêtré dans plusieurs affaires judiciaires. Une attaque qui, à l’époque, avait fait mouche, mais qui, aujourd’hui, pourrait bien revenir en pleine tête de l’ex-Premier ministre. Car celui qui fait campagne en cultivant une image d’homme honnête, sérieux, discret, voire carrément austère voit à son tour sa probité mise en cause…

Selon « Le Canard enchaîné », pendant huit ans, l’épouse du candidat de la droite à la présidentielle a touché quelque 500.000 euros en tant que collaboratrice parlementaire, sans que la réalité de cet emploi n’ait à ce jour été prouvée. Autrement dit, elle aurait occupé un emploi fictif. Mercredi 25 janvier, le parquet national financier a annoncé l’ouverture d’une enquête préliminaire pour détournement de fonds publics, abus de biens sociaux et recel de ces délits. Ce jeudi soir, François Fillon est venu s’en défendre dans le journal de 20h de TF1.

« Un sparadrap dont il aura du mal à se débarrasser »

Ces révélations peuvent-elles avoir un impact sur la campagne de l’ancien Premier ministre ? Pour l’heure, celui-ci rejette en bloc l’ensemble des accusations qui le visent, et évoque des « boules puantes ». Mais cette polémique s’avère des plus embarrassantes pour le candidat, à trois mois du premier tour de la présidentielle 2017.

« Quelle que soit la défense qu’il va essayer de mettre en place, cette affaire est un sparadrap dont il aura bien du mal à se débarrasser », prophétise le politologue Bruno Cautrès, chercheur au Cevipof. Il ajoute :

« Même s’il parvient à démontrer que son épouse a bel et bien travaillé pour lui, le niveau du salaire qu’elle a reçu continuera, lui, à faire polémique. Toucher 500.000 euros pour 96 mois de travail, c’est beaucoup, et très problématique pour un candidat qui appelle les Français à de gros sacrifices. »

Et le politologue de rappeler, en guise de comparaison, que 500.000 euros cela correspond à 150-170 mois de travail pour un chercheur du CNRS, et même 250 mois pour une aide-soignante. De quoi donner à ses adversaires de nouveaux arguments pour attaquer un candidat qui, jusque-là, se targuait de tenir un discours de vérité, prônait une cure d’austérité et des mesures-chocs, et répétait à l’envi son ambition d’en finir avec les « castes bien établies », les « privilèges » et l’assistanat… De quoi, surtout, brouiller l’image et le message d’un homme qui, à droite, l’a emporté en marquant nettement sa différence avec Nicolas Sarkozy, alors jugé bien plus sulfureux.

Ce scandale tombe d’autant plus mal pour le candidat qu’il avait pour objectif de relancer cette semaine sa campagne – pour le moment poussive – avec notamment un grand meeting dimanche 29 janvier à la Villette.

« Il y a cette idée, en France, que frauder n’est pas si grave »

François Fillon n’est pas le premier candidat visé par un scandale à l’approche d’une campagne présidentielle. Jacques Chaban-Delmas, en 1972, ou encore Valéry Giscard d’Estaing, en 1979, ont vu leur image profondément écornée par des affaires, déjà révélées en leur temps par le « Canard enchaîné » d’ailleurs… Le premier pour ne pas avoir payé d’impôts entre 1967 et 1970. Le second pour avoir reçu une plaquette de diamants du dictateur centrafricain Jean-Bedel Bokassa. « Ces deux polémiques ne sont pas les principales causes de leur défaite lors des présidentielles qui ont suivi », souligne l’historien Jean Garrigues. « Mais elles y ont évidemment contribué en fragilisant leur image », deux ans avant le scrutin.

« L’affaire des diamants de Bokassa a renforcé l’image hautaine et aristocrate de Valéry Giscard d’Estaing alors celui-ci essayait justement de s’en détacher », poursuit l’historien, auteur de « Élysée Circus ».

Si l’impact précis de ce type de scandales sur une dynamique électorale demeure en réalité assez difficile à quantifier, cela tient d’abord à une singularité française. Si, dans nombre de pays européens, l’opinion publique manifeste une réelle aversion pour les politiques convaincus de détournement d’argent public, les choses sont chez nous plus complexes.

« Philippe Séguin parlait il y a quelques années de ‘prime à la casserole' », rappelle ainsi Jean-Christophe Picard, de l’association Anticor. Dans les années 80-90, alors que les scandales pleuvaient de partout, les « écarts » de certains politiques ne les empêchaient en rien d’être élus ou réélus. « Il y a cette idée, en France, que frauder et gaspiller l’argent public ne serait pas si grave, car cela ne fait pas de victimes directes », précise-t-il.

« Dans un pays scandinave, ou même au Royaume-Uni, au contraire, on ne laisse rien passer. Là-bas, c’est bien simple, François Fillon ne serait déjà plus candidat à la présidentielle à l’heure qu’il est… »

Une affaire qui fragilise Fillon… et la classe politique

Comment expliquer ce rapport singulier des Français à la politique et à la loi ? Bruno Cautrès y voit l’une des conséquences de l’aspect monarchique de l’exécutif, et de la forte centralisation de la vie politique française. « La politique a longtemps été un domaine fortement sacralisé en France », souligne de son côté l’historien Christian Delporte, spécialiste de l’histoire des médias et de la communication politique. Une sacralisation qui n’encourage pas la transparence et qui tend à faire des hommes politiques des citoyens à part.

La situation évolue néanmoins, à en croire politologues et historiens. Conséquence de la crise économique ? De la crise politique ? Les Français se montrent en tout cas plus intransigeants aujourd’hui qu’hier, développe Jean Garrigues :

« L’ affaire Fillon survient dans un contexte particulier, avec un divorce de plus en plus net entre les Français et leurs élites politiques. Ce qui pouvait passer avant ne passe plus forcément maintenant. A trois mois seulement d’une élection, l’effet de ce scandale peut donc être pour lui dévastateur… »

Pour lui, mais aussi pour la classe politique dans son ensemble. Car ce qui ressort de cette affaire, c’est la possible faute de François Fillon mais aussi certaines mœurs politiques françaises. D’après une enquête de Mediapart, « au moins 115 députés (sur 577) avaient salarié un membre de leur famille, en CDD ou CDI, sur un temps plein ou partiel » en 2014. Une pratique loin d’être isolée, légale, mais dévastatrice alors que les élus souffrent déjà d’une mauvaise réputation. Selon le dernier baromètre du Cevipof sur la confiance politique, « 75% des Français pensent par exemple que les responsables politiques sont « plutôt corrompus », rappelle Bruno Cautrès.

« Ce genre de scandales alimentent le ‘tous pourris’, le sentiment que les élus vivent dans l’impunité, qu’ils vivent dans un autre monde. C’est dommageable pour […]

Sébastien Billard – L’Obs