Photo : Didier Leschi © DR

Non, Monsieur Didier Leschi, ce qui manque à l’islam de France c’est surtout qu’il ne subisse plus l’ingérence de l’État et des services secrets (RG) responsables, du moins en grande partie, de tous les désastres actuels, . Notre expérience marseillaise nous a prouvé à quel point, en France, l’islam est surveillé de très près par la police politique, ce qui en soi, est tout à fait illégal. C’est véritablement une perpétuation de l’esprit colonial qui consiste à faire admettre et faire croire aux élites qu’elles ont un droit de regard et de contrôle sur cette religion, violant ainsi le sacro-saint principe de laïcité, au prétexte qu’elle susciterait des craintes. Nous allons néanmoins essayer de lire votre livre afin d’en faire un résumé ici même, dès que possible.


Pour Didier Leschi, auteur de « Misère de l’Islam », le très commenté rapport El Karoui sur « La fabrique de l’islamisme » publié le 10 septembre est utile. Il en analyse propositions et diagnostic tout en rappelant qu’il est urgent de « construire une intellectualité croyante musulmane ».

Le rapport de l’essayiste et ancienne plume de Jean-Pierre Raffarin Hakim El Karoui a été dévoilé le 9 septembre. Ce texte intitulé « La Fabrique de l’islamisme », rédigé pour le think tank libéral l’Institut Montaigne, a fait beaucoup réagir. Pour Didier Leschi, président de l’Institut européen en sciences des religions à l’EPHE et auteur de Misères de l’islam de France, ce rapport utile, doit permettre de mieux armer la République.

Dans son rapport, Hakim El Karoui écrit : « Le salafisme est aujourd’hui en position de double hégémonie. Idéologie la plus dynamique sur le terrain comme sur internet, il a réussi à s’imposer comme la référence religieuse à partir de laquelle les musulmans, qu’ils soient sympathisants ou au contraire critiques, doivent penser leur conception de la religion et leur pratique religieuse. D’autre part, aux yeux de l’opinion publique non musulmane et dans de nombreux débats, le salafisme s’est imposé comme l’image même de ce que serait l’islam, qui y est fréquemment réduit. » 

Partagez-vous ce constat ? 

Oui, bien sûr. C’est l’intérêt de ce rapport que de faire la synthèse des travaux de recherche en la matière et de souligner la dynamique en cours. Bien que minoritaires, c’est le salafisme et les différentes formes de littéralisme qui donnent le la au sein du monde musulman. Et cette musique littéraliste a un impact de plus en plus grand sur les croyants musulmans de France, en particulier à cause d’Internet.

La force du salafisme réside dans son ambivalence : il s’inscrit à la fois dans la modernité au sens où il est un produit marchand, se vendant sur Internet, opérant dans un raccourci saisissant la synthèse d’un monde musulman dominé par deux pôles qui s’alimentent l’un l’autre parce qu’ils sont intrinsèquement liés entre eux, celui de l’ultra-capitalisme économique et de l’ultra-rigorisme moral des monarchies pétrolières du Golfe ; et il est aussi le lieu des entreprises radicales les plus archaïques. Ces idéologies islamistes cherchent à avoir la mainmise sur les comportements individuels, et à travers le marketing, de marquer religieusement l’espace public. Cela se manifeste par la promotion de certaines tenues vestimentaires, autant de signes religieux qui se donnent à voir, par la réinvention du halal comme norme nécessaire, alors que le Coran indique comme comestibles toutes les viandes sauf le porc, etc. Depuis la révolution iranienne, l’envoilement des femmes a été le signe à travers le monde de l’involution musulmane et l’instrument d’une pression religieuse concomitante d’un mouvement de remise en cause, pas seulement de la laïcité comme principe d’émancipation, mais surtout de la progression de l’égalité entre les hommes et les femmes. Cette régression touche certains quartiers de nos villes où le développement de la mode du voile islamique n’est en aucune manière la manifestation d’un « féminisme musulman » (sic). Et ceux qui, se voulant « en faveur des musulmans », défendent cette idée, n’ont manifestement pas conscience que leur plaidoyer favorise ainsi le salafisme des quartiers et tourne le dos à toute solidarité internationaliste. Au contraire, ils n’aident pas les femmes musulmanes qui revendiquent, au péril de leur liberté et parfois de leur vie, une liberté vestimentaire, et manifestent par-là une volonté émancipatrice au sein de régimes religieux et patriarcaux.

Hakim El Karoui souhaite la création d’une nouvelle structure indépendante « chargée d’organiser et de financer le culte musulman ». Il envisage un islam de France qui pourrait, via une « taxe halal » par exemple, investir dans la formation des cadres religieux (voire construire des mosquées). Cela vous semble-t-il possible ?

