Antibiomania : quand un antibiotique vous envoie en psychiatrie !

antibiotique


C’est dingue les effets secondaires que l’on peut rencontrer lors de l’utilisation de médicaments qui peuvent paraître aussi anodins comme les antibiotiques. C’est d’autant plus fou qu’il existe, comme nous le savons, d’autres remèdes naturels connus pour leur innocuité et qui ont prouvé leur efficacité contre l’Helicobacter pylori, comme le mastic de chios (ou résine de pistachier).


Une femme de 61 ans souffrant d’un ulcère de l’estomac se voit prescrire par son médecin généraliste des antibiotiques. La routine. A ceci près que ce traitement va conduire cette patiente à être hospitalisée d’urgence en psychiatrie.

Cinq jours auparavant, Mme H. a débuté un traitement comportant trois antibiotiques pour un ulcère gastroduodénal. Cette lésion de la paroi interne de l’estomac, ou de la première partie de l’intestin appelée duodénum, résulte d’une inflammation chronique due à la bactérie Helicobacter pylori.

Le traitement de Mme H. comporte de l’amoxicilline pendant cinq jours, ainsi que deux autres antibiotiques, la clarithromycine et le métronidazole, débutés à partir du sixième jour et administrés pendant cinq jours. De l’oméprazole, médicament visant à diminuer la sécrétion acide de l’estomac, est également prescrit.

Cinq jours après le début de l’antibiothérapie, la patiente devient agressive, irritable, insomniaque. Elle éprouve le besoin de parler avec un débit rapide et continu (logorrhée). Ces symptômes psychiatriques conduisent la patiente à interrompre le traitement antibiotique. Mme H. est alors adressée par ses proches aux urgences avant d’être hospitalisée dans un service de psychiatrie.

Épisode maniaque

La patiente est agitée et refuse les soins. Elle a des idées délirantes avec une thématique de persécution. Elle présente ce que les psychiatres appellent un épisode maniaque (mania, en anglais médical), un état caractérisé par une exaltation de l’humeur. Il s’agit d’une urgence psychiatrique qui se traite en milieu hospitalier, en l’occurrence dans le pôle psychiatrie de l’hôpital Albert-Chenevier de Créteil (Val-de-Marne).

Les médecins ne détectent aucune trace de drogue ou d’autre substance addictive. L’IRM cérébrale, réalisée afin d’éliminer une cause neurologique, est normale. Un traitement par un psychotrope stabilisateur de l’humeur (divalproate de sodium) est débuté au deuxième jour de l’hospitalisation. L’équipe hospitalière maintient l’arrêt des antibiotiques. Les idées délirantes disparaissent en quatre jours. Mme H. retrouve une humeur normale très rapidement et ne souffre plus d’insomnie. À la sortie d’hospitalisation, elle conserve son traitement. Il sera maintenu pendant deux ans en prévention des rechutes et arrêté progressivement au vu de l’absence de récidive, indiquent le Dr Thibault Legendre et ses collègues dans un article publié dans le numéro d’avril 2017 de la revue L’Encéphale.

Au cours des deux ans qui ont suivi cet épisode maniaque, la patiente n’a pas présenté d’autre trouble de l’humeur. Étant donné la situation clinique de la patiente, il a été proposé d’arrêter le traitement par divalproate de sodium et de poursuivre le suivi psychiatrique.

Mme H. a donc présenté des symptômes psychiatriques suite à la prescription d’antibiotiques. Il s’agit là d’un effet secondaire rare. Les deux premiers cas ont été décrits dans la littérature médicale en 1995. Depuis cette publication, une douzaine de cas similaires ont été rapportés, notamment en lien avec la clarithromycine et le traitement de l’infection à H. pylori. En 2002, une étude américaine a décrit 21 cas de syndrome maniaque induit par antibiotiques (6 impliquant la clarithromycine, 13 l’isoniazide, et 1 l’érythromycine et l’amoxicilline), ainsi que 82 cas rapportés à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) : 27,6 % par clarithromycine, 14,4 % par ciprofloxacine et 12 % par ofloxacine. Le terme « antibiomania » (contraction d’antibiotics et mania) est alors créé pour désigner cette réaction rare aux antibiotiques.

Antibiomania, un risque non négligeable

La clarithromycine, un antibiotique de la famille des macrolides, est le plus souvent incriminé. En 2011, une étude italienne a rapporté 38 cas de patients, âgés en moyenne de 51 ans, chez lesquels la clarithromycine a entraîné des symptômes psychiatriques : syndrome délirant (31,5 %), hallucinations (8 %), syndrome maniaque (26 %), épisode psychotique bref (29 %). À l’arrêt de la clarithromycine, les symptômes psychiatriques se sont amendés généralement en trois jours même si 58 % d’entre eux ont nécessité la prise de neuroleptiques ou de benzodiazépines au cours de la phase aiguë. Cette même étude a rapporté que 14 patients sur les 38 (36,8 %) avaient déjà présenté un trouble psychiatrique. « Il est difficile de conclure si la présence d’antécédents psychiatriques constitue un facteur de risque d’antibiomania, même si on peut le suggérer », déclarent les médecins français. Selon eux, l’existence  d’un épisode psychiatrique antérieur permet de justifier la mise en route d’un traitement thymorégulateur après à un épisode d’antibiomania.

