Irène Frachon


« Le manifeste des Trente » est le nom du site que vient de lancer — ce mercredi — le Dr Irène Frachon avec le concours de trente authentiques mousquetaires d’horizons divers : médecins, philosophes, leaders d’opinion, autorités morales. Rappelons que c’est cette dame courageuse — pneumologue de son état –, qui avait, la première, tiré la sonnette d’alarme sur le danger que représentait la prescription du Mediator®. Cette heureuse initiative vise à dénoncer l’attitude méprisante du laboratoire Servier qui, face à l’ampleur des dégâts occasionnés aux valvules cardiaques, face aux milliers de morts et des victimes lourdement handicapées, fait comme si de rien n’était. C’est un véritable cri du cœur qui vient d’être lancé en direction de tous les intervenants du circuit de santé, en rappelant à chacun son devoir moral face à de telles situations. Nous ne pouvons que saluer cette action à laquelle nous souhaitons plein succès.


INFO OBS-LE FIGARO. La pneumologue à l’origine de l’affaire du Mediator rappelle au corps médical le comportement inacceptable de Servier, resté leur interlocuteur « comme si de rien n’était ».

Le manifeste des Trente : c’est le nom du site que lance ce soir, mercredi 26 août, le docteur Irène Frachon, pneumologue au CHU de Brest à l’origine de l’affaire Mediator. Trente médecins, philosophes et autorités morales se joignent à elle pour « rappeler au laboratoire Servier et à la profession médicale leurs obligations légales et morales ».

Des leaders d’opinion comme André Grimadi, ancien chef du service de diabétologie à la Pitié-Salpêtrière ou le généticien Axel Kahn ; d’autres comme Christian Lehmann, médecin-bloggeur estimé, Michel Serres le philosophe, Roland Gori le psychanalyste ou Didier Sicard, spécialiste d’éthique médicale. Il y a aussi Eric Giacometti, auteur de polars avec Eric Ravenne, mais qui avant de quitter la presse fut l’un des rares journalistes français à enquêter dans l’ombre de l’industrie pharmaceutique et rendre publiques dans « Le Parisien », des années avant « l’affaire », d’effrayantes informations sur la maison Servier. Quant à Dominique Dupagne, généraliste et fondateur du très fréquentable site d’informations de santé indépendant Atoute.org, il est pour l’occasion « Monsieur web » parmi les Trente mousquetaires d’Irène Frachon.

Les signataires en appellent à Hippocrate. Non à l’habituel Primum non nocere (Avant tout, ne pas nuire) mais au serment suivant, inscrit au fronton du manifeste : « J’interviendrai pour protéger les personnes si elles sont affaiblies, vulnérables ou menacées dans leur intégrité ou leur dignité. » Ils incitent les partenaires de Servier, autrement dit les médecins et les sociétés savantes, à s’interroger sur le bien fondé de leurs collaborations.

Contre la « propagande » de Servier, Annette Beaumanoir, l’une des Trente, explique : Pour avoir dirigé pendant 25 ans un service hospitalier j’ai pu mesurer l’impact de la  ‘propagande’ (c’est le mot qui convient)  exercée sur le personnel  médical par les firmes pharmaceutiques. »  Elle poursuit : Cette pratique commerciale, souvent déguisée en participation à l’éducation des médecins, obéit à des techniques publicitaires éprouvées dont l’influence sur leurs décisions thérapeutiques échappe à certains médecins, qui collaborent (j’en ai été rarement mais trop souvent) sans s’en rendre compte des procédés qu’ils condamnent.

J’approuve donc les termes du manifeste que j’ai signé en m’adressant mentalement à des collègues et  amis dont je connais la probité et que je me désole de voir inconsciemment écornée par un manque de sévérité vis-à-vis de Servier. »

Les malades du Mediator sont depuis cinq ans traités avec une désinvolture sidérante, sur fond de ce que le docteur Frachon appelle « un déni du crime ». Ils sont maltraités par le fabricant dans leur démarche indemnitaire tandis que lui, comme avant l’affaire, demeure un sponsor majeur. Régulièrement, la presse reçoit des communiqués vantant la signature de partenariats avec des chercheurs étrangers. Un non-averti prendrait presque l’industriel pour un humaniste.

C’est au début de l’été, faisant suite à une nouvelle dérobade, que le docteur Frachon a eu l’idée de lancer ce manifeste. Servier a en effet refusé d’indemniser une patiente pourtant identifiée par le collège d’experts adossé à l’Oniam, comme ayant subi plusieurs opérations du cœur pour une valvulopathie au Mediator. Cette femme est irrémédiablement handicapée, essoufflée à vie. Le fabricant invoque « le manque de temps » pour examiner son dossier. L’ONIAM, organisme d’état chargé d’indemniser les victimes,  devrait, c’est  le principe, être ensuite remboursé par Servier. Et  voici qu’il  se heurte à son tour à une machine de guerre.  Pour le docteur Frachon, c’est la goutte d’eau.

Les victimes, leurs familles, leurs médecins-traitant, leurs défenseurs, des journalistes aussi, observent que la justice dans l’affaire Mediator est un fiasco. Les Trente dénoncent une « guérilla juridique qui désespère les malades dont certains sont mourants ». Faire traîner une procédure est facile quand on est riche à milliards et qu’on peut s’offrir les meilleurs avocats du moment, comme maître Temime, qui multiplient les actes de procédure pour asphyxier l’instruction. Ces juristes-là savent pousser légalement jusqu’à l’absurde les moyens existant pour gagner du temps. Les avocats de Servier ont si bien travaillé que la justice est bloquée. Comme si de rien n’était.

En dépit de tout cela, le corps médical se comporte envers le laboratoire comme si de rien n’était, comme si rien n’était arrivé. C’est là le cœur du manifeste. Les éléments sont pourtant nombreux pour affirmer que le fabricant avait conscience de laisser en circulation une molécule-soeur de ces amphétamines coupe-faim retirées du marché dans les années 90 pour cause de toxicité cardiaque. C’est ce que montre un article de « Pratiques ou les cahiers de la médecine utopique » paru l’hiver 1977 dans lequel le rédacteur parle – déjà – de dissimulation. A se demander si cette étrange indulgence du milieu à l’égard de Servier ne serait pas, là encore, une histoire d’argent. Fondée par huit ingénieurs soucieux de rendre public le montant des sommes versées  par l’industrie pharmaceutique aux médecins, l’association Regards citoyens a recensé « les cadeaux et contrats » des praticiens entre janvier 2012 et juin 2014.

Le géant suisse Novartis (58 milliards de chiffre d’affaires) arrive premier avec la somme de 18,29 millions d’euros. Et qui est en deuxième position ? Le petit français Servier (4 milliards d’euros) avec 13,22 millions. A titre de comparaison, Sanofi, le numéro un français du médicament avec un chiffre d’affaires de plus de 33 milliards ne verse « que » 7 millions d’euros. Servier donne des millions aux médecins tandis qu’il renâcle à payer pour les cœurs abîmés des patients  Est-ce acceptable ?

Anne Crignon