Si, au Liban, le confinement strict a réussi à contenir la pandémie, il a produit aussi une paralysie de l’appareil de production avec une explosion du chômage ayant aggravé la crise économique qui pré-existait à la crise sanitaire. Le déconfinement a permis aux Libanais d’exprimer leur colère dans la rue, une colère légitime accentuée par le fait qu’ils n’ont pas accès à leur épargne. Des actes de violence ont été enregistrés ciblant principalement les banques. La France a, elle aussi, connu une situation socio-économique et financière analogue à la veille du Covid-19 caractérisée par le mouvement des Gilets jaunes, le réforme des retraites, la grogne des personnels soignants et la situation lamentable des hôpitaux, la répression policière…et il y a tout lieu de craindre une explosion sociale incontrôlable après la levée du confinement.


Le confinement strict a semble-t-il été efficace face à l’épidémie, mais il a aggravé la crise économique.

Et alors que le Liban entame un retour progressif à la normale, la contestation a repris de plus belle.

Le Liban a réussi à contenir la propagation du nouveau coronavirus en adoptant un plan de confinement très strict, doublé d’un couvre-feu nocturne, et en fermant les écoles et les universités dès la fin février. Au total, le pays a dénombré 717 cas confirmés, 24 décès et 120 guérisons. Des résultats jugés encourageants par les autorités qui ont entamé, le 27 avril, un plan de déconfinement en cinq étapes, qui s’étale jusqu’à début juin, avec la réouverture des écoles pour deux mois. Les épreuves officielles du brevet et du baccalauréat ont été maintenues.

Mais à peine le déconfinement a-t-il commencé que le mouvement de contestation a repris de plus belle. Les affrontements ont fait depuis lundi un mort et des dizaines de blessés, dont 80 militaires. Une montée inédite de la violence depuis le déclenchement du soulèvement populaire, le 17 octobre 2019.

Une crise économique devenue sociale

La crise économique et financière qui frappe le Liban depuis l’automne 2019 s’est aggravée ces dernières semaines et s’est transformée en crise sociale. En l’espace de quelques jours seulement, à la mi-avril, la livre libanaise a perdu plus de 20% de sa valeur face au dollar ; les prix ont augmenté de plus de 50% ; le chômage a explosé, accentué par l’arrêt de l’activité économique en raison de la pandémie.

Tout cela s’est ajouté aux fortes pressions que subissent les Libanais depuis octobre, notamment l’impossibilité pour eux de disposer de leurs épargnes ou de retirer des devises de leurs comptes bancaires.

Les conditions de vie deviennent très difficiles pour de larges pans de la population, dont 50% vit sous le seuil de la pauvreté, selon la Banque mondiale. Beaucoup de familles n’arrivent plus à joindre les deux bouts.

Cette somme de frustrations peut expliquer ce déchaînement de violences, dirigé essentiellement contre le secteur bancaire. Mercredi encore, comme lundi et mardi, les contestataires s’en sont pris à des succursales de banques, qu’ils ont incendiées ou vandalisées dans plusieurs régions du pays.

Des craintes d’instrumentalisation

Le Premier ministre Hassan Diab a dit, pendant la réunion du Conseil des ministres, que certaines parties cherchaient à provoquer la sédition entre l’armée et la population. Il a ajouté que les services de sécurité connaissaient les noms des meneurs, et plusieurs d’entre eux auraient d’ailleurs été arrêtés par les services de sécurité.

Le gouvernement a-t-il opté pour la répression ? Tout le monde au Liban reconnaît la légitimité des revendications des protestataires. Mais les autorités soupçonnent certains partis d’essayer d’instrumentaliser la colère des manifestants.

La reprise de la contestation a coïncidé avec une campagne politique lancée par l’ancien Premier ministre Saad Hariri, le leader druze Walid Joumblatt et le chef chrétien Samir Geagea. Ces trois personnalités accusent Hassan Diab et son gouvernement d’être contrôlé par le Hezbollah et par le Courant patriotique libre, le parti chrétien fondé par le président de la République et aujourd’hui dirigé par son gendre Gebran Bassil.

Les autorités affirment que des partisans de Hariri, Geagea et Joumblatt poussent à la fermeture des routes dans leurs fiefs respectifs et incitent les gens à manifester. Mais ces derniers s’en défendent.

Aide financière et vaste plan de réformes du gouvernement

Sur le court terme, le gouvernement a commencé à verser à plus de 100 000 familles une aide financière de 400 000 livres, soit un peu moins de 100 dollars. Sur le long terme, il a préparé un vaste plan de réforme, qu’il doit finaliser ce jeudi, pour le soumettre aux institutions et aux bailleurs de fonds internationaux, après la décision de suspendre le paiement de la dette, prise en mars.

Ce plan prévoit une restructuration du secteur bancaire avec une ponction sur les gros comptes, qui représentent 2% des déposants. Il prévoit aussi la relance de l’économie réelle, à travers un programme de soutien aux secteurs productifs.

Enfin, une série de mesures ont été adoptées cette semaine pour lutter contre la corruption et récupérer l’argent public volé ou transféré à l’étranger. Mais la tâche sera difficile, car les adversaires du gouvernement commencent à s’organiser et le Parlement reste contrôlé par les partis politique traditionnels.


Photo d’illustration : des manifestants s’en prennent à une banque à Sidon, le 29 avril 2020. REUTERS/Ali Hashisho

Paul Khalifeh

RFI

30 avril 2020