Le mythe de l’adéquation entre la logique du langage et l’empirique a fait long feu. Ce mythe fonde pourtant la science moderne. Personne n’a jamais mis en évidence que les lois empiriques sont énonçables, formulables par le langage, la logique de langage, le langage mathématique, on le suppose, la science moderne le suppose. Personne n’a même jamais mis en évidence qu’il y a des lois empiriques. Le point de vue rationnel de l’empirique initié par Anaxagore de Clazomènes n’est qu’un point de vue et nul n’a jamais démontré que l’empirique était fondamentalement mû rationnellement, cela est un pré-supposé de la science moderne, pré-supposé entièrement adopté par Galilée qui affirmait que « la nature est un livre ouvert écrit en langage mathématique ». On peut envisager d’autres points de vue de l’empirique, je considère par exemple que l’empirique est fondamentalement « écrit en langage poétique », que l’empirique ne se limite pas à l’empirique sensoriellement perceptible et qu’il y a derrière cet empirique de l’empirique toujours plus subtil…

Mais revenons à la science moderne qui ambitionne de découvrir les lois régissant l’infiniment petit comme l’infiniment grand. Dans l’infiniment petit, tous les mouvements, tous les phénomènes, toutes les variations seraient donc des enchaînements de causes et d’effets répondant à des lois. Par conséquent, en suivant ce raisonnement, il n’y a pas de chaos. Puisque le chaos se définit par l’absence de loi. Pour la science qui ambitionne de découvrir ces lois de l’infiniment petit comme de l’infiniment grand, le mot « chaos » n’a donc aucun sens, puisque cette science présuppose que ces lois sont possiblement formulables. S’il n’y a donc pas de chaos, tous les effets sont explicables par des causes selon des lois, et la notion de liberté n’a donc plus de sens, la notion d’aléatoire et de hasard non plus, et on en vient ainsi à considérer que le déterminisme le plus rigoureux enchaîne les effets aux causes, de l’infiniment petit à l’infiniment grand. Arrivés à ce point, se dessinent alors deux possibilités.

En première possibilité, on peut considérer que l’univers est fini tel un espace clos où il n’y a donc pas déperdition d’énergie et où rien ne se crée, rien ne se perd et tout se transforme tel un mouvement perpétuel général sans cause première et sans finalité, mais personne de sensé ne pense aujourd’hui que l’univers est fini. En seconde possibilité, on considère qu’il y a déperdition d’énergie dans l’univers infini et qu’il n’y a donc pas de mouvement perpétuel général, ceci implique ainsi nécessairement une cause première et une finalité, Aristote appelait cette cause première « le moteur immobile », « le moteur non mû », qui meut sans être mû… « l’acte pur », la cause divine…

Les scientifiques considérant l’univers comme infini devraient donc admettre la cause première, la cause divine. Mais à chaque fois qu’ils établissent une cause à l’origine de l’univers, le Big Bang par exemple, ils cherchent encore ce qu’il y avait avant le Big Bang. Et si d’aventure ils se mettaient d’accord sur ce qu’il y avait avant le Big Bang, ils chercheraient encore ce qu’il pouvait bien avoir avant cet avant, et ainsi de suite… Au fond, la question qui les tourmente c’est l’origine du temps. Soit ils envisagent que le temps n’a pas eu de commencement et qu’il est de toute éternité et ils s’acheminent ainsi peu à peu vers la cause divine. Soit ils envisagent un commencement du temps, et en ce cas il ne peut rien y avoir avant ce commencement, puisque le moindre mouvement, la moindre variation implique déjà le temps. Mais le temps ne peut pas naître de rien car rien ne vient de rien, ex nihilo nihil fit. La question de l’origine du temps ne peut donc être résolue que par la cause première, la cause divine. Mais malgré cette nécessité logique de la cause divine, les scientifiques ne veulent pas admettre que cette cause est réelle, considérant que cette cause est inmesurable, inquantifiable, incalculable, inexpérimentable et informulable sous forme d’équations mathématiques ; Max Planck disait carrément que « n’est réel que ce qui est mesurable » (pourtant la bonté est réelle mais n’est pas mesurable !). Cette cause divine étant invérifiable expérimentalement, elle ne peut donc pas être considérée, selon eux, comme une vérité scientifique.

Karl Popper ne pensait pas si bien dire lorsqu’il disait : « une vérité n’est scientifique que si elle est réfutable ». Par définition, la vérité définitive n’est pas réfutable. La science moderne s’interdit donc la vérité définitive, tout en prétendant que son but est de progresser vers la vérité définitive ! En ce sens, on peut dire que cette science ne progresse pas, tant il est vrai qu’en science il ne peut y avoir progrès que vers la vérité. On peut seulement voir dans cette science une amélioration, une optimisation, très relative, de modalités de calcul, de mesure… La science moderne en est réduite à proposer des vérités relatives, provisoires, réfutables, mais une vérité réfutable n’est déjà plus vérité. Il n’y a donc pas de vérité scientifique et la vérité ne peut être scientifique, en tous cas dans la science moderne expérimentale, qui ne peut finalement prétendre qu’à l’utilité. Une utilité toute relative. La science n’est en effet devenue aujourd’hui qu’une modalité de calcul obsessionnellement objective excluant le sujet ; Husserl dénonçait déjà il y a près d’un siècle le grand péril de la « naturalisation de la conscience » par des modèles mathématiques, en effet les vécus de conscience, le lebenswelt husserlien (c’est-à-dire le monde vécu ; l’husserlien Julien Farges souligne bien la différence entre « vivre le monde » jusqu’à le faire sien et « vivre dans un monde » naturellement aliénant dans lequel on tente réactivement de se situer), ne sont pas formulables par des modèles mathématiques ou algorithmiques.

« La science ne pense pas, elle calcule », disait Heidegger. Mais une science qui ne pense pas est-elle encore de la science ? La science moderne n’est-elle pas déjà morte en tant que science ? Interrogation rhétorique. Une science qui pense est pourtant possible, je le crois, une science où « la vérité est plus du côté du sujet que de l’objet », comme disait Hegel dans sa Phénoménologie de l’esprit.


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