Vu que la caste médiaticopolitique parle de complot à longueur d’antenne à propos de l’affaire Griveaux, voici un texte très intéressant de P-É Blanrue concernant les complots, extrait de son Livre noir des manipulations historiques :


Complotisme et vrais complots

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Trempée dans cette ambiance délétère, la société connaît le retour de la thématique conspirative. Une princesse succombe dans un accident d’automobile ? Le père du fiancé hurle au coup monté, visés : les services secrets de Sa Gracieuse Majesté. L’autopsie d’un extraterrestre en film d’archives ? Preuve que l’armée américaine cache la vérité depuis 50 ans ; en prime-time, une chaîne de télévision s’est jadis targuée de rompre la consigne du silence.

Tout y passe. Sous la plume d’un pigiste en mal de copie du nom de William Reymond, ressortent deux affaires classiques en réserve de l’histoire : l’assassinat de JFK et l’affaire Dominici. À nouveau, tout est faux ! Tout est truqué ! Reymond seul connaît le nom des vrais coupables. Ce ne sont pas, bien entendu, ceux que les enquêteurs officiels ont désigné. Dans les deux cas, il y a eu complot pour assassiner, puis complot pour cacher la vérité au public.

Ça marche ! Les chaînes de télé surfent sur la vague ; ainsi en 2003, sur Canal + pour JK et sur TFI pour Dominici (la chaîne des émissions Mystères, véritable piège à gogos, de L’Odyssée de étrange de Jacques Pradel avec son film sur l’autopsie de l’E.T. de Roswell, La Soirée de l’étrange de Christophe Dechavanne), avec un Michel Serrault cabotin en diable défendant la thèse de l’innocence de Gaston Dominici comme Jean Gabin l’avait fait en 1973, mais avec génie. Le public en redemande. Le rejet traditionnel de la conspiration n’exclut pas la fascination, au contraire. La répulsion instinctive que l’on nourrit pour le secret peut se muer en obsession, la peur des comploteurs se transformer en fantasme, leur traque devenir une quête éperdue.

Dans cette atmosphère, l’indice équivaut à une preuve, le non-dit signifie plus que le discours. Tout homme de pouvoir est suspect d’être membre de l’Organisation suprême, celle des Illuminatis ou des Reptiliens, mi-hommes mi-lézards, que seraient en réalité George W. Bush,  la famille Clinton, Barack Obama ou Madonna (thèse de David Icke dont les livres son diffusés dans les FNAC) ! Dans les années quatre-vingt, Jimmy Guieu nous assurait déjà que des extra-terrestres désignés sous l’appellation « Petits gris » gouvernaient le monde, tapis dans des zones spéciales gardés secrètes par le gouvernement américain. L’Empire des ténèbres est omniprésent, omnipotent. Le cryptage est la règle. Le monde n’est plus que l’ombre de lui-même. Pour rendre compte d’événements mystérieux, de crises ou affaires non élucidées, la dénonciation du complot devient alors irrationnelle, parfois pathologique.

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Cette tournure d’esprit reconnaît au complot une fonction explicative surpuissante. La thèse complotiste n’est plus une hypothèse parmi d’autres, mais un moyen cantonné au service d’une fin, le dévoilement de la vérité cachée, forcément cachée. On assigne au complot une mission sacrée, celle de mettre au jour l’action nébuleuse des véritables maîtres de l’histoire. Le complot comble les espaces entre les pointillés, remplit les blancs. Sa dénonciation a pour but de déflorer les mystères insondables du passé et du présent, et de déchirer le voile de l‘avenir, en lui appliquant un  filtre identique.

L’objet est souvent fixé de manière monomaniaque ; les vapeurs du complot agissent comme un détergeant nettoyant les scories des événements mineurs puisque trop visibles. Elles concentrent l’attention du citoyen sur une seule donnée, le reste disparaissant ou lui étant subordonné.

Agissant comme hypnotique, la thèse calme les angoisses, rassasie les esprits tourmentés. Les apparences on été percées, les secrets éventés. L’être questionnant devient affirmant, péremptoire. Tout devient lumineux, l’inconnaissable de la veille est l’évidence du jour, les premiers doutes se muent en certitudes.

La certitude va de pair avec la définition rassurante du coupable, démasqué au bout de l’enquête, et sur lequel les ressentiments vont pouvoir se déchaîner ad libitum. La haine, la peur se cristallisent sur un groupe humain qui fait office d’éponge, de réceptacle.

Les obsédés du complot, se ravitaillant de démystifications et de coupables idéaux souvent puisés dans les minorités ou les groupes extrêmes, attendent pourtant que le complot ne soit pas le point final de l’Histoire. Cela irait trop vite ; ce serait trop simple ! Le complotisme doit susciter l’émergence de rêves, fournir sa quote-part d’imaginaire. Comme si le côté noir ne pouvait jamais être dévoilé complètement. D’une trappe oubliée mille rebondissements doivent se tenir prêts à jaillir en permanence. Les complots sont une usine à fantasmes. Causes, moteurs, identités des acteurs, ramifications, tout peut être, doit être à chaque instant, remis en cause.

