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Booba en 2011. (GUILLAUME BAPTISTE / AFP)

Il n’y a que les bobos décadents dégénérés des Inrockuptibles pour oser dire que le travail (sic) de Booba est de l’art, de la poésie. C’est d’ailleurs toujours des hommes blancs – pure souche – qui font la promotion de cette hérésie sonore aux clips pornographiques où vulgarité, bling bling et violence sont considérés comme des expressions artistiques ! Qui est le patron de Skyrock et qui sont ses salariés responsables de la diffusion de masse de cette folie ?



Trop souvent cantonné à une image d’artiste « bling-bling », Booba est surtout un redoutable poète.
Dans un documentaire diffusé sur YouTube, Souheil Medaghri, démontre les spécificités d’une écriture – bien plus travaillée et complexe qu’elle ne le laisse croire.

Depuis ses premiers trajets en RER C, Booba a fait du chemin. Inscrit dans la panthéon du rap français, le duc cite désormais Arthur Rimbaud et son célèbre « dormeur du Val » sur Instagram. Contrairement aux préjugés, l’œuvre du rappeur est elle-aussi, imprégnée de poésie. Un parallèle soutenu par Souheil Medaghri, qui avec son documentaire Booba, des poèmes sans poésie (disponible sur YouTube), décrypte brillamment les spécificités d’une l’écriture – bien plus travaillée et complexe qu’elle ne le laisse croire. L’occasion d’étudier de plus près sa discographie, faite de classiques du rap français et de disques précurseurs.

Comment vous est venue l’idée de consacrer un documentaire aux textes de Booba ?

Souheil Medaghri – Quand j’étais au lycée, j’avais deux amis hyper fans de Booba qui venaient de deux planètes opposées. Un banlieusard toujours en avance niveau son, et un intello profil major de promo ; ils n’arrêtaient pas de me parler de Temps Mort. Avec le temps, j’ai rencontré des fans si différents… tous connaissent ses paroles par cœur, et avaient chacun un rapport très personnel avec sa musique.

Et de l’autre côté, j’en avais marre de m’embrouiller avec des gens en soirée qui n’entendaient que la vulgarité, le bling bling et l’agressivité. Il y avait comme un malentendu sur sa place dans la culture qui était fascinant. Du coup, c’est devenu un défi : comprendre et partager sa plume.

Qu’est-ce qui caractérise les textes de Booba ?

Ce qui frappe d’abord, c’est à quel point son écriture est imagée, comme le décrit justement Thomas Ravier en le qualifiant de « Démon Des Images ». Son écriture est hyper cinématographique, comme une suite de flash, ou des tableaux sonores. Il ne va pas dire « nique la police », mais « j’ai roté mon poulet rôti et recraché deux îlotiers ». Ses textes sont pleins de petites vignettes, incongrues et visuelles qui vous explosent au visage. Il y a une multitude d’autres ingrédients plus subtils qui sont tout aussi importants que les punchlines. La rupture de l’espace temps où l’on passe d’un lieu, d’une époque à une autre, la stimulation sensorielle, les allers-retours entre précision chirurgicale de la plume aux dictons abstraits. Peu de thèmes précis, mais une absolue cohérence sur le discours et la conception de la vie, des images qui associées ensemble forment ce « puzzle de mots et de pensées », si complexe.

Quelles sont les spécificités qui lui ont permis de rester au sommet de la scène rap francophone depuis une vingtaine d’années maintenant ?

Contrairement à ce qu’on peut penser, son message dépasse largement le cadre de la rue. Il décrit peu la vie dans le ghetto mais plutôt ses états d’âmes, une vision de la vie nihiliste, mais aussi l’auto-glorification et un matérialisme assumé. Ses textes expriment une part d’ombre qu’on a tous en nous. Le regard qu’il porte sur la société est tout à fait en phase avec le monde d’aujourd’hui. Les valeurs qu’ils défend sont hyper cohérentes, et peuvent toucher tout le monde. Il est plus le reflet d’une réalité française actuelle, plus américanisée, matérialiste, indépendante, cynique que celle d’une France encore fantasmée (intellectuelle, idéaliste, inclusive) auquel une bonne partie de la population française ne croit plus.

