On savait que le monde de l’édition parisien était plein de pédocriminels ; aujourd’hui, on sait également que le milieu n’est pas épargné par les violences sexuelles en raison du statut précaire des auteurs. En réalité aucun milieu n’est épargné que ce soit celui de l’entreprise, de la musique, du cinéma, du sport, de la politique, de la télévision… car nous vivons dans une société hypersexualisée et que tout, absolument tout, tourne autour du sexe.


Samantha Bailly, écrivaine et responsable d’un collectif d’auteurs, dénonce le « silence » qui gouverne le « monde des lettres » sur les questions de violences sexuelles. 

Samantha Bailly, romancière et vice-présidente de la Ligue des auteurs professionnels, a publié le 13 janvier dernier un tweet très remarqué autour des problèmes de violences sexuelles dans l’édition. Elle y dénonce un fort sentiment d’impunité dans le monde du livre. Nous l’avons interrogée sur ces problèmes, selon elle, indissociables de la précarité dont souffrent les auteurs.

Franceinfo Culture : Pourquoi avez-vous écrit ce tweet en début de semaine dernière ?

Samantha Bailly : La lecture du livre de Vanessa Springora, Le Consentement, et les réactions autour de l’affaire Gabriel Matzneff m’ont poussée à écrire ce message. Ce que Vanessa Springora raconte dans son livre pose beaucoup de questions. Je n’ai pas été étonnée par ce que j’ai lu. Le secteur de l’édition n’est pas épargné par les violences faites aux femmes. Il arrive souvent que des autrices remontent aux organisations professionnelles d’auteurs des problèmes de harcèlement sexuel, moral ou des comportements plus graves. J’ai moi-même été témoin d’une scène dont je me souviendrai toute ma vie : j’avais 24 ans, et lors d’un événement littéraire, j’ai entendu un éditeur dire à une autrice qu’un contrat d’édition se négociait et se signait « dans sa chambre d’hôtel ».

Pensez-vous que la situation est particulière dans le monde du livre ? 

Lorsque le mouvement #Metoo a éclaté, rien n’est sorti dans le secteur de l’édition. Il y a des raisons à cela. En France, l’univers littéraire jouit d’une légitimité institutionnelle et véhicule des fantasmes. On a une perception romantique de l’acte créatif. Mais l’aura symbolique du livre masque les problèmes d’ordre social. L’allocation du CNL [Centre national du livre] que touchait Gabriel Matzneff est un bon exemple, il aurait touché 160 000 euros sur vingt ans. Les critères d’attribution ne sont pas très clairs. D’ailleurs, elle a été fermée aux nouveaux demandeurs. Quand on connaît la précarité de l’ensemble des auteurs et autrices du secteur (41% des auteurs professionnels vivent avec moins que le SMIC, 50% des autrices de BD vivent sous le seuil de pauvreté), c’est indécent. On sent bien qu’il y avait là une odeur d’entre-soi. Et cet entre-soi est un problème.

Vous dénoncez une forme d’omerta dans le monde littéraire concernant les violences sexuelles. Quelle en serait la cause ? 

Le statut de l’auteur est problématique. L’auteur, en tant que personne, n’est pas protégé juridiquement, contrairement à son œuvre. Lorsqu’il est publié, un auteur signe un contrat de cession des droits : il cède à l’éditeur ses droits patrimoniaux sur le roman. En contrepartie, l’auteur a des obligations de travail, comme le rendu du manuscrit ou des activités de promotion…


Image d’illustration : Librairie à Paris.  (J-F ROLLINGER / ONLY FRANCE)

avatarManon Botticelli

Rédaction Culture France Télévisions
20 janvier 2020