Ils sont lents à la détente chez France info ; il leur faut beaucoup plus de temps que leurs confrères de France soir ou du Guardian. Ils sont prompts à censurer ou diffamer les autres, mais dès qu’il s’agit de faire le travail d’enquête pour trouver des scoops, cela devient une autre affaire…


Le mystère plane sur cette petite société américaine qui affirme avoir constitué une colossale base de données médicales en nouant des partenariats avec des centaines d’hôpitaux du monde entier.

Surgisphere. Cette entreprise américaine est celle par laquelle le scandale est arrivé, jetant le trouble sur le travail de la communauté scientifique en pleine pandémie de coronavirus. Surgisphere a, en effet, fourni et analysé les données sur lesquelles des chercheurs se sont appuyés pour évaluer l’efficacité des controversées chloroquine et hydroxychloroquine contre le Covid-19. Leurs travaux parus dans The Lancet ont eu un tel retentissement qu’ils ont eu des répercussions politiques, conduisant notamment l’Organisation mondiale de la santé à suspendre les essais sur ces médicaments.

Mais, bien vite, des scientifiques ont décelé des incohérences dans les chiffres et les statistiques de l’étude. Le refus de Surgisphere de donner accès à ses données a empêché toute évaluation indépendante des travaux et semé un peu plus le doute sur la fiabilité, voire l’existence de la base de données. Trois des quatre auteurs de l’étude ont fini par se rétracter. Et le mystère entourant cette entreprise demeure.

Un projet avorté d’humain augmenté

Surgisphere naît en 2008. Son fondateur, Sapan Desai, est alors en stage post-doctoral à l’université Duke, en Caroline du Nord. Sa petite entreprise commercialise des manuels – encore en vente sur Amazon – destinés aux étudiants en médecine. Certains commentaires élogieux sont signés d’internautes dont les noms ressemblent étrangement à ceux de médecins en exercice, qui s’en offusquent et obtiennent leur dépublication. Sapan Desai nie toute implication dans cette manipulation, révèle The Scientist*. Deux ans plus tard, Sapan Desai devient éditeur d’une revue médicale. En deux ans et demi, Surgisphere publiera dix numéros du Journal de radiologie chirurgicale.


Capture d\'écran de la page du site de Surgisphere présentant ses anciennes revues médicales, le 5 juin 2020Capture d’écran de la page du site de Surgisphere présentant ses anciennes revues médicales, le 5 juin 2020 (SURGISPHERE)

En 2012, le chirurgien vasculaire s’installe à Houston. Il exerce dans un centre de l’université du Texas. Il rêve aussi d’humanité augmentée et lance une campagne de financement participatif sur Indiegogo* pour son projet baptisé « Flux neurodynamique ». Son bonnet à électrodes censé stimuler le cerveau – « une révolution dans l’évolution humaine » – récolte trois soutiens et 311 dollars. Surgisphere disparaît ensuite des écrans radar pendant plus de sept ans.

Le Covid-19 comme opportunité

L’entreprise réapparaît en pleine pandémie de Covid-19. En février, Sapan Desai a démissionné de l’hôpital de la banlieue de Chicago qui l’employait depuis 2016, rapporte le Guardian*. Il est concentré sur Surgisphere qui connaît un soudain regain d’activité, entièrement tournée vers le « big data » et le « machine learning ». En mars, un communiqué de presse* circule, vantant son « outil de diagnostic rapide du coronavirus » : un « test très précis », capable d’« identifier les patients susceptibles d’être infectés »« avec une sensibilité de 93,7% et une spécificité de 99,9% ». Surgisphere propose également un « calculateur de risque de mortalité »*, un « score de gravité »* et un « outil d’aide au triage »* des malades. Des outils aux interfaces basiques disponibles sur le site de Surgisphere, dont plusieurs experts mettent en doute la fiabilité.


