On a l’impression que tout le monde est au courant sur la place de Paris des magouilles d’Alexandre Benalla et Vincent Crase, sauf la justice qui mettra toujours un temps fou pour réagir et un temps encore plus fou pour juger, surtout s’il est question de francs-maçons.

Vous remarquerez également que les médias hexagonaux peuvent jacter pendant des heures sur ce couple Benalla/Crase sans jamais parler de leur appartenance aux loges maçonniques, appartenance qui est pourtant essentielle à la compréhension de cette affaire.


Contrairement à ce qu’il a toujours affirmé, Alexandre Benalla était bel et bien impliqué dans la négociation d’un contrat de sécurité avec un oligarque russe trouble, selon Mediapart.

Nouvel épisode dans « l’affaire Benalla ». Le Parquet national financier a confirmé jeudi avoir ouvert une enquête pour « corruption » à propos d’un contrat de sécurité négocié par l’ancien conseiller d’Emmanuel Macron avec Iskander Makhmudov, un sulfureux oligarque russe, du temps où il travaillait encore à l’Élysée, selon les révélations de Mediapart. Une activité parallèle dont Alexandre Benalla a nié jusqu’ici l’existence. Mais les nouveaux éléments apportés par Mediapart laissent planer le doute sur son rôle. Europe 1 vous explique les tenants et les aboutissants de ce nouveau rebondissement.

Qui est Iskander Makhmudov ?

À 55 ans, Iskander Makhmudov possède la 16ème fortune de Russie, avec quelque 6,4 milliards d’euros, selon Forbes. Cet homme d’affaires d’origine ouzbèke a fait fortune dans la métallurgie. Il est président et actionnaire majoritaire de la Compagnie minière et métallurgique de l’Oural (UMMC), qui emploie 70.000 personnes à Ekaterinbourg. Véritable moteur de la ville, il est également propriétaire du club de basket féminin local, le plus titré en Russie et très en vue en Europe (quatre Euroligue gagnées depuis 2003).

Un homme discret.

Iskander Makhmudov s’est aussi fait remarquer en tant qu’actionnaire minoritaire de Transmashholding, un fabricant de locomotives, partenaire d’Alstom en Russie. Une position qui lui permit de bénéficier de nombreuses commandes publiques jusqu’à ce qu’il se retire petit à petit. Bien que distingué par Vladimir Poutine en 2018 pour ses « mérites devant la patrie », il n’est guère proche du Kremlin. Très discret, il donne peu d’interviews dans la presse et se montre rarement dans les raouts économiques russes.

Le nom d’Iskander Makhmudov est depuis quelques années associé à la mafia russe. En 2009, il avait été visé par une enquête de la justice espagnole pour blanchiment d’argent à travers une entreprise ibérique, Vera Mettalurgica, pour le compte d’Izmailovskaïa, une branche de la mafia moscovite. Transmis en 2011 à la justice russe, le dossier a été clos pour manque de preuves. Selon Mediapart, l’oligarque est toujours soupçonné par plusieurs pays européens d’être lié au groupe criminel de Moscou.

Un patrimoine conséquent.

Makhmudov possède, en France, un patrimoine important : des terrains de chasse aux alentours de Blois, une villa à Ramatuelle, sur la Côte-d’Azur, le Château des Pins à Soings-en-Sologne, dans le Loir-et-Cher. « Depuis environ quinze ans qu’il a acheté cette propriété, personne ne l’a jamais vu ici », assure au Figaro le maire de la ville, Bernard Biette.

Sur quoi porte le contrat en question ?

En juin 2018, Iskander Makhmudov a choisi de confier la protection de sa famille et de ses biens immobiliers, en France et à Monaco, à Mars, une société de sécurité privée sans référence particulière. Sauf qu’elle est dirigée par Vincent Crase, ex-employé de La République en marche et ami d’Alexandre Benalla, présent avec lui lors de la manifestation du 1er mai place de la Contrescarpe. Mediapart avait révélé l’existence de ce contrat le 17 décembre, affirmant qu’Iskander Makhmoudov avait rémunéré, en guise de premier versement, Vincent Crase à hauteur 294.000 euros.

Le 21 janvier, Vincent Crase avait affirmé devant le Sénat avoir travaillé pour cet oligarque russe une fois parti de l’Élysée, et sans l’aide d’Alexandre Benalla, mis en examen comme lui pour des violences sur des manifestants le 1er mai 2018. Mais selon Mediapart, les discussions autour du contrat ont commencé « dès l’hiver 2017» et « se sont accélérées en juin » 2018.

Quel serait le rôle d’Alexandre Benalla ?

Officiellement, le nom d’Alexandre Benalla n’apparait pas dans cet accord. Mais le contrat négocié par la société de Vincent Crase a en réalité été sous-traité à une autre entreprise de sécurité, Velours, pour laquelle Alexandre Benalla a travaillé avant d’assurer la sécurité d’Emmanuel Macron. Alors qu’il travaillait encore à l’Élysée, le conseiller du président « a rencontré à plusieurs reprises le représentant de l’oligarque en France, l’homme d’affaires Jean-Louis Haguenauer », écrit Mediapart.

« On peut imaginer des éventuelles surfacturactions de contrat qui peuvent cacher plus que des prestations de sécurité », a commenté auprès de l’AFP le journaliste Fabrice Arfi, co-responsable des enquêtes de Mediapart. « La dissimulation par Benalla de son implication laisse aussi planer le soupçon », a-t-il ajouté, faisant référence aux dénégations fermes de l’intéressé quant à sa participation à la négociation du contrat, lors son audition au Sénat le 21 janvier.

La défense d’Alexandre Benalla est mise à mal par l’enregistrement d’une conversation téléphonique avec Vincent Crase, le 26 juillet, document dévoilé par Mediapart. Les deux hommes envisageaient alors de mettre en place un nouveau montage financier pour le contrat, après que Velours ait jeté l’éponge pour ne pas être éclaboussée par « l’affaire Benalla ». Résultat, « une discrète société, ‘France Close Protection’, voit le jour le 16 octobre », affirme Mediapart, précisant qu’elle est dirigée par « un ancien militaire qui travaillait sur le contrat pour Velours ». Elle aurait alors employé Alexandre Benalla à partir de novembre, lui versant à ce titre plus de 12.000 euros par mois.

Pour tirer tout cela au clair, le Parquet national financier a saisi la Brigade de répression de la délinquance économique, le service de la PJ parisienne spécialisé dans le favoritisme et la corruption.

Remous à Matignon

Cette affaire a également abouti jeudi à la démission de la cheffe du groupe de sécurité du Premier ministre  (GSPM), Marie-Elodie Poitout. Après la publication des extraits sonores par Mediapart, des journalistes ont en effet tenté de vérifier auprès de Matignon des rumeurs selon lesquelles cette conversation avait été enregistrée au domicile de cette dernière. Son compagnon, Chokri Wakrim aurait également été « sollicité par Alexandre Benalla pour travailler sur le fameux contrat russe » selon Libération.

 

Photo d’illustration : Alexandre Benalla avait assuré au Sénat ne pas avoir participé à la négociation du contrat russe. © BERTRAND GUAY / AFP