Comparer Booba à des écrivains comme Baudelaire, Hugo ou encore Verlaine peut ressembler à une hérésie pour certains. Pourtant, la comparaison est beaucoup plus pertinente qu’on ne peut le croire. Qu’est-ce qui le rapproche de ces grands poètes ?

C’est complètement normal. Verlaine, Baudelaire… Ce sont des mythes de la culture française. On les étudie à l’école, on voit leur nom de rue partout, ils ont la crédibilité que seul le temps peut accorder. J’ai conscience que cela puisse être choquant de les mettre au même niveau que Booba. Pourtant, quand on enlève tous les lauriers et la sacralisation, et que l’on se concentre sur l’art pur, il y a beaucoup plus de similarités qu’on ne le croit.

Baudelaire et Booba utilisent le symbolisme comme clé de voûte de leur approche de l’écriture. Les Fleurs Du Mal, c’est un recueil qui repose presque entièrement sur une conception du monde réel qui n’est qu’une expression tangible du monde des idées. Ce qu’il appelle « L’universelle analogie ». Là où Baudelaire va dire « Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage parsemé de ça et là par de brillants soleils », Booba va dire « Ma jeunesse a la couleur des trains, rer C, pendant le trajet je devais de percer ». La démarche poétique est exactement la même, l’utilisation de correspondances (l’orage/ le RER C) pour exprimer avec plus de clarté leurs émotions (le spleen/ la monotonie). Ils partagent la même ambivalence morale. Le regard qu’ils posent sur des scènes anodines ou méprisables va se retrouver magnifié.

Comment définiriez-vous la poésie aujourd’hui ?

C’est une question que je n’ai pas arrêté de me poser tout au long du documentaire. Déjà, je sais ce qu’elle n’est pas. La poésie ne se compose pas uniquement d’alexandrins et des rimes. C’est un certain regard posé sur le monde, une façon de fissurer la réalité pour y laisser passer les visions d’un auteur. La poésie est beaucoup plus visuelle qu’avant ; une image est beaucoup plus instantanée et spectaculaire. Aujourd’hui, elle joue plus sur l’inconscient collectif, et manipule les symboles de la culture populaire, comme dans le dernier clip de Childish Gambino.

On parle ici de Booba comme d’un « poète sans poésie ». Mais sans atteindre le « beau », Booba arrive tout de même à transmettre des émotions. Comment détourne-t-il la poésie ?

Pour comprendre Booba, il faut d’abord accepter une bonne dose de vulgarité et d’argot. Se débarrasser de l’inconscient collectif qui entoure la poésie. Chez Booba, la beauté n’est pas dans les fioritures, elle est plus cachée. Quand on se débarrasse des effets de style artificiels, distractions du vocabulaire, on peut se concentrer sur l’essentiel. « Des poèmes sans poésie », cela signifie qu’au premier abord, son écriture est parlée, vulgaire et chaotique. Mais lorsque l’on gratte la surface, on y trouve des fulgurances et l’essence même de ce qui fait la poésie. Il explore de nouvelles facettes de la langue et la façon dont les mots peuvent être combinés. Un peu comme quand les peintres cubistes déstructuraient une image pour mettre en avant différentes perspectives.

Son imagerie est plus teintée des repères de son époque, ce qui lui donne plus de pertinence et d’efficacité. Contrairement à la chanson française actuelle, qui se complait dans une certaine abstraction, ses textes sont baignés de concret et de modernité. « Un bloc de shit, un bloc note sur moi, j’prend l’periph, circulaire, comme le canon d’un glock ». Ici, le thème central, tourner en rond, n’est jamais mentionné, mais évoqué et rapproché de la violence et la mort, c’est une façon d’écrire instable, débordante, imparfaite, par essence poétique.. Elle exprime la même idée que le spleen de Baudelaire mais dans un style plus moderne, imprévisible et percutant.

