AFP


C’est l’exemple parfait de l’amateurisme qui caractérise les journaleux actuels et leur manque de rigueur dans l’exercice de leur activité. Toujours prompts à relayer l’information choc dans le seul but de faire du buzz et de créer l’événement. En somme d’être les premiers. Dans ce cas précis, c’est surtout pour être dans l’air du temps, car s’agissant de dénoncer le comportement insolite d’un musulman et d’entretenir un amalgame malsain. Jusqu’où iront-ils dans leur quête abjecte du sensationnel et ….du mensonge ?


« À Dubaï, un père laisse sa fille mourir refusant que les sauveteurs la touchent » : tragique, révoltante, l’histoire a été reprise partout dans les médias nationaux et internationaux. Au cœur d’un été bien calme, qui aurait loupé une telle actualité ? Seulement voilà, l’information est vieille de 20 ans.

Après l’emballement, les démentis. Après s’être laissés attraper par le titre accrocheur du site Emirates 24/7 : « Un père laisse sa fille mourir refusant que les sauveteurs la touchent », les médias corrigent. Pour ceux qui auraient échappé à l’information et aux discussions enflammées qu’elle a générées sur les réseaux sociaux, un court résumé : alors que sa fille de 20 ans se noyait au large d’une plage de Dubaï, un père a empêché les sauveteurs d’intervenir au motif qu’être touchée par un inconnu la déshonorerait. Lequel père préférait la voir morte que souillée. Les autorités l’ont ensuite arrêté, raconte le lieutenant-colonel Ahmed Burqibah, responsable de l’unité de sauvetage de Dubaï et témoin de la scène au journaliste d’Emirates.

Parue samedi 9 août sur le site d’information en continu basé à Dubaï Emirates 24/7, l’information a ensuite été reprise le 11 au matin dans une dépêche de l’Agence France-Presse (AFP) titrée : « Dubaï : un homme laisse sa fille se noyer« 

L’agence se base sur des « médias émiratis », sans préciser lesquels, et indique que la nouvelle est parue lundi : « La police de Dubaï a arrêté un homme d’origine asiatique qui a empêché des secours d’aider sa fille en train de se noyer en affirmant que cela la «déshonorerait», ont rapporté lundi des médias émiratis. »

Puis c’est la reprise en cascade. D’abord dans les rédactions anglaises comme celles du Telegraph, de Metro et de Sky News, puis dans les medias français. Les sites du Figaro, de Libération, du Point, du Parisien et de Valeurs Actuelles (qui a depuis effacé le contenu de sa page), la reprennent, puis sont suivis par ceux de la presse régionale. Celui de France 24 choisit d’illustrer l’histoire par une photo qui, outre une plage, montre une femme en burqa.

La machine était lancée jusqu’à ce que le blog du Guardian, Media Monkey, l’arrête. Dans l’après-midi du 11 août paraît sur ce blog spécialisé dans l’actualité des medias un article titré : « Le conte de la noyade de Dubaï de Mail Online et du Telegraph est une vieille info« . D’entrée de jeu, le blog moque les éditeurs qui « n’ont pas dû croire leur chance [à la lecture de l’information] en ce morne lundi« . On y apprend qu’une « personne qui s’est donné la peine de vérifier » leur a confié qu’il s’agissait d’une histoire datant de 1996. Le nom de cette personne ? Kareem Shahem, reporter à Dubaï pour le Guardian. Circonspect quant à l’article original, Shahem a interrogé la police, qui lui a indiqué que l’histoire était exacte, mais datait d’il y a 20 ans. Le journaliste n’est cependant pas parvenu à retrouver de trace de cette histoire dans les archives, qui n’ont probablement pas été numérisées.

Aujourd’hui, les medias reprennent en boucle le démenti, ou se contentent d’effacer la page comme le site anglo-saxon Metro : Ont-ils cette fois pris la peine de vérifier ? A leur décharge, outre que la très respectable AFP avait repris l’information dans une dépêche, la chronologie de l’article original d’Emirates est assez floue. Indice ou excuse ? Aucune date n’apparaît pour situer l’incident en question (depuis, Emirates précise qu’il s’agit d’un entretien au cours duquel un policier se souvient des « pires affaires de sa carrière« ). On se demande donc bien comment M6, repris sur le site de Yahoo, a pu en déduire que « les faits remontent au week-end du 1er et 2 août« . Épinglé par les twittos, l’article n’est désormais plus accessible. Julia Gualtieri