Capture d\'écran d\'une page du site internet de Surgisphere dédiée au Covid-19, le 5 juin 2020.Capture d’écran d’une page du site internet de Surgisphere dédiée au Covid-19, le 5 juin 2020. (SURGISPHERE)

En avril, Sapan Desai cosigne sa première étude sur le Sars-CoV-2. Celle-ci paraît sur un site de prépublication, le SSRN*. Le papier évalue les effets de l’ivermectine, un médicament antiparasitaire employé notamment contre la gale, que des chercheurs testent comme remède au Covid-19. Début mai, Sapan Desai cosigne une nouvelle étude. Il a les honneurs du New England Journal of Medicine*, une prestigieuse revue médicale américaine à comité de lecture. Les auteurs étudient le lien entre la mortalité liée au Covid-19 et les maladies cardio-vasculaires préexistantes chez les malades.

Sapan Desai décroche le Graal à la fin mai en tant que coauteur d’une troisième étude. Il s’intéresse cette fois aux effets de la chloroquine et de l’hydroxychloroquine, deux autres molécules candidates au traitement. Son article paraît dans The Lancet, la référence britannique des revues scientifiques médicales. Les auteurs des trois études se sont depuis rétractés, face au déluge de critiques et à l’impossibilité d’y apporter des réponses.

À chaque fois, Surgisphere a fourni la base de données et s’est chargée de son analyse. Les deux premières études portaient sur les données de patients de 169 hôpitaux d’Asie, d’Europe et d’Amérique du Nord. La troisième explose tous les compteurs un mois plus tard seulement, avec plus de 96 000 dossiers médicaux en provenance de 671 hôpitaux sur six continents.

« Je ne comprends pas comment ils ont réussi à faire ça »

« Quand l’article est sorti, de jeunes chercheurs m’ont appelé pour me dire : ‘Là franchement, je ne comprends pas comment ils ont réussi à faire ça. Soit ils ont trouvé une méthode géniale, et à ce moment-là, il faut vite qu’on sache laquelle, parce qu’on est en train de perdre beaucoup de temps et d’argent. Soit il y a un gros problème' », raconte Rodolphe Thiébaut, directeur adjoint du centre de recherche en épidémiologie et biostatistique de l’université de Bordeaux et de l’Inserm.

Son unité de recherche fait justement partie d’un consortium international* de scientifiques qui tente d’étudier la pandémie à partir des informations contenues dans les entrepôts de données sécurisés d’hôpitaux du monde entier, utilisant le même logiciel, inventé par un de leurs pairs.

On n’est pas en train de parler d’une entreprise inconnue qui tout d’un coup a réussi à recouper les données de plus de 600 hôpitaux.

« On parle d’un chercheur mondialement connu, basé à Harvard, qui a une équipe de recherche entière, qui va organiser un consortium académique avec des centaines de chercheurs qui travaillent depuis des années pour monter leurs entrepôts de données », détaille-t-il. Un travail titanesque qui en est encore à ses balbutiements.

Alors comment Surgisphere a-t-elle pu réaliser pareil tour de force ? Contacté par franceinfo, Sapan Desai fournit une explication. Sa société, déclare-t-il, propose à ses clients un logiciel d’apprentissage automatique et d’analyse de données destiné à améliorer leur gestion, dénommé QuartzClinical*, dont le site internet paraît bien fruste. En échange, l’accord commercial donne le droit à l’entreprise d’intégrer dans sa base de données les informations contenues dans les dossiers médicaux anonymisés des patients de ces hôpitaux. Surgisphere dispose ainsi « d’une base de données en temps réel de plus de 240 millions de consultations de patients anonymes provenant de plus de 1 200 organisations de soins de santé dans 45 pays ». Une base de données dont Sapan Desai défend l’« intégrité ».


Capture d\'écran de la page d\'accueil de QuartzDigital, le 5 juin 2020.Capture d’écran de la page d’accueil de QuartzDigital, le 5 juin 2020. (QUARTZDIGITAL)


* Les liens suivis d’un astérisque sont en anglais.


Photo d’illustration : capture d’écran de la page du site internet de l’entreprise américaine Surgisphere, consacrée à ses outils développés pour le Covid-19, le 5 juin 2020. (SURGISPHERE)

avatarMarion Mercier – Benoît ZagdounJulien Pain

France Télévisions

6 juin 2020