Il est quand même sidérant d’entendre tous ces frères-la-truelle membres de la mafia maçonnique nous expliquer, dans les médias, à quel point le progrès est important et l’égalité hommes femmes essentielle, alors qu’ils n’acceptent même pas d’initier les femmes dans leurs loges ! On a rarement vu un comportement aussi hypocrite, rétrograde et conservateur. Malgré cela, la maçonnerie arrive à se faire passer pour la société philosophique (sic) qui a libéré la femme !


Intégrer les sœurs ? Au Grand Orient, les frères s’interrogent toujours.

Le débat fait rage depuis une décennie, provoquant le départ de certains. Il devrait agiter le mandat du grand maître Henry Charpentier. Enquête dans un monde très peu désireux de s’ouvrir aux femmes.

L’ouvrage Rue Lessing. Vers la rénovation de la franc- maçonnerie (1), dont Le Vif/L’Express avait largement parlé fin octobre de l’année dernière, a provoqué des débats agités parmi les maçons. L’auteur, Jean Somers, octogénaire et initié depuis un demi-siècle au sein du Grand Orient de Belgique (GOB), s’y montrait sévère envers ses membres : « Ils vivent dans la mollesse comme les Romains antiques. Ils se conduisent comme des clients, comme des abonnés à un spectacle, comme des consommateurs du service qui leur est fourni en échange de leur cotisation. » Il n’y allait pas de main morte, dépeignant une maçonnerie homogène et conservatrice. Notamment au détriment des femmes.

Son dernier-né, Dis, c’est quoi la franc-maçonnerie ? (2), récemment paru, devrait lui aussi susciter des raidissements dans les loges. Pas tant la centaine de pages au cours desquelles l’ancien vénérable maître répond aux questions imaginaires de son petit-fils : qui est maçon ? comment le devient-on ? pourquoi ? que fait-on en loge ? En fait, on trouve dans son nouvel opus une préface signée Olivia Chaumont, et ces seules pages sont un pied de nez adressé à ses frères. Car Olivia Chaumont n’est pas n’importe qui dans l’histoire de la maçonnerie.

Aujourd’hui sœur au Grand Orient de France (GODF), obédience longtemps exclusivement masculine, elle était jusqu’en 2007… Olivier Chaumont. Un homme. À l’époque, informée de son changement de sexe, la direction du GODF lui propose de rejoindre une loge féminine ou mixte, comme elle avait déjà poussé d’autres transexuelles à le faire. Refus d’Olivia Chaumont, reconnue civilement femme en 2009. Pour elle, il n’était pas question de quitter cette obédience qui lui ressemble : « Laïque, dans laquelle chacun a sa liberté de conscience et de culte. »

Le pourcentage de femmes ne dépasse pas 30 % des effectifs.
« C’était une vraie tuile pour le GODF : soit il devenait mixte, soit il la virait », nous explique Jean Somers. Finalement, en janvier 2010, après une année de discussions, l’association l’accepte en tant que première sœur, mais en insistant sur le caractère tout à fait exceptionnel de la situation. « J’ai été ébahi par la pauvreté de l’argument. Il se résumait à répéter que, même si Olivia était administrativement femme, son initiation, en revanche, avait été réalisée en 1992, avant sa transformation, quand elle était encore un homme sur sa carte d’identité. » Mais, avec elle, une brèche est ouverte. Le GODF devient mixte de fait. Et en septembre 2010, une décision historique est prise : chaque loge sera désormais libre d’initier des femmes et d’affilier des sœurs venues d’autres obédiences. « Faire préfacer mon livre par Olivia Chaumont n’est donc pas totalement innocent à l’égard de la très grande majorité de nos loges du GOB qui persistent à ne pas accepter de femmes. »

Des « impatients » s’en vont

Rameau principal de la maçonnerie belge, le GOB demeure non mixte, à l’inverse de son voisin français, et ce depuis sa création en 1833. Une position que certains jugent de moins en moins tenable. Ceux-là en ont assez d’attendre et quittent carrément le Grand Orient de Belgique, avec leurs décors et leurs outils. Ils demandent leur intégration à Lithos-Confédération de loges, fondée en 2006, notamment par des frères du GOB agacés, déjà à l’époque, par le refus d’initier des femmes. Lithos coiffe à présent 39 ateliers mixtes (surtout) ou unisexes, rassemblant environ 1 100 adeptes, contre 535 en 2012.