La difficulté c’est qu’il existe malgré tout une représentation cultuelle, assurée par le Conseil français du culte musulman, qui se compose de responsables de fédérations et de grandes mosquées comme celles de Paris, Lyon ou Evry, mais il ne dispose pas de la légitimité espérée auprès des fidèles et se trouve donc en permanence contesté. Ce déficit de légitimité est un handicap, pas seulement pour les pouvoirs publics, mais pour toute la société, car le vide n’est pas comblé par le meilleur de la foi musulmane. Mais ces fédérations ont un certain poids chez ceux qui fréquentent les mosquées, du fait de l’attachement et même des liens avec les pays comme le Maroc, l’Algérie et la Turquie, qui pèsent comme États dans l’organisation de l’islam de France.

L’islam d’origine sub-saharienne ou indo-pakistanaise en revanche, qui se développe à mesure que s’amplifie le nombre d’immigrés venant de ces zones, n’a pas de structuration liée à des États. Mais il y a aussi et de plus en plus des personnes nées en France qui ne sentent pas liées affectivement au pays d’origine de leurs parents, et se refusent à être enfermées dans leurs schémas. Cependant, ceux qui veulent rompre avec l’islam des pères ont du mal à s’organiser, ils n’arrivent pas à contrebalancer la gestion traditionnelle du culte. Certains se réfugient dans le soufisme, c’est-à-dire en marge des mosquées, et malheureusement d’autres se tournent vers le salafisme, comme une volonté de se couper de manière radicale d’un ordre du monde jugé corrompu. Et de nombreux jeunes font le choix d’une dérive sectaire qui peut amener au djihad, avec cette idée difficile à combattre que la mort en kamikaze est la porte d’entrée vers un paradis éternel.

Faire émerger un islam de France n’est pas tant un problème de structure que de capacité à produire une intellectualité musulmane qui puisse faire contrepoids au littéralisme. Bien sûr, s’il y avait une affectio societatis entre responsables musulmans, qui fasse en sorte qu’une part des bénéfices générés par le halal ou les activités cultuelles comme le pèlerinage soit mis dans un pot commun pour répondre à des besoins collectifs, les choses iraient mieux. Les mosquées seraient mieux entretenues, les imams seraient mieux pris en charge sur le plan social, etc. Mais ce qui manque surtout à l’islam de France, ce sont des Bernanos musulmans, c’est-à-dire des personnes qui soient tout à la fois intellectuelles et croyantes et qui se constituent en intellectuel collectif élaborant une théologie, un discours à partir du divin et du sacré, qui réfléchissent au rapport à l’altérité, à notre commune altérité, et contrebalancent ainsi des pensées et des pratiques qui se refusent à laisser une place à l’Autre. C’est le problème en particulier de nombreuses personnes qui se présentent comme des musulmans, qui réussissent socialement, peuvent être des intellectuels, mais qui ne fréquentent pas la mosquée et ne font pas le pèlerinage, parce que dans l’identité musulmane dont ils se dotent, la croyance n’a plus sa place. Ils sont l’inverse de Bernanos et ne peuvent donc avoir aucun poids sur des fidèles dont la croyance est respectable et qu’ils semblent mépriser.

Que manque t-il dans ce rapport selon vous ?

Il manque une question essentielle (mais ce n’était pas l’objet du rapport) : Comment arriver à mettre en place les cadres qui permettraient de construire une intellectualité croyante musulmane capable de faire contrepoids à ce qui arrive de négatif par Internet ? C’est l’enjeu de la mise en place d’une faculté de théologie que l’État peut aider à faire naître par exemple, comme il a fait renaître après la Grande Guerre la faculté de théologie catholique de Strasbourg justement pour que la théologie chrétienne ne soit pas uniquement produite à Rome. Si on ne veut pas que toutes les idées viennent des pays du Golfe ou d’Al-Azhar [1], il faudra bien mettre en place ce cadre universitaire où, comme pour les catholiques et les protestants, les enseignants sont qualifiés pour enseigner par le Conseil national des universités.

En ce qui concerne l’enseignement de l’arabe à l’école, Jean-Michel Blanquer a dénoncé les mensonges repris et amplifiés qui circulent depuis le début de la semaine. Êtes-vous en colère vous aussi ? Quelle est la responsabilité des politiques (comme Nicolas Dupont-Aignan) qui ont parlé d’enseignement obligatoire de l’arabe en primaire, d’islamisation de l’école etc ?  

