Chroniques-Dortiguier


Chrétien-Dortiguier


Qu’est-ce qu’être chrétien ou non ?


La question est rarement posée, de même que celle de savoir ce que signifie d’être athée, entendant par ce mot grec, une absence de Dieu dans le monde, comme un aveugle est privé de la vue, et non pas ennemi ou adversaire de celle-ci. Le terme de chrétien n’est point identique à celui de théiste qui célèbre une sorte de géomètre se proposant non seulement de réaliser un modèle parfait, mais, à entendre des auteurs, d’y ajouter ou ôter ce qu’il veut ! Le chrétien n’est pas seulement un citoyen, mais un être qui veut vaincre la mort dont il voit le monde entouré, et espérant ainsi en la résurrection, à déchirer ce voile de l’astral que les fables désignent par les fantômes rôdant autour des tombes !

Le citoyen vit dans la recherche de la gloire et se félicite de la mémoire dont il imagine la célébration dans des fêtes rituelles, alors que le chrétien ne célèbre qu’une seule manifestation : celle de l’éveil ou réveil de l’âme dans un corps endormi, comme le prince charmant qu’est l’âme réveille le corps engourdi de la princesse dans le conte populaire allemand.

L’art propre au chrétien peut paraître la peinture, mais il est la musique, car le premier art est un auxiliaire de l’intelligence, l’autre un renforcement de la sensibilité. Aussi, le culte chrétien sera-t-il de plus en plus musical au fur et à mesure qu’il se séparera des illusions de l’image, tout comme le plus chrétien des philosophes, Platon, le décrit dans le cheminement de la ligne parcourant le sensible, puis montant vers une patrie inconnue, celle de l’idée, dont Dieu, pour le Grec, a la paternité.


La plupart des hommes, selon une formule platonicienne, découpent l’ombre, le chrétien l’efface.


C’est pourquoi la Réforme protestante en Europe s’est imposée par l’art polyphonique et a forgé une culture philosophique, au centre de l’Europe, qui est identique, le prétend Heidegger, avec le Christianisme, ainsi qu’il l’écrit dans son cours sur la liberté chez Schelling. Ce concept est en effet négatif, car il ne prétend pas être la puissance de jouir d’une réalité, mais marquer le non-être de chaque apparition. Aussi la théologie chrétienne a-t-elle été définie, par un terme grec, d’apophantique ou négative, le moi, le monde et Dieu, exprimables ou monnayables en idées pâlissant devant une pureté lumineuse insupportable à la créature humaine soumise aux faux dieux.

Les théologiens platonisent peu, car ils restent en surface, tiennent le monde pour l’occasion d’une cause, mais avant tout pour une évidence, un fait allant de soi, une voiture abandonnée par un chauffeur, et que la prière fait revenir. Le chrétien a aussi ses théologiens, mais surtout ses mystiques, des saints muets que les tombeaux expriment mieux que les discours ou les fleurs de rhétorique. En effet Platon va plus au fond, écrivait Leibniz, et le Christ est connu pour être né, mais surtout pour sa descente aux Enfers, d’où il n’aurait point convaincu tous les justes, surtout les juifs, de le suivre, car ceux qui ne voient que les perfections du monde fuient la nécessité de la mort et la tiennent pour un accident, que l’imagination ou l’optimisme corrigent aussitôt, comme un pansement cache la plaie.

Chacun donne son avis maintenant sur l’Islam, le pape suit Soros, le guide de l’humanisme conquérant qui fait migrer comme Apollon accompagnait le char du soleil, quitte à brûler l’Allemagne, en évitant la Hongrie, mais très peu se demandent ce que c’est que d’être chrétien, ou si c’est encore possible. Dans le cas contraire cela signifierait que le monde ignore la mort et cette perspective est celle que Platon nommait la plus grande ignorance, là où Socrate n’a plus de sens, car la finitude socratique sépare la réalité de la vérité, comme deux rives que lie un pont franchissant l’abîme ou le sans-fond, sur la route d’une âme en peine d’un corps glorieux que le monde ne lui donnera jamais.
La plupart des hommes, selon une formule platonicienne, découpent l’ombre, le chrétien l’efface.