Concernant Mme H., les auteurs indiquent ne pas savoir lequel des trois antibiotiques prescrits est à l’origine de l’antibiomania. « Parmi les cas non publiés d’antibiomania et rapportés à la Food and Drug Administration [agence sanitaire américaine], la clarithromycine est impliquée dans 62,3 % des cas, le métronidazole dans 3,3 % et l’amoxicilline dans 1,6 % », précisent les auteurs.

La France, gros consommateur d’antibiotiques

Un récent rapport de l’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé) indique qu’il a été vendu en France 786 tonnes d’antibiotiques destinés à la santé humaine en 2015. Plus de 90 % des antibiotiques sont consommés en médecine de ville et 7 % en établissements de santé. La France se situe en 2015 au quatrième rang en Europe pour la consommation d’antibiotiques en ville. Globalement, la consommation d’antibiotiques a diminué de 11,4 % entre 2000 et 2015 mais est en hausse de 5,4 % depuis 2010. Elle reste très élevée à raison de 29,9 doses pour 1 000 habitants et par jour. En Europe, la consommation d’antibiotiques en ville est en moyenne de 22 doses pour 1 000 habitants et par jour. La France se situe donc parmi les pays les plus consommateurs d’antibiotiques en Europe, même si elle n’occupe plus le premier rang. En 2014, elle se plaçait au troisième rang, derrière la Grèce et la Roumanie.

Ces éléments, conjugués à l’émergence de la résistance aux antibiotiques, font dire aux auteurs que l’antibiomania est « un risque non négligeable liée à la fréquence des prescriptions d’antibiotiques » et qu’ « il est donc nécessaire que ce phénomène soit pris en compte comme un diagnostic différentiel possible de manie ». Autrement dit, d’évoquer dans certains cas la possibilité qu’un syndrome maniaque soit imputable à un traitement antibiotique.

« L’antibiomania est peu connue, alors qu’il nous semble nécessaire d’être vigilant et informé de cet effet secondaire » afin d’arrêter l’antibiotique dès l’apparition d’un syndrome maniaque ne relevant pas d’une autre cause, soulignent les auteurs. Après « Les antibiotiques, c’est pas automatique ! », le prochain slogan sera-t-il ? : «  Urgence psychiatrique, c’est peut-être les antibiotiques. »

Marc Gozlan – Réalités biomédicales 


Syndrome maniaqueLors d’un épisode maniaque, le patient est joyeux, excité. Ceci s’accompagne le plus souvent d’idées de grandeur (mégalomanie), de difficultés à fixer son attention sur un sujet précis, d’une réduction du temps de sommeil et d’une agitation psychomotrice. Les pensées, les mouvements, tout est accéléré : jeux de mots, désinhibition, coq à l’âne, troubles de l’attention.

Il est parfois nécessaire de réaliser une hospitalisation sous contrainte et de mettre le patient en chambre d’isolement. Au plan médico-légal, il convient de protéger les intérêts financiers du patient (s’il a fait des dépenses inconsidérées) en demandant une sauvegarde de justice (mesure juridique de protection des biens). Il importe également de réduire l’agitation, de protéger le patient de lui-même (possibilité d’achats pathologiques, de conduites sexuelles à risque, d’actes de violence), mais également de prévenir la rechute.

 

Antibiomania : les hypothèses

Le mécanisme pouvant expliquer ce phénomène d’antibiomania est encore incertain et nécessite un approfondissement de la recherche afin d’explorer plusieurs hypothèses, indiquent les auteurs dans leur article publié dans L’Encéphale.

Un premier mécanisme impliquerait une forte concentration sanguine de l’antibiotique. Celle-ci serait due à une prescription de l’antibiotique à une posologie élevée ou chez certains patients à un métabolisme particulier du médicament. L’augmentation de la concentration plasmatique de l’antibiotique faciliterait sa diffusion à travers la barrière hémato-céphalique qui contrôle le passage de diverses substances entre le sang et le cerveau. Les antibiotiques de la famille des macrolides pourraient exercer une action sur certains récepteurs cérébraux, dits GABAergiques, ce qui expliquerait la symptomatologie maniaque.

La seconde hypothèse repose sur le fait que les macrolides pourraient avoir un effet épileptogène, l’activité épileptique déclenchée par l’antibiotique pouvant mimer des symptômes psychiatriques. Il est recommandé de réaliser un électroencéphalogramme en cas de doute.

Enfin, plusieurs études récentes décrivent des liens entre la flore bactérienne intestinale (aujourd’hui appelée microbiote intestinal) et certaines pathologies psychiatriques. La prise d’antibiotiques pourrait provoquer des changements du microbiote intestinal dont on sait qu’il intervient dans la synthèse de certains neurotransmetteurs, molécules qui, elles, agissent au niveau cérébral. Et les auteurs de préciser que « certaines bactéries comme le Lactobacillus et le Bifidobacterium sécrètent de l’acide gamma-aminobutyrique (GABA), certaines comme l’Escherichia de la noradrénaline et d’autres comme le Streptococcus de la sérotonine ». Cela pourrait expliquer que les antibiotiques, susceptibles de perturber le microbiote intestinal, puissent aussi avoir un effet sur le système nerveux central et donc être parfois impliqués dans le déclenchement de troubles neuropsychiatriques.

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