Chroniques-Dortiguier


La frénésie populaire  dite anarchique ayant depuis peu saisi la France d’en bas contre celle d’en haut lançant sur elle des dénommées « forces de l’ordre » minées par de nombreux suicides, face à l’antithèse obstinée d’un pouvoir freiné par la honte d’avouer le déclin du pays roulant à sa ruine par un endettement effréné, fait songer aux révoltes tout aussi impuissantes et inoubliables des Bretons, Aquitains, Basques sous le règne de Louis XIV, le Mars Très-Chrétien (selon le mot ironique du philosophe et savant saxon, le baron savant Leibniz) qui, en cette année 1675, continuait d’envahir les Pays-Bas, mordait en chien enragé les Castillans, passait le Rhin, poussait, chose tue chez les nationaux-sionistes, le Turc à harceler l’Empereur d’Allemagne en Hongrie avec ses canons à fleurs de lys, bref augmentait ce qu’il tenait pour sa gloire.

Ce fut, écrivait Gobineau, le triomphe de la vanité, elle-même cause de la future terreur révolutionnaire contre les gilets vendéens et angevins, lyonnais, marseillais, pour ne citer que la plus connue et ignorée de notre infortunée  jeunesse séduite par les semi-vérités assénées par des maîtres fanatisés, à œillères. La marquise de Sévigné, dans une lettre à sa fille Madame de Grignan, datée de Bretagne, du mardi 24 septembre de l’année désignée, montre ainsi ces pauvres gens annexés depuis à peine plus d’un siècle au pouvoir parisien, que l’on affecte de ne qualifier aujourd’hui que de républicain, tout comme le mot de citoyen, par un vice de la langue répandu par les sectaires ou idéologues traversant les têtes françaises, est employé adjectivement, en place de « civique » qui est l’usage seul correct, mais a plus de sévérité et moins d’emphase : « Nos pauvres bas Bretons, à ce qu’on nous vient d’apprendre, s’attroupent quarante, cinquante par les champs ; et, dès qu’ils voient les soldats, ils se jettent à genoux, et disent mea culpa (selon l’acte de confession chrétienne des péchés, haec est mea culpa, mea maxima culpa, c’est ma faute, ma très grande faute) : c’est le seul mot de françois qu’ils sachent ; comme nos François qui disaient qu’en Allemagne on ne disait pas un seul mot de latin, que Kyrie eleison (Seigneur, ayez pitié de nous, en grec) On ne laisse pas de pendre ces pauvres bas Bretons ; ils demandent à boire et du tabac…’ »

 

Le 9 octobre,  la répression s’exerce contre les gilets jaunes d’alors, protestant contre une augmentation de taxe, sous forme de timbre, destinée à nourrir une armée retournée des incendies allumés par la vanité de la monarchie administrative : ‘ »M. de Chaulnes« , écrit du gouverneur en place, cette femme illustre et pieuse  et aussi jolie que spirituelle, amatrice de la langue italienne et qui avait – signe de santé morale –  le goût élevé de préférer Corneille à Racine, l’héroïsme aux cris de la sensualité « amène quatre mille hommes à Rennes pour punir cette ville ; l’émotion y est grande ; et la haine incroyable dans toute la province contre le gouverneur. Nous ne savons plus quand nous tiendrons nos états. » La marquise note qu’entre-temps « on joue des sommes immenses  à Versailles« .

La crainte du pouvoir est que, outre les Hollandais, les Impériaux, comme on désignait les sujets de l’Empereur allemand, ne passent le Rhin et portent en France cette guerre inlassable que l’armée française allumait chez eux, mais cela n’affecte point la répression militaire de la Bretagne : « M. de Chaulnes est à Rennes avec beaucoup de troupes. Il a mandé que si on en sortait, ou qu’on fit le moindre bruit, il ôterait pour dix ans le parlement de cette ville ; Je ne sais point  encore comment ces gens de guerre en usent à l’égard des pauvres bourgeois. »

Le parlement breton, poursuit-elle dans une lettre du 20 octobre, est transféré à Vannes : « La ruine de Rennes entraîne celle de la province… Il s’en faut beaucoup que j’aie peur de ces troupes ; mais je prends part à la tristesse et à la désolation de toute la province… M. de Montmoron s’est sauvé ici, et chez un de ses amis… pour ne point entendre les cris de Rennes, en voyant sortir son cher Parlement. Me voilà bien Bretonne, comme vous voyez ; mais vous comprenez bien que cela tient à l’air que l’on respire, et aussi à quelque chose de plus ; car, de l’un à l’autre, toute la province est affligée. »


Que dira-t-on de celle de nos gilets, sinon ce que formule Schopenhauer, en trois mots  latin, de ce tableau général de  l’Histoire : eadem, sed aliter, la même chose, mais autrement !


