L’assèchement, que dis-je l’aridité, la désolation ontologique de l’Extrême-Occident, nous pousse parfois à nous tourner vers l’Extrême-Orient, fertile en spéculations ontologiques. Spéculations sur la dimension ontologique de l’homme ou sur ses limites ontologiques. Pour le courant advaïtique du Vedanta, il n’y a précisément pas de limites, et pas de différence entre l’essence divine et l’essence humaine, et la séparation entre les deux n’est qu’illusion (māyā), et l’homme ignore que cette séparation est illusoire, ou ignore carrément cette séparation, ou ignore simplement toute espèce d’essence divine… Pour comprendre comment l’homme peut revenir de son ignorance (avidyā) à l’essence divine souveraine, il faut déjà comprendre comment le divin est venu à l’homme. Et voici comment je le comprends : le sujet est un souverain qui s’ignore, un souverain éternel qui s’ignore ; celui-ci joue, le grand jeu divin de la manifestation (le fameux līlā de l’advaïta vedanta), jusqu’à jouer le sujet, jusqu’à s’y dissimuler (āvarana), jusqu’à se prendre au jeu, au jeu de la séparation, de cette séparation illusoire (māyā)… jusqu’à se prendre au je, jusqu’à s’aliéner dans le je, jusqu’à s’y oublier, jusqu’à ignorer cette oubli (avidyā), jusqu’à naître au je, jusqu’à s’y enchaîner, s’y incarner… Et la divine comédie devint tragique condition humaine… souffrir la chair jusqu’à la prendre pour réelle, jusqu’à oublier que tout ceci n’est qu’un jeu… Le corps charnel ne sait pas que c’est un jeu, ce corps ne veut pas mourir, il résiste à la mort, il tente de saisir, de s’approprier des formes de puissance pour croître en puissance, pour ne pas faiblir, ne pas mourir, ce faisant il est emporté dans une logique sécuritaire jusqu’à la mort… Incarné dans le corps charnel, le souverain est pris dans cet logique sécuritaire est devient ainsi sujet, sujet connaissant, sujet connaissant des objets selon une logique rationnelle vérificatrice, héritée de la logique sécuritaire du corps aussi vérificatrice (les anticorps vérifient la conformité génétique des cellules, et si l’une d’entre elles est génétiquement étrangère, comme un virus, ils le détruisent). La pensée rationnelle est une pensée du corps. Le sujet est une aliénation du souverain. Le sujet ne peut pas vaincre la mort en restant sujet, il meurt avec la mort du corps ; il ne peut la vaincre qu’en redevenant souverain. Tant qu’il reste sujet, il ne peut que tenter de saisir des objets, et s’enliser dans cette dualité du sujet et de l’objet, jusqu’à s’aliéner à l’objet, jusqu’à devenir finitude, jusqu’à devenir objet, qui ne veut pas mourir (mais devenu objet, il est déjà mort), jusqu’à devenir une mécanique sécuritaire, une matrice sécuritaire, une matrice scientifique, jusqu’à la mort du corps. Pour se libérer de cette matrice qu’il a lui même créée, pour se libérer de la subjectivité matricielle, du sujet matriciel qui se condamne lui-même à la mort, le souverain assujetti doit redevenir souverain et redéployer sa souveraineté, donatrice, créatrice de sens. Il s’agit donc de substituer la dialectique sujet/souverain à la dialectique sujet/objet. La quête de souveraineté commence par la conquête de ce qui y résiste, et commence déjà par l’identification de ces résistances, les premières, les natives. On pense à tort, que les premières résistances sont les résistances, les plus fortes, les résistances physiques, les résistances matérielles… Mais les résistances fortes ont bien commencé par être faibles. Et la résistance la plus faible a bien commencé par être quasi-nulle : il s’agit bien-sûr d’une résistance subjective, la résistance native du sujet, la résistance fictive du sujet qui résiste au souverain. Celle-ci va alors se renforcer en une résistance sémantique, qui va elle-même se renforcer en résistance logique, et se renforcer encore en résistance objective, puis finalement charnelle, physique. Pour redevenir souverain, pour se désassujettir, l’asujetti doit donc retrouver le jeu des résistances, pour s’émanciper du je résistant. Et il s’en affranchit en transformant peu à peu les résistances fictives puis sémantiques, jusqu’à dé-représenter toutes représentations logiques du sujet, jusqu’à déconstruire le sujet, et créer souverainement du sens ; toute représentation, toute forme symbolique étant un composé de résistances sémantiques, de rapports de force… Foucault… Tout comme la construction du sujet fut souveraine, sa déconstruction doit être souveraine. Jusqu’à la déconstruction du sujet lacanien, où la négation du souverain est la plus radicale, du souverain vivant j’entends. « Le sujet est une suture d’un manque à être », disait Lacan, pour qui le manque d’être entre deux signifiants, la béance, le vide créé par la coupure entre