Peu, en revanche, rejoignent la fédération belge du Droit humain (DH), fondée en 1928 et deuxième obédience du pays, après le GOB, avec 7 000 membres. Parce que trop structuré pour ces frères issus d’un Grand Orient démocratique : à l’inverse de toutes les loges du GOB, souveraines – il n’y a rien au-dessus des ateliers, l’obédience étant une « administration » -, le DH fonctionne de façon hiérarchique, avec une structure pyramidale où Paris, siège international de l’obédience, et les hauts grades, qui ont autorité sur les loges ordinaires, pèsent lourd. Parce que, finalement aussi, le DH n’est pas assez mixte à leurs yeux. La mixité n’y serait pas suffisamment équilibrée, à l’exception de quelques ateliers récents. On recense ainsi de 70 à 80 % de soeurs. D’où l’instauration de quotas, dit-on, au sein de l’obédience : on initie une femme pour un homme.

Alors – et c’est une surprise – d’autres, estimant Lithos trop « anarchique », rallient le Grand Orient de Luxembourg (GOL), modeste obédience de 600 membres, dont 40 % de femmes, répartis dans des ateliers presque tous mixtes, dont quatre sur le sol belge. « Je ne comprends pas que, dans nos réflexions, on puisse se priver de la moitié de l’humanité », déclare au Vif/ L’Express Bertrand Michaud, grand maître du GOL, descendu de fonction il y a un mois et qui a vu une femme lui succéder.

Pour ces « impatients actifs », comme les qualifient des frères, ça dure depuis bien trop longtemps. Entrée par la petite porte au GODF il y a presque dix ans, la mixité continue de diviser le GOB, englué dans des débats internes sur le sort réservé aux femmes. « C’est injuste que nous puissions passer pour des conservateurs alors que, depuis 2001, nos ateliers ont le droit de recevoir, comme visiteuses, des sœurs initiées dans d’autres obédiences, féminines ou mixtes », répond Henry Charpentier, son grand maître, désigné à cette charge il y a un an. Ce qui ne se fait toujours pas à la Grande Loge de Belgique ni à la Grande Loge régulière de Belgique – la seule reconnue par Londres, la « Mecque » de la maçonnerie régulière – la deuxième interdisant même toute relation avec les loges ou les obédiences acceptant les femmes. Les Loges anglo-saxonnes régulières, majoritaires dans le monde (90 % des cinq millions de maçons), sont encore plus fermées au deuxième sexe. Pour elles, il n’est même pas question d’en débattre.

Henry Charpentier, grand maître du GOB espère que la question de la mixité " n'occulte pas l'engagement des maçons dans la vie profane ".

Henry Charpentier, grand maître du GOB espère que la question de la mixité « n’occulte pas l’engagement des maçons dans la vie profane ». © HATIM KAGHAT POUR LE VIF/L’EXPRESS


La valeur d’exemple du Grand Orient de Belgique

Le pourcentage de femmes ne dépasse donc pas 30 % des effectifs de la franc-maçonnerie belge. Un chiffre qui n’évolue pas assez vite. L’institution réputée progressiste – pour avoir soutenu la contraception et l’avortement – le serait moins quand il s’agit d’accueillir des femmes en son sein. Elle a su pourtant se montrer à plusieurs reprises avant-gardiste. Dès 1912, la fédération du DH est créée, avec l’aide de maçons du GOB, dont Ovide Decroly et Emile Vinck. L’expansion de la franc-maçonnerie féminine se réalise surtout au cours des années 1970 et 1980. Le DH, mixte, multiplie par 8 ses effectifs au cours de la seconde moitié du xxe siècle. En 1974, les soeurs de la Grande Loge féminine de France, unisexe, fondent des ateliers à Bruxelles, Liège et Charleroi. Dès 1981, ces ateliers formeront la Grande Loge féminine de Belgique-Vrouwengrootloge van België. Mais, dans les années 1990 et 2000, ce souffle missionnaire retombe. Au moment même où la parité progresse dans le monde profane, davantage que dans la franc-maçonnerie.

Mise au vote en 2010, la mixité est rejetée par 80 % des loges.