Le 13 novembre, une allusion est faite au mal social qui empire ; désignant le même gouverneur royal, la marquise de Sévigné relève qu’on roua tout vif à Rennes un homme qui confessa avoir eu le dessein de le tuer. C’est le dixième qui a eu ce dessein. » Il ne s’agissait pas de voyous, de « casseurs » douteux mais d’artisans ayant évoqué l’occasion de tuer le gouverneur étranger, mais sans être passé à l’action, rien que dénoncés par des espions !

D’autres lettres nomment ces fameux dits bonnets rouges insurgés et dont l’action est reprise à Bordeaux et dans le pays des Basques, peuple fort s’il en fût ! Des pendaisons se succèdent dans l’effroi de toute une population qui en garde encore un souvenir local.

« Vous avez eu raison de dire » écrit le dimanche  5 janvier 1676, Charles de Sévigné  à sa fille sus-nommée, Madame de Grignan, « du mal de  toutes ces troupes de Bretagne: elles ne font que tuer et voler, et ne ressemblent point du tout à vos moines. » (Lettres de Madame de Sévigné de sa famille et de ses amis, tome troisième, Paris, Hachette, 1863, (500 pages. p. 224)

Il est vrai que les beaux esprits, comme le cousin de la marquise, l’exquis et courageux Bussy Rabutin n’a point la même sensibilité que la marquise qui reçoit de lui  ces lignes : « Je vous plains fort pour les maux que la guerre fait à vos sujets ; mais je ne plains guère les Bretons en général, qui sont assez fous pour s’attirer mal à propos l’indignation d’un aussi bon maître que le nôtre ! » (ibidem, p. 228).

Si le lecteur attend un jugement sur les Gilets jaunes, ce sera pour lire, en conclusion de ces évocations littéraires, que ce n’est n’est point la vêture qui intéresse le jugement, mais le corps physique, social et moral dont elle prend la forme : il s’agit d’un mouvement nombreux, soutenu par ceux mêmes qui en pâtissent,  comme les gens du négoce honnête y perdant de l’argent, rançonnés par l’État ruineux dont toute l’Europe se rit. Un auteur, cité par Nietzsche, le prêtre et professeur d’université, Janssens, dans son Histoire du peuple allemand, qui date de la fin du XIXe siècle, rapporte que l’école de Bologne, à la fin du dit Moyen Age, tenait la France pour le pays des impositions fiscales les plus lourdes, et comme une manière de tenir le peuple au détriment de l’énergie nationale que le pays allait recueillir périodiquement par les armes ailleurs, hors de ses frontières, là ou comme aujourd’hui les recettes budgétaires, par le travail intelligent et tenace des autochtones, sont en excédent.

Un dernier regard vers l’âme de la marquise, qui n’avait, pour reprendre ses mots, de nez que pour Paris, mais aima Provence et Bretagne et aussi la ville de Vichy, où l’administration occupe son hôtel, non loin du siège du secrétariat aux Anciens Combattants où travailla pendant la guerre déclarée par le Front Populaire (communistes absents parce que proscrits) feu François Mitterrand, nous montrera la supériorité de son esprit et sa piété naturelle, qui est un hommage indirect mais franc à l’islamité, assez rare pour qu’il n’en soit rien relevé. Elle écrit de Vichy, le jeudi 4 juin 1676, à sa chère fille : « Je veux vous envoyer par un petit prêtre qui s’en va à Aix un petit livre que tout le monde a lu, et qui m’a divertie c’est l‘Histoire des Vizirs ; vous y verrez les guerres de Hongrie et de Candie, et vous verrez en la personne du grand vizir que vous avez tant entendu louer, et qui règne encore présentement, un homme si parfait que je ne vois aucun chrétien qui le surpasse. Dieu bénisse chrétienté ! Vous y verrez aussi des détails de la valeur du roi de Pologne qu’on ne sait point, et qui sont dignes d’admiration… »  (op. cit. p. 327)

Il faut néanmoins préciser que cet éloge du Grand Vizir devait beaucoup à son alliance militaire avec la France des lys occupée de monter le même opéra sanglant germanophobe que nous entendons répéter aujourd’hui, mais pour ce qui est de la valeur du roi de Pologne libérant Vienne de l’offensive turque, qu’il soit permis à l’auteur de contredire cette opinion sur la valeur de cet homme qui ne dut sa gloire qu’à la générosité du Duc de Lorraine, chef des Impériaux, seul véritable vainqueur et qui laissa ses lauriers à un homme souvent ivre et batailleur certes, venu après lui sur le champ de bataille. Et c’est ainsi qu’on écrit l’histoire, eût commenté  Voltaire !
Que dira-t-on de celle de nos gilets, sinon ce que formule Schopenhauer, en trois mots  latin, de ce tableau général de  l’Histoire : eadem, sed aliter, la même chose, mais autrement !

Pierre Dortiguier