La comparaison MC Solaar/Booba est très intéressante. Comment expliquer que le premier jouisse d’une image aussi flatteuse auprès du monde intellectuel alors que le second est beaucoup plus clivant ?

MC Solaar bénéficie d’un capital sympathie énorme, car son approche de la poésie est plus proche de celle qui nous est inculquée sur les bancs de l’école. Il y a des gentils jeux de mots facilement décodables, et quelque chose de satisfaisant dans le fait de déconstruire ses textes. Alors que chez Booba, la profondeur est beaucoup moins évidente, et bien plus difficile à expliquer. Solaar a une voix hyper douce, agréable à l’écoute, très accessible. Alors que le grand public a une réaction de rejet épidermique en écoutant l’accent de B2O, qui est hyper agressif (surtout sur ses premiers albums). Il a beau sortir les plus belles phrases, un auditeur lambda n’aura pas forcément la patience d’aller chercher plus loin.

L’opinion de Solaar est généralement consensuelle, on reste dans le terrain du jeu lyrical inoffensif. Booba est plus ancré dans les enjeux de son époque, son point de vue, iconoclaste, met la France face à ses contradictions. Il y a aussi un individualisme et un matérialisme assumé, il flirte avec la misogynie, l’homophobie. Tous ces points mettent en général le grand public mal à l’aise. Mais vraiment, le plus gros problème pour le grand public reste sa vulgarité. Il prend un malin plaisir à juxtaposer des images brillantes avec des « nique ta mère la pute ».

En découvrant votre documentaire, on se rend compte qu’il y a en réalité plusieurs niveaux de lecture…

Son écriture laisse une énorme place à l’interprétation. « Quand j’ai la clé, j’m’en sers pour casser le carreau », il y a une psychologie complexe derrière cette réflexion. Peu importe les efforts, on ne peut pas changer la nature d’un homme. Cela a des répercussions profondes sur sa vision de la justice sociale. Il y a un fatalisme, même avec les bonnes cartes en main, c’est trop tard pour prendre un autre chemin. C’est une lecture déterministe du monde qu’on retrouve en permanence dans ses textes. Mais ça peut aussi être une ode à l’authenticité, peu importe la route que les autres suivent, il en prendra toujours une différente.

Certaines références de Booba sont très populaires. Comment définir les limites de son univers ?

C’est l’un des aspects que je trouve le plus intéressant dans son écriture, les références si particulières à la pop culture. On vit une époque ou l’on est de plus en plus bombardés par les images, films, séries, livres, chansons, etc.. On a été exposé à un nombre hallucinant d’images et de symboles que l’on a intériorisé inconsciemment, c’est ce que j’appelle la réminiscence collective. Il y a un décalage intéressant entre son univers hardcore et le spectre de références qu’il choisit: cela va des références enfantines (Chantal Goya: « Ce matin un lapin a fumé un keuf » / Bonne Nuit les Petits : « Chez nous le marchand de sable sniffe de la coke ») , à la chanson française (Johnny Hallyday: « Noir, c’est noir » / Renaud : « C’est pas la mer qui prend l’homme, c’est Christophe Colomb »).

Louis-Ferdinand Céline était en son temps (aujourd’hui encore, d’ailleurs) un écrivain contesté. Quels sont les points qui permettent de soutenir un parallèle avec Booba ?

Il y a tellement de points communs, du style d’écriture au personnage, jusqu’à la vision de la vie. Sur le style littéraire, ils préfèrent le style parlé, cru et jouent beaucoup sur les rythmes et les sonorités. Ils ont une approche calculée dans leur utilisation de l’argot et n’hésitent pas à déformer la langue française pour rendre leur style plus rapide et efficace. Dans le fond, il y a chez les deux une certaine noirceur de la plume, un nihilisme omniprésent et un mépris général des hommes. […]


Propos recueillis par Guillaume Narduzzi-Londinsky – Les Inrockuptibles