Étant donné qu’un grand nombre de propagandistes et de manipulateurs tentent de vous faire croire que la communauté scientifique et médicale se positionne contre les travaux du professeur Didier Raoult, voici un énième professeur qui prend sa défense et argumente d’ailleurs exactement de la même manière concernant la crise sanitaire, l’urgence, le manque de temps ainsi que l’absence de traitement spécifique connu !


Un professeur de Rhumatologie à la Faculté de Médecine de Marseille revient sur la controverse au sujet des travaux de l’équipe de D. Raoult.

On l’interroge sur la querelle méthodologique qui semble opposer des conceptions très différentes de la recherche et de la médecine. Il critique sévèrement les essais thérapeutiques financés par les laboratoires pharmaceutiques.

1) Bonjour Jean Roudier. En ces temps de peurs et de polémiques, les personnes sont facilement soupçonnées soit de parler à tort et à travers, soit d’avoir des intentions cachées. Pouvez-vous donc nous résumer rapidement votre parcours scientifique, et nous dire aussi d’emblée si vous avez des liens d’intérêts avec des institutions, avec des personnalités (comme le professeur Raoult) et/ou avec des laboratoires pharmaceutiques ?

Je suis un Professeur de Rhumatologie (maladies des os et des articulations) à la Faculté de Médecine de Marseille et à l’APHM, spécialiste d’une maladie inflammatoire, la polyarthrite rhumatoïde. Ma page professionnelle sur Researchgate est ici. Je dirige aussi depuis près de 30 ans une Unité de recherche de l’INSERM, l’UMRs 1097, consacrée elle aussi à la polyarthrite rhumatoïde. Je ne suis pas Marseillais. J’ai été nommé dans les Bouches-du-Rhône après avoir été « Assistant Professor » puis « Associate Professor » à l’Université de Californie à San Diego (USA). Je n’ai pas de lien d’intérêt avec l’industrie pharmaceutique : je ne participe à aucun essai thérapeutique, je ne fais partie d’aucun « Board ». Et enfin je ne suis pas du tout un proche du Professeur Raoult.

2) Bien que ne faisant pas partie de ses amis, vous estimez qu’il faut prendre au sérieux ses préconisations médicales face à l’épidémie de coronavirus. Pourquoi ?

Didier Raoult a structuré le domaine des maladies infectieuses à Marseille. Il a procédé à la manière d’un bulldozer et a écrasé ou phagocyté de nombreux collègues. Mais je pense qu’il est un infectiologue compétent et un vrai chercheur, c’est-à-dire qu’il ne se contente pas d’exécuter des essais thérapeutiques pour l’industrie. C’est aussi un grand organisateur et un énorme moteur. Dans la prise en charge de l’infection par covid-19, il a préconisé et pratiqué d’emblée le dépistage massif et l’emploi de l’hydroxychloroquine, médicament doté d’activité anti covid-19 démontrée in vitro, associé à l’azythromycine, un antibiotique.

Il se trouve que l’hydroxychloroquine est un médicament que les rhumatologues utilisent depuis 40 ans aux doses de 400 à 600 mg/j pour traiter les patients atteints de polyarthrite rhumatoïde et surtout de lupus, une maladie auto-immune voisine. Je l’ai prescrit à des dizaines de patients pendant des années. Les accidents cardiaques sont exceptionnels et peuvent être prévenus en contrôlant un électrocardiogramme au début du traitement.

3) Dans leur volonté de présenter le professeur Raoult comme un « charlatan » voire un faussaire, tous les commentateurs (la plupart n’étant évidemment pas eux-mêmes des chercheurs) se réfèrent à la « méthodologie scientifique ». Didier Raoult a d’ailleurs écrit de longue date tout le mal qu’il pensait des « méthodologistes ». Ce n’est pas facile à comprendre au premier abord. Pouvez-vous expliquer en quoi consiste ce canon méthodologique et en quoi cet argument disqualifierait ou pas le travail des équipes de l’Institut Méditerranée Infection ?

Depuis une trentaine d’années, l’industrie pharmaceutique a infiltré le milieu des médecins universitaires en leur faisant réaliser des essais de médicaments.