Le problème en matière d’islam, comme de laïcité, ce sont les approximations et la méconnaissance à la fois du cadre juridique et de ce qui se fait en pratique. Il y a des instrumentalisations permanentes, une sorte de « pas de deux » entre ceux qui se disent en permanence victimes d’une islamophobie récurrente, qui en rajoutent pour prendre la posture de victimes absolues du « post-colonialisme », et d’autres qui cherchent par des discours à noircir les réalités à outrance, ou encore à crier que l’État céderait tout, et parfois le contraire de tout. L’enseignement de l’arabe existe déjà, et un rapport écrit en 1985 par le grand islamologue Jacques Berque pour Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de l’Education nationale, avait déjà servi de support au développement de l’arabe en France. Mais on est bien dans le schéma que je décris : si les enfants vont à l’école coranique, c’est d’abord pour apprendre par cœur des versets du Coran en arabe plutôt que d’apprendre l’arabe. Le but premier, c’est le Coran. J’ajoute que, dans les mosquées, pour attirer ces jeunes et convaincre les familles, des services de soutien scolaire sont souvent associés à cet apprentissage du Coran. Je ne crois pas que le problème soit celui de l’offre d’arabe, comme je ne crois pas que l’apprentissage du latin dans le secondaire avant Vatican II participait de la baisse de la fréquentation du catéchisme. Le problème qu’a souvent posé l’offre d’arabe dans le secondaire, c’est le fait qu’il avait tendance à être un frein à la mixité scolaire et même à constituer des classes ghettos, car il n’y avait pas d’appétence dans d’autres milieux pour faire apprendre l’arabe aux enfants. En ce sens, l’arabe ne se trouve pas aujourd’hui dans la même position que le chinois, ou le japonais dans les années 1980, dont l’apprentissage participait d’une mode tout autant que d’une utilité. Le russe s’est aussi trouvé dans cette situation. Mais dans l’enseignement supérieur, et même dans des établissements comme Science Po, l’enseignement de l’arabe se développe parce que c’est utile, et que c’est une belle langue. Mais dans le primaire, on parle plutôt d’un apprentissage plus systématique de l’anglais me semble-t-il.

Le rapport propose de réinventer « la promotion du discours républicain », notamment sur les réseaux sociaux. « L’État se doit d’améliorer la connaissance des tenants idéologiques et des aboutissants politiques et sociaux de l’islamisme, il doit aider ceux qui veulent financer des initiatives de contre-discours en français », écrit-il. Comment peut-on aujourd’hui parler de République sans être accusé d’islamophobie ?

Dans le domaine de la lutte contre la radicalité et la promotion du discours républicain, le Comité interministériel de la prévention de la délinquance et de la radicalité, fait et finance des projets régulièrement. Du reste, il n’y a pas besoin de le clamer sur les toits, la crédibilité de ce qui se fait sur Internet ne passe pas justement par un estampillage de l’État. Quant à l’islamophobie – c’est un des sujets que j’aborde dans mon livre – c’est un mot piège : il ne permet pas de distinguer ce qui est de l’ordre du racisme et ce qui relève du droit de critiquer une religion. Le racisme, dont l’existence est évidente, doit être combattu pour ce qu’il est : une volonté de discriminer, humilier, exclure des personnes en fonction de leur origine supposée, racisme dont sont victimes des personnes que l’on assigne sommairement à une prétendue identité, que l’on nomme, par un glissement du vocabulaire plus général, musulmanes, mais qui désigne en fait une caractéristique ethnique, principalement maghrébine. À rebours de ce particularisme qui procède par exclusion, la critique de la religion s’inscrit dans l’universalité de la raison commune. Mais l’usage à tort et à travers  du mot islamophobie a surtout pour fonction d’islamiser la question sociale – c’était d’ailleurs toute la force du discours de Tarek Ramadan – et il affaiblit par là même la lutte contre le racisme réel, en ce qu’il vise à faire accroire que le racisme n’est pas affaire d’origine supposée, mais de croyance supposée et, ce faisant, à ne légitimer que le seul prisme religieux. L’utilisation par certains du mot islamophobie participe du mouvement de pensée islamiste qui vise à éradiquer la diversité des situations. Il veut faire oublier que l’on peut être de culture arabe et de culte chrétien, à l’instar des Chaldéens par exemple, ou de provenance africaine et de confession juive, comme les Falachas. Il est bon de rappeler ces évidences, car une des conséquences de la propagation du thème de l’islamophobie est de handicaper la lutte pour l’égalité de considération religieuse qui aboutissent inévitablement à une division sans limite entre dominés, et aux terribles guerres religions qui est une des plaies du monde musulman. C’est l’affrontement entre chiites et sunnites.


Propos recueillis par Aurélie Marcireau.

[1] Al-Azhar est une université du Caire, une des institutions principales d’études sur l’islam

Didier Leschi : Président de l’Institut européen en sciences des religions à l’EPHE, Didier Leschi a été responsable du Bureau central des cultes au ministère de l’Intérieur. Il est l’auteur de « Misères de l’islam de France » (Le Cerf, 2017) et de « La laïcité au quotidien » avec Régis Debray (Folio, 2016). Il est directeur général de l’Office français de l’immigration et de l’intégration.