deux signifiants, fait naître le sujet, qui va tenter de trouver un signifiant qui le représente, qui lui donne une consistance, une identité… en vain, le sujet est né du vide, aucun signifiant ne peut lui donner de consistance, ni suturer ce vide, le recouvrir, la suture ne prend pas… le sujet va alors tenter de voiler ce manque par des simulacres, de faire diversion… Pascal…, la récurrence perpétuelle des désirs n’étant qu’une manière de faire diversion face à cette béance, ce manque, qui va induire l’excès. Les possibilités de suture de ce manque constitutif du sujet sont donc vaines, celle-ci ne réussit ni n’aboutît jamais, le sujet est né d’une coupure, d’une brisure, d’une béance entre deux signifiants, il est déjà brisé, et cette brisure, cette béance ne peut donc pas être suturée ni comblée par le langage, par un langage divisé, fragmenté, où le sujet passe, glisse d’un signifiant à l’autre, où le sujet n’est que l’effet d’un signifiant pour un autre signifiant. Ainsi, le sujet ne serait qu’un effet de structure linguistique. Croyant combler ledit manque, ce pauvre sujet n’est qu’un effet structuré par ce manque, cette béance, ce vide… et même si un événement extérieur surgit, « par effraction », rompt et reconfigure la structure symbolique, le sujet ne reste qu’un effet… de l’événement, dont l’indécidabilité produit le sujet décisionnel, qui décide de reconnaître et de nommer l’événement qui finalement ne fait que reconfigurer le vide… Badiou… Le seul véritable événement, Alain, est un événement intérieur : le moment où on intuitionne le souverain en soi, l’intuition que nous ne sommes pas sujet. Ainsi donc, dans le sillage de Lacan, le sujet reste un effet structurel du vide, porte ouverte à tous les nihilismes, dont crèvent l’Europe et l’Occident… Mais revenons précisément à Lacan, pour qui le sujet naîtrait d’une coupure, d’une brisure, naîtrait donc du vide, ex-nihilo. Ce sujet aurait beau n’être qu’un effet de structure, un effet symbolique, il n’en demeure pas moins un effet bien vivant, qui intuitionne, qui imagine, et dont la vie ne peut venir du vide, ex-nihilo. Ex-nihilo nihil fit, disait la sagesse romaine : rien ne vient de rien, et la vie du sujet ne peut venir que d’une source de vie, une vie souveraine, qui se dissimule dans la structure symbolique. Le sujet n’est pas effet mais être libre, vivant, et il n’est vivant que par la vie souveraine dissimulée en lui, pas manquante, dissimulée. Et il n’est libre que par la souveraineté en lui. Ce manque-à-être vécu par le sujet est un manque-à-être-souverain. Il ne peut pas s’approprier le souverain tout en restant sujet (vaine volonté de puissance… ). Ce manque-à-être s’éteint lorsque le sujet intuitionne enfin le souverain en lui. Et il n’y a pas de méthode pour intuitionner le souverain, l’amour du souverain, si ce n’est l’humilité, et la longue et patiente dé-représentation de nos représentations, jusqu’à intuitionner la souveraine présence… La conception du sujet par Lacan est vaine, le sujet n’est pas réductible à une vaine suture d’un manque-à-être-souverain, car le sujet peut s’accomplir en devenant souverain, en le redevenant, par création du sens, plutôt qu’en le cherchant dans un signifiant du langage reçu. Nier le souverain en soi conduit au sujet lacanien, à une béance impossible à suturer, à une vaine quête d’identité ; et l’identité raciale, dont on veut faire un signifiant-maître, le dernier signifiant après avoir épuisé tous les autres, n’est que le reste, le résiduel qui ne peut pas combler cette béance ni la suturer. La situation est tellement désespérée qu’on en vient suicidairement au signifiant oxymorique « judéo-christianiste »… ! S’il y a un suicide français, c’est bien par ce signifiant oxymorique, qui n’est pas un signifiant-maitre mais un signifiant-bourreau… Quant au signifiant « scientifique », il ne suture pas, il réduit plutôt, il réduit le sujet à un objet. Lacan conçoit le réel comme un gouffre ; dans cette perspective, la science qui veut saisir le réel est donc une folie, qui nous mènera au gouffre ! En vérité, le réel, né d’une résistance primordiale au souverain, résistance venant du gouffre chaotique primordial, lui même venant de la surabondance du souverain déploiement divin, n’est réel qu’au regard du sujet. Au regard du souverain, le réel est une comédie, un jeu, un jeu de résistance, et plus il se fige plus il paraît réel au regard du sujet ; le je est un jeu qui ne joue plus. Le réel est jeu et l’être est divin. La seule science digne de ce nom serait celle qui éclairerait l’homme sur comment les résistances le constituent, comme corps et comme sujet, et comment finalement elles l’asservissent, comme sujet.
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