Il existe une dimension ludique dans le complotisme : le décodage à tout propos, devenu une seconde nature ou une pensée-réflexe, entraîne l’Histoire sur la pente du roman policier ou du thriller.

Le complotisme est ainsi un ascenseur mental et social. Le complot fourre-tout donne à ses sectateurs l’occasion de se hisser jusqu’à des cimes d’ordinaire inaccessibles. Tandis que le vulgum pecus, devenu fin connaisseur de l’underground planétaire, gonflé par l’orgueil de pouvoir jeter son œil sur l’envers du décor, frissonne au vent de l‘interdit, les exégètes de la conspiration accèdent eux à un plan supérieur de conscience, semblable à celui des comploteurs. Icares en herbe, ils « s’aristocratisent », en quelque sorte. Le décryptage auquel ils se livrent est la preuve de leur compétence à déjouer les pièges, à dénouer les noeuds de la machination, et les place à égalité avec ceux qu’ils stigmatisent. Parvenus à de tels confins, ils déploient une « science » qui confine à l’anagogie. Partant du terre-à-terre incompréhensible à la multitude, ils s’envolent vers des cieux de limpidité. Ils deviennent grands-prêtres. Le complot fait office d’épiphanie et atteint une dimension religieuse.

Les thèses ultra-conspiratoires sont en somme une alternative mystique à l’incompréhension naturelle d’un événement, la compensation religieuse d’un sentiment d’impuissance. L’épistémologue Karl Popper a exposé dans quelle mesure les conspiracy theories actuelles pouvaient être assimilées à un théisme sécularisé : « La théorie sociologique du complot se développe après qu’on a abandonné Dieu en cherchant à répondre à la question de savoir qui joue son rôle. Sa fonction est alors assumée par différents détendeurs de pouvoir, groupes ou individus : des groupes de pression malveillants que l’on accuse d’avoir manigancé la grande dépression et de tous les maux que nous endurons. »

« Dieu est mort », entraînant Satan dans son sépulcre : reste la toute-puissance invisible d’hommes maléfiques !

La thèse de la conspiration s’est adaptée aux exigences de l’époque. Elle devient un « produit caractéristique du processus de laïcisation des superstitions religieuses ». Cette forme de théologie est de nos jours coordonnée avec l’individualisme ( derrière l’insaisissable, il n’y pas Dieu ni des démons, mais des hommes de chair et de sang : « Le Diable s’est fait homme ») ainsi qu’avec la notion d’efficacité (les comploteurs sont un petit groupe organisé, cohérent, aux actions coordonnées, possédant une connaissance supérieure des méthodes de manipulation).

Quelques indices psychologiques, dénombrés par les chercheurs contemporains, permettent de définir les caractéristiques de la mystique du complot. On peut en détecter l’émergence lorsque les attributs dont sont parés les hypothétiques conspirateurs (secret, puissance, perversion) sont entraînés dans une courbe hyperbolique leur faisant atteindre des sommets de déraison ; lorsque les comploteurs sont identifiés avec le Mal absolu ; enfin, lorsqu’ils parviennent comme par miracle à échapper à leurs poursuivants (syndrome de Fantômas).

La systématisation du concept conspiratoire constitue un autre signe mystique, plus récent. Le maniaque du complot, devenu professionnel, cherche alors à débusquer la trace de comploteurs dans un nombre toujours croissant d’affaires, dans chaque événement échappant à une explication simple, représente le type même du paranoïaque en crise. William Reymond, le Thierry Meyssan de JFK et des Dominici, en est l’exemple contemporain le plus signifiant. Pour lui, rien n’est jamais vrai, tout le monde est un comploteur en puissance.

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La mystique du complot signifie-t-elle pour autant que le complot dénoncé avec déraison soit toujours imaginaire ? La mystique du complot équivaut-elle au complot mythique  ?

L’investigation rationaliste actuelle a pris pour habitude de considérer ce point comme trivial ou superflu, pis : comme allant de soi. La question reste en filigrane dans la plupart des ouvrages majeurs portant sur ce thème. Suivant cet argumentaire, le complotiste serait à lui seul la meilleure preuve de la vanité de l’objet de son attraction. Son état mental suffirait à jeter le discrédit sur ses croyances. Un complot aux ramifications internationales serait faux par essence puisque déraisonnable ; l’inhumanité ou l’efficacité redoutable des comploteurs éventuels seraient une cause suffisante pour attester de leur inexistence.