Les essais de médicaments, conçus et structurés par l’industrie, ont pour but de démontrer l’efficacité d’un médicament dans le traitement d’une maladie, pour obtenir ensuite sa mise sur le marché. Ces essais sont nécessaires, mais ne représentent qu’une toute petite partie de la recherche médicale. La méthodologie de ces essais comporte la définition de paramètres quantitatifs, « représentatifs » de l’état du malade et que l’on pourra traiter par des méthodes statistiques pour démonter l’efficacité d’un traitement.

La conception des essais comprend la définition de groupes de patients qui reçoivent des traitements différents, parfois sans que le médecin sache quel patient reçoit quel traitement. A la fin, une analyse statistique garantit que les résultats obtenus sont « significatifs ». Sous réserve que le paramètre analysé signifie quelque chose…

Les médecins qui participent aux essais sont des exécutants rémunérés. Ils suivent un protocole rigide, conçu par l’industriel qui finance l’essai et qui paye (habituellement dans un créneau de 1 000 à 3 000 euros par patient inclus) le médecin qui inclut des patients dans l’essai. Dans cet accord, le laboratoire pharmaceutique et le médecin investigateur sont bénéficiaires, le premier de la démonstration de l’efficacité du médicament, le second d’une somme d’argent conséquente et du soutien du laboratoire pour sa carrière.

Le patient est le dindon de la farce, car son inclusion dans un protocole standardisé d’essai médicamenteux le prive d’un suivi personnalisé.

Malgré tout, de nombreux Professeurs de médecine ne réalisent que des essais de médicaments et se considèrent comme de grands chercheurs. Ces « essayistes » profitent de la grande efficacité de l’industrie pharmaceutique à promouvoir ses hommes.

4) Mon collègue sociologue des sciences canadien, Yves Gingras, estimait ces jours-ci que la polémique actuelle en France réactive un conflit médecins/statisticiens qui aurait été tranché en faveur des seconds dès les années 1940 aux États-Unis. Que lui répondez-vous ?

Le conflit actuel n’est pas le refus par des médecins de la méthodologie des essais thérapeutiques, mais le refus par des médecins scientifiques de laisser les méthodologistes envahir tout l’espace de la médecine et de la recherche médicale.

Si on les laisse faire, il n’y aura plus de recherche médicale, juste des essais médicamenteux poussés par l’industrie. Il n’y aura plus de patients individuels, juste des participants anonymes dans des protocoles randomisés.

5) Dans cette polémique, il y a manifestement aussi des enjeux de pouvoir et d’argent autour des médicaments et des laboratoires qui les produisent, avec tout ce que cela implique en termes de liens voire de conflits d’intérêt pour des médecins haut placés dans les institutions médicales et sanitaires. Qu’en savez-vous et qu’en pensez-vous ?

Au fil des années, j’ai vu l’industrie pharmaceutique prendre, avec beaucoup de finesse, le contrôle de la médecine universitaire.  Elle a fait la carrière de jeunes médecins en les faisant parler dans les congrès qu’elle finance, en les faisant publier, en les faisant connaître.  Elle a réussi à remplacer les médecins chercheurs par des médecins « essayistes » et fiers de l’être !  Ces « essayistes » arrivent, avec le temps, à représenter leur spécialité et à passer pour des interlocuteurs compétents, des « Experts ». En réalité, ce sont des « Key Opinion Leaders », le terme utilisé par l’industrie pour désigner ses influenceurs.

Derrière le conflit de style entre Didier Raoult et les « Experts » (Superdupont déplaît à la Cour), il y a bien un conflit de fond entre deux conceptions de la recherche médicale, celle des chercheurs qui posent des questions et tentent d’y répondre et celle des « essayistes ».  Ce n’est pas un conflit médecin contre chercheurs, mais plutôt médecin chercheur fondamentaliste contre médecins chercheurs… de capitaux.


Photo d’illustration : Professeur Jean Roudier (Inserm)

     [LE BLOG DE LAURENT MUCCHIELLI]
Mediapart
18 avril 2020