Conclusion, toutefois : l’éventuel sexisme ne relève pas de la franc-maçonnerie, mais de son obédience la plus représentative, ce fameux Grand Orient.  » Le GOB, ce sont plus de 10 000 hommes, une organisation sociale importante, avec une histoire et des combats ainsi qu’une visibilité dans la société belge. Par conséquent, une valeur d’exemple, ajoute un dignitaire qui se montre embarrassé lorsque Le Vif/L’Express l’interroge. Et ce conservatisme absurde disqualifie toute prise de position publique que le GOB prendrait sur des questions comme le communautarisme ou la mixité.  » Jusqu’à ce jour, l’obédience n’est pas allée plus loin. C’est au moment d’ailleurs où l’assemblée du GOB (l’équivalent d’un parlement) autorise la visite des soeurs que la même assemblée a fait inscrire noir sur blanc la masculinité dans sa loi commune, alors que rien ne l’évoquait jusque-là, puisqu’elle correspondait à un usage évident au xixe siècle. Ainsi, depuis 2001, l’article 1er de ses statuts et de son règlement précise que  » le Grand Orient de Belgique, obédience masculine, maillon de la franc-maçonnerie universelle, demande à celui qui se présente à l’Initiation d’être honnête homme et d’être capable de comprendre et de propager les principes maçonniques « . L’article 9 parle de n’initier un franc-maçon que  » s’il est âgé de 21 ans accomplis et de sexe masculin « .

« Oui » aux femmes ou le schisme ?

Des maçons convaincus, bien que peu nombreux, ne vont pas se satisfaire de cette liberté offerte de recevoir des soeurs.  » L’exclusion des femmes me paraît difficilement conciliable avec les principes si généreux de tolérance et de fraternité qui animent les francs-maçons « , plaide Jean Somers.  » Remplacer le mot « femme » par celui de « juif » ou de « Noir » nous amène à reconnaître une anomalie, une contradiction : oserions-nous dire à un juif, tu n’entres pas parce que tu es juif ?  » estime un maître qui, fidèle à l’usage maçonnique, souhaite conserver l’anonymat. En 2008, lors de l’assemblée annuelle, ces maçons obtiennent d’ailleurs la mise sur pied d’une commission composée de douze experts, chargée précisément d’étudier la possibilité d’admettre des femmes en leur sein. Un an plus tard, elle rend un rapport qui conclut que, juridiquement, rien n’interdit la mixité dans une loge. Pour cela, il faut nécessairement introduire, dans les statuts, un article qui énoncerait que  » ne peut plus être refusé qui que ce soit dans l’obédience, en raison de quelque discrimination que ce soit, y compris le sexe « . Attaché à sa tradition démocratique – selon l’adage sacré  » un maçon libre dans une loge libre  » -, le GOB s’en remet à sa base, par un référendum interne au sein de ses membres. Mis au vote en 2010, le  » toilettage  » des textes est rejeté par… 80 % des loges.

Cette parenthèse refermée, la minorité agissante des frères partisans de la mixité revient à la charge : à la réunion annuelle de novembre 2016, ils demandent une modification des statuts, avec, comme point central, l’ouverture aux femmes. L’assemblée accepte alors à 70 % que cette question soit examinée. Sitôt élu à la tête de l’obédience, en janvier 2017, Henry Charpentier hérite donc de ce mandat précis : retoucher le texte pour permettre éventuellement l’entrée des femmes au temple. Le travail suit son cours, signale-t-il au Vif/L’Express. Un groupe, une sorte de  » Constituante « , rassemble ainsi les propositions des ateliers, les hiérarchise puis devra les renvoyer aux frères. Pour devenir concrètes, ces propositions devront recueillir deux tiers des votes. La deadline est arrêtée à l’horizon 2020, lorsque l’actuel grand maître déposera ses oripeaux. En résumé, la question, posée déjà en 2008, n’est toujours pas tranchée… en 2018.  » Il y a dix ans, le rapport des douze était resté lettre morte. Il n’a même pas été débattu. A présent, un pas a été franchi, puisqu’on s’accorde sur la nécessité d’en discuter « , nous assure Henry Charpentier, se gardant de prendre parti sur le fond.  » Soyons clairs, si on échoue cette fois-ci, on est reparti pour des années de ringardise et de guerre sans fin « , craint un autre dignitaire.

