L’enquête pour viol déposée en Suisse contre Tariq Ramadan avance, la plaignante ayant été auditionnée ainsi que plusieurs personnes impliquées dans cette autre affaire.



Affaire Tariq Ramadan

La plaignante suisse a été auditionnée Depuis le dépôt d’une plainte, il y a deux mois et demi, pour viol contre l’islamologue, la police a procédé à plusieurs auditions. Par Sophie Roselli

Qu’en est-il de la plainte pour viol d’une Suissesse contre Tariq Ramadan ? Depuis son dépôt le 13 avril, le Ministère public genevois a ouvert une enquête et la police a procédé à plusieurs auditions et vérifications, selon nos informations. La procédure débute à peine, dans la sérénité. Rien à voir avec l’instruction menée depuis huit mois en France, attaquée récemment par cent intellectuels, dont un Suisse. Les faits dénoncés à Genève remontent au 28 octobre 2008. Brigitte (prénom d’emprunt), âgée d’une quarantaine d’années à l’époque, affirme avoir été invitée par l’islamologue genevois à discuter d’une conférence privée organisée dans la Cité de Calvin.

La Suissesse, de confession musulmane, dit s’être rendue au rendez-vous, dans une salle de dîner d’un hôtel de la Rive droite. Le célèbre prédicateur, qui enregistrait le lendemain une interview à la Télévision suisse romande, l’aurait attirée dans sa chambre sous un prétexte. Là, il l’aurait abusée sexuellement et violentée toute la nuit.

L’islamologue est accusé de séquestration, contrainte sexuelle et viol avec la circonstance aggravante de la cruauté. La victime présumée a pu être auditionnée ces derniers jours. Son avocat, Me Romain Jordan, confirme ces éléments : « Ma cliente a été entendue dans le cadre de cette procédure en cours devant la Brigade des mœurs de la police judiciaire genevoise. Plusieurs inspecteurs et inspectrices sont chargés de sa conduite. » Certains points figurant dans le récit de la plaignante ont fait l’objet de vérifications et plusieurs personnes évoquées dans la plainte ont aussi été entendues par les enquêteurs, d’après nos renseignements. Des mois d’enquête Jusqu’à présent, « cette procédure n’est pas contradictoire » , indique Romain Jordan, qui n’entend pas la commenter plus avant. Cela signifie que la police entend séparément toute personne utile à l’enquête et établit tout ce qui peut l’être. Cette phase-là peut durer des semaines ou des mois, selon les circonstances. Si les investigations aboutissent à la conclusion que Tariq Ramadan doit être entendu comme prévenu, le Ministère public pourrait lancer une commission rogatoire. Car l’une des particularités du dossier réside dans le fait que le Suisse se trouve en détention provisoire depuis le mois de février en France, où il est accusé d’avoir commis trois viols. Il nie les faits, mais a reconnu depuis peu avoir eu des relations sexuelles extraconjugales, notamment avec une Suissesse, laquelle n’est pas Brigitte. Quand et comment pourrait-il être entendu sur le volet pénal genevois ? Impossible de le savoir à ce stade.

Le Ministère public genevois garde le silence. En France, l’affaire électrise chaque partie. Les trois plaignantes sont parfois menacées et régulièrement dénigrées publiquement par les partisans de l’intellectuel genevois. Notamment par l’un de ses fidèles alliés, le Vaudois Jacques Neirynck, ancien professeur à l’EPFL et ancien conseiller national PDC, signataire d’une lettre ouverte d’intellectuels du monde entier exigeant une procédure française équitable. « Certaines accusations sont absurdes. Comme cette femme qui prétend avoir été violée neuf fois en deux ans tout en entretenant une correspondance » , a déclaré il y a une semaine Jacques Neirynck dans « Le Matin » . « Ces propos sont doublement révoltants, réagit Me Jordan. D’abord parce qu’ils émanent de quelqu’un qui ne sait rien du dossier. Ensuite parce qu’ils trahissent une méconnaissance coupable du traumatisme de l’agression sexuelle, comme l’emprise qui peut parfois malheureusement l’accompagner. » L’emprise, une question centrale dans l’affaire Tariq Ramadan, balayée pourtant par son avocat français et ses partisans, pointant la moindre contradiction dans les récits des plaignantes françaises. « Victime d’une agression, la personne sous emprise se raccrochera à l’idée que son agresseur a pu être « gentil » à d’autres moments, estime pour sa part Me Jordan. Elle va chercher à comprendre pourquoi de tels faits se sont passés, et souvent ce qu’elle a pu faire de mal. Il est scientifiquement établi qu’une femme violée pourra maintenir une correspondance en parallèle de ses agressions dans le but de comprendre. Ou même aller jusqu’à retourner vers son agresseur. » Ceci n’est pas le cas de sa cliente, précise-t-il. D’une manière générale, ces comportements « ne constituent en rien une contradiction à la crédibilité d’un récit. Bien au contraire, ils s’observent fréquemment dans pareille situation. »

Libérée d’un poids

Dans ce contexte ultra émotionnel, comment Brigitte vit-elle la situation? Elle refuse catégoriquement de s’exprimer dans les médias. Son avocat souligne qu’en portant plainte, « elle a été libérée d’un poids qu’elle portait depuis plus de neuf ans » . Le fait d’attendre tant d’années avant de s’en remettre à la justice interpelle forcément, mais est loin d’être rare dans les affaires de viol. « Déposer une plainte contre ce prédicateur influent paraissait insurmontable pour elle à l’époque; et alors que le climat est devenu plus favorable à la manifestation de la vérité, elle regrette que des personnalités en soient encore à fermer les yeux et à parler d’ « absurdité » . Contactés hier, les avocats genevois de Tariq Ramadan, Mes Pierre de Preux et Guerric Canonica, ne font pas de commentaire.