Cette façon de raisonner est fille de l’empirisme ; de nombreux complots nés de l’imagination délirante de certains groupes ont en effet suscités des réflexes mystiques de grande ampleur. Mais, sur le fond, elle s’articule autour de postulats peu solides. L’irrationalité apparente d’un discours ne suffit pas à démontrer l’inanité de ce qu’il rapporte. On ne peut pas juger d’un fait en se contentant d’enquêter sur l’univers intérieur de celui qui le livre. Pour résoudre cette question, il faut au contraire revenir et revenir encore sur les lieux de la conspiration prétendue.

La crédulité, la folie ou le fanatisme du complotiste ne sont pas à elles seules les indicateurs de l’aspect chimérique d’un événement. Les descriptions psychologiques ou sociologiques du complot sur lesquelles se sont échinées des générations de chercheurs sont seulement des pistes, des reflets, des points de départ intéressants pour l’enquêteur. Mais elles ne peuvent mener en tant que telles à des conclusions déterminantes.

Il convient de quitter l’ingérence des esprits pour réintégrer le territoire historique. L’étude du complot doit redevenir objective. Il faut sur le terrain, interroger des témoins, recueillir des documents originaux, bref : enquêter avec sérieux, sans dédain ni a priori.

Pour qu’un complot soit décrété faux, il est impératif qu’il ne soit justifié par aucun élément qui, après un examen sérieux, apparaisse comme probant (absence de preuve), mais il importe aussi qu’il soit démenti par un dossier factuel indéniable. Pour recueillir ces données, il faut labourer le terrain des faits et non seulement celui des idées, à la manière des anti-complotistes triomphants. Si les faits ne sont pas avérés, la thèse du complot va s’évaporer d’elle-même, et c’est alors, et alors seulement, qu’elle entre de plain-pied dans les nuages de l’illusion cognitive. Pas avant.

Le 5 février 2003, Colin Powell, le secrétaire d’État américain, a prononcé à l’ONU un discours belliciste, légitimant la guerre en Irak en avançant de présumés preuves des armes de destruction massive de Saddam Hussein ; nul n’a oublié la petite fiole d’ « anthrax » qu’il a brandie avec satisfaction. Il a avoué lui-même, dans un livre paru dix ans plus tard (J’ai eu de la chance, Odile Jacob, 2013) que « depuis, j’ai découvert qu’un grand nombre d’informations que l’on m’avait fournies étaient inexactes ». Il a ajouté, comme pour s’excuser : « Ce n’était pas un mensonge délibéré de ma part. Je croyais à ce que je disais. Tout le monde, le président, les membres du gouvernement et le Congrès y croyaient. Le président m’a choisi parce que j’étais le plus crédible vis-à-vis de la communauté internationale, mais je ne faisais que transmettre ce que les seize agences de renseignement disaient. » En cause : la CIA. « Evidemment je pensais que la CIA avait vérifié ses informations. Aussi, quand, quelques semaines plus tard, l’Agence nous a dit que l' »information » sur les laboratoires biologiques ambulants venait d’Allemagne et qu’aucun agent américain n’avait interrogé la source principale de ce canular, j’ai été stupéfait… En tout cas, lors de ma présentation à l’ONU, je voulais qu’il soit à mes côtés, que la présence du patron de la CIA signifie au monde que ce que je disais reflétait ses conclusions. Dix ans plus tard, Tenet n’a toujours pas reconnu que celles-ci étaient fausses ! Pas une fois, il a expliqué pourquoi ses services avaient écrit, par exemple, que Saddam Hussein avait des centaines de tonnes d’armes chimiques, « dont la plupart avaient été fabriquées l’année passée » alors qu’il n’en possédait pas un gramme ! ».

De la même façon, l’ONG Human Rights Watch a démontré que le FBI a, dans certains cas, encouragé des musulmans à participer contre des synagogues et des bases américaines. Cela prouve-t-il que ce soit toujours le cas ? Non. Cela prouve qu’il en va parfois ainsi et que le signaler n’est pas une attitude stupidement complotiste. La bêtise des complotistes n’interdit en aucun cas l’existence de vrais complot, dont l’histoire est pleine à ras bord. Le populaire mais sérieux magazine Historia a consacré en mars 2009 un numéro spécial aux complots, présenté ainsi : « L’assassinat politique ne date pas d’hier:  le premier commando-suicide a opéré voici un millier d’années ! Ceux qui l’ont payé de leur vie ne se comptent plus : victimes de déséquilibrés, d’opposants déterminés, de machinations savamment orchestrées par des officines plus ou moins… officielles. »

« Lorsque l’on enquête sur un complot présumé, il faut revenir au concret, ne pas céder aux modes, moins encore au terrorisme intellectuel qui cherche à démotiver les enquêteurs indépendants, libres de toute pression. Il ne faut pas avoir peur de regarder la vérité en face. Aussi terrible soit-elle ; aussi banale soit-elle. »

Paul-Éric Blanrue