Chroniques-Dortiguier


Réflexions d’un pessimiste sur les troubles en France


La plus grande illusion serait de croire, s’il  est permis à un professeur de philosophie de s’en exprimer, que les manifestations de rue ou les occupations de ronds-points, sans insister sur les désordres qui les accompagnent dans la plus grande désorganisation visible propre au pays, qu’un fossé sépare les chefs censés gouverner et les gens du peuple revêtant le gilet fluorescent. On le dit, mais les discours qui prédominent sur une action abandonnée aux antifascistes bien entraînés et aux enfants perdus de la funeste tradition républicaine nous mettant au ban de l’Europe, trouvent un écho dans les rangs de l’oligarchie politique ; c’est ainsi que le Président Macron fait sien le projet utopique d’un Référendum d’initiative « citoyenne » (pour user d’un barbarisme, car « civique » seul  convient comme épithète, car « citoyen » est un slogan crié pour frapper la raison et intimider les bons esprits qui ne s’en laissent pas conter). Le sens rhétorique prononcé du chef de l’État visible, non pas profond, direz-vous, rectifie la formule en la ciselant par l’expression de « référendum partagé », à savoir entre le peuple et ses représentants ; ne saura-t-on jamais assez que le peuple n’est point la masse, mais le corps national politiquement constitué, ce que signifiait le mot latin de « Sénat et peuple romain » ! Inutile de préciser que la morale pansexualiste est mieux connue de nos jeunes têtes que la philosophie politique du droit romain ! Ce qui n’était pas le cas il y a un demi siècle.

En somme, sur chaque rive du fleuve de la politique charriant aujourd’hui quelques infirmes frappés dans les rues et demain des têtes de tyran, comme il sied à l’orgie révolutionnaire qui se met en place, mêlant criminels, escrocs et naïfs ou illusionnés et utopistes, se retrouve la même aptitude à l’irréalisme, ce qui n’exclut pas de distinguer entre victimes d’un système ruineux empêchant par ses dettes et les taxes qui en sont la conséquence, de terminer les fins de mois au grand nombre de moins en moins formé ou instruit, d’un côté, et instrument passif d’un système financier et oligarchique qui les dépasse, de l’autre.


« Chacun songe plus à ce qu’il veut dire qu’à ce que les autres disent »


On dit que le uns gagnent trop et les autres pas assez ; il est vrai, mais aucun des deux ne s’avoue que le pays est depuis longtemps ruiné, étouffe sous les dettes d’usuriers, et que le véritable manuel d’économie, selon un bon mot d’une ancienne Présidente d’Argentine, devrait être, à choisir de lire Shakespeare, non pas le drame de Roméo et Juliette, mais celui du Marchand de Venise. Nous n’aurons jamais pareille femme au pouvoir, que les Bons, sur ce point se rassurent et les Méchants tremblent ! J’entends ce que le système entend par bon, à savoir ce qui est utile.
Nous vivons un rêve, pire un cauchemar ! La France s’engage sur un terrain qui ne surprend personne de sensé en Europe, et à terme verra l’effondrement, surtout si le Président et un autre proche de lui, imaginons-le,  succombent aux attaques ou – à Dieu ne plaise – aux violences des antifascistes ou communistes nouveau style, mais aussi bornés que leurs tyranniques modèles – de la cinquième république que son fondateur voulait autoritaire et comparait un jour, dans une réception à l’Élysée, devant le Maréchal égyptien Amer, à la « Révolution égyptienne » du colonel Nasser. Ce dernier d’abord balayé par l’offensive militaire que l’on sait, et, remis au pouvoir par la ferveur populaire, mourut peut-être empoisonné, comme il se dit, mais la cinquième République pourrait bien entraîner avec elle, dans son effacement « populaire », toute barrière autoritaire à l’ordre mondial aussi implacable et inévitable que l’Esprit Absolu dont parlent des philosophes ayant noté que le vide intérieur des âmes, l’incapacité à penser ou peser une idée à son juste poids (penser et peser ont la même origine latine), en bref l’ignorance de sa propre condition nationale, accroît la violence, les illusions et la misère physique et morale.
Les troubles français sont loin d’être terminés, et, à citer une formule du père du pessimisme La Rochefoucauld, (1613-1680) « chacun songe plus à ce qu’il veut dire  qu’à ce que les autres disent ». Dans ce vide et interne et externe, le diable fait sa promenade vantant le laisser-aller, les mœurs nouvelles, promettant la lune mais sachant qu’il ne peut que conduire au seul refuge qu’il connaisse, celui des Enfers. Le moine Luther, pour ne point l’écouter discourir, lui jouait de la flûte rappelant au triste sire son bonheur paradisiaque perdu. Saurons nous jouer pareille partition pour arrêter ainsi la marche du prince ténébreux ? L’Europe en doute et le monde de n’y voir qu’un spectacle curieux qui ne saurait masquer les cruautés, sauf à y ajouter de fausses espérances, matrices de violences interminables.

Pierre Dortiguier