Inquiets, des membres pronostiquent une crise institutionnelle au sein de leur institution, voire un risque de scission. En plus de ceux qui partent intégrer Lithos ou le GOL résonne la voix de frères tenants d’une stricte non-mixité qui menacent, à leur tour, de quitter illico le GOB pour aller dans des obédiences exclusivement masculines.  » Moi, je leur dis qu’il ne faut pas partir avant la fin du dialogue « , poursuit Henry Charpentier, qui confirme ces départs, qu’il dit toutefois compensés par des arrivées. Où iraient-ils ? Les très mécontents adhéreraient à la Grande Loge de Belgique (GLB). Mais ils resteraient très minoritaires, car l’écrasante majorité s’y sentirait moins bien sur le plan philosophique, dans la mesure où la GLB prône la croyance dans le Grand architecte de l’Univers.


Femmes et franc-maçonnerie : pourquoi les frères se déchirent

© NADIA DIZ GRANA


Nord contre Sud

Le sujet, en tout cas, ferait l’objet d’un « bouillonnement » au sein de l’association. Pour autant, les arguments des uns et les contre-arguments des autres n’ont guère évolué ces dix dernières années. Il y a ceux qui rappellent que la loge est un endroit particulier où l’apprenti maçon vit un parcours initiatique, qui touche à l’intime et ne peut s’éprouver qu’entre maçons du même sexe. Ceux qui disent que c’est le sens de l’histoire, que l’image et le passé du GOB plaident naturellement pour la mixité. Ceux qui pensent que ce n’est pas la peine d’ouvrir le GOB aux femmes, parce que celles-ci peuvent déjà vivre leur initiation maçonnique dans des obédiences mixtes. D’autres livrent des explications moins consensuelles qu’un vénérable schématise par  » un mec ramène tout au sexe « . Il évoque le soupçon d’une loge mixte supposée propice aux rencontres et à la séduction.  » Les maçons viennent aussi en loge pour fuir leur compagne un soir par semaine. Ils refusent d’ouvrir cet espace protégé « , confie Jean Somers. Ce n’est pas seulement une question de badinage. Ainsi les frères ne seraient pas partageurs.  » Les hommes refusent de partager le pouvoir avec les femmes, qu’il s’agisse de titres ou d’occuper des fonctions. Certains craignent que, si on initie des femmes, un jour l’une d’entre elles devienne grand maître du GOB « , soupire-t-il.


Femmes et franc-maçonnerie : pourquoi les frères se déchirent

© NADIA DIZ GRANA


Cependant, l’envers du décor dévoile une espèce de  » ligne de fracture « , celle qui oppose entre autres les Régions. En fait, les positionnements sont relativement simples : les Flamands prônent ouvertement la mixité tandis que les Wallons se refusent, par tradition, à accueillir les femmes à égalité avec les hommes. Le texte fondateur de la maçonnerie, rédigé en 1723 par le pasteur londonien Anderson, expose que  » les esclaves, les femmes et les hommes immoraux et scandaleux  » ne peuvent être admis en loge. Les maçons du xviiie siècle ne veulent intégrer que des êtres libres, or, selon eux, les femmes ne le sont pas, puisqu’elles dépendent des hommes et qu’elles se trouvent sous la coupe de prêtres. Quant aux Bruxellois, ils se situent entre les deux positions.  » Mais les Wallons étant les plus nombreux, ils barrent la route à toute réforme « , déclare un ex-grand maître du GOB, excédé par leur résistance, faisant de la maçonnerie  » l’un des derniers milieux à maintenir cette ségrégation « .

Une frange réduite de loges semblent prêtes à initier des femmes.

Un constat identique s’observe au sujet des visites d’initiées dans les ateliers du GOB. Une enquête réalisée par l’ordre a montré que les loges flamandes sont très nombreuses à recevoir des soeurs, et ce à toutes les tenues, alors que ça ne concerne qu’une stricte minorité d’ateliers wallons. S’ajoute une autre ligne de partage au sein de l’institution, qu’on appelle  » générationnelle « . Sans doute les plus jeunes du GOB, trentenaires et quadragénaires, sont davantage prêts à plancher avec des sœurs. Les plus âgés, plus anciens, pourraient se cabrer. « Les nouvelles générations de frères, qui vivent la mixité dans leur vie profane depuis l’école maternelle, ne comprennent pas que nous ayons encore ce débat, constate l’ancien dignitaire. J’ai quand même un peu honte qu’on en soit encore là alors que d’autres sujets de société émergent comme la transsexualité ou les dérives sectaires. »


Parmi les frères, certains rappelent que la loge est un endroit particulier où " le maçon vit un parcours initiatique qui touche à l'intime et ne s'éprouve qu'entre maçons du même sexe ".

Parmi les frères, certains rappelent que la loge est un endroit particulier où  » le maçon vit un parcours initiatique qui touche à l’intime et ne s’éprouve qu’entre maçons du même sexe « . © HATIM KAGHAT POUR LE VIF/L’EXPRESS


Liberté de choix plutôt que volonté de changement

Mais cette fois, c’est donc  » oui  » ou  » non « .  » Poser la question de cette façon et opposer les  » progressistes  » et les  » conservateurs « , c’est un piège, ça n’a aucune chance d’aboutir. Il faut trouver l’issue la plus sage « , avance le grand maître Henry Charpentier. Eh bien, ce sera  » oui, mais… « . Pour trancher le différend, le GOB a le choix entre plusieurs stratégies, déjà brossées dans le rapport de 2010. Celle qui tient la route verrait l’obédience reconnaître la mixité mais laisserait la souveraineté à chaque loge de se prononcer. Autrement dit, on permettrait aux ateliers qui le désirent d’affilier et d’initier des femmes au sein d’un GOB inchangé. Les autres qui préféreraient demeurer masculins le resteraient. Les loges devraient, chacune, marquer leur préférence : veulent-elles admettre des femmes ? La mixité progresserait au rythme choisi par chacune.

Une deuxième solution propose de fonder une nouvelle obédience, à côté du GOB masculin, une espèce de Grand Orient mixte, souverain. Cette piste n’exclut pas également la création d’un Grand Orient féminin, complétant ainsi la famille de la maçonnerie libérale et adogmatique. Ces trois obédiences, rassemblées sous le label de l’asbl Grand Orient de Belgique et liées par un pacte commun, coexisteraient sur un pied d’égalité.

Une grande partie de frères se retrouvent dans la première idée, au nom des valeurs mêmes de la maçonnerie. Ce qui fait dire à certains, promixité, qu’on préférait s’en tenir à une liberté de choix plutôt qu’à une vraie volonté de changement.  » En fait, c’est plutôt oui au principe général de la mixité, mais pas chez nous « , assure Jean Somers. Car, si la première option devait l’emporter, verra-t-on vraiment davantage de femmes entrer au GOB ? Les loges qui voteraient en faveur d’une ouverture aux femmes ne vont pas toutes en intégrer. Ainsi, il n’y a pas eu de raz de marée dans les temples du Grand Orient de France. Aujourd’hui, la proportion de sœurs représente presque 6 %, à peu près 3 000 parmi les quelque 50 000 membres. La plupart sont des affiliations (les transferts en provenance d’une autre obédience mixte ou féminine), et l’obédience éprouve quelquefois des difficultés à trouver des ateliers d’accueil pour les candidates.

En réalité, une frange réduite de loges semblent prêtes à intégrer des femmes. En observateur chevronné, Jean Somers estime que cela concerne 10 % des ateliers du GOB. Le grand maître Henry Charpentier en voit peu également, les évaluant à moins d’une dizaine. Leur nombre ne risque pas d’augmenter avant de nombreuses années : le système de cooptation des nouveaux initiés favorisera le maintien d’un recrutement majoritairement masculin, les hommes continuant de se choisir entre eux. De fait, l’entrée en maçonnerie est largement conditionnée par l’environnement proche. Cela produit – autre effet pervers – des nouveaux initiés mâles, sociologiquement plutôt similaires : trop de mixité sociale. Les traditions ont la vie dure. Mais il émerge quand même une tendance de fond : le refus des femmes décline, mais très lentement. « Il est possible qu’un jour, le grand maître du Grand Orient soit une femme, conclut Jean Somers, mais je ne le verrai pas de mon vivant. »


Soraya Ghali – Le Vif / L’Express


(1) Rue Lessing. Vers la rénovation de la franc-maçonnerie, par Jean Somers, Academic & Scientific Publishers, 2017, 184 p.

(2) Dis, c’est quoi la franc-maçonnerie ?, par Jean Somers, Renaissance du livre